07.08.22

J’ai été conçue à l’ère de l’érubescence programmée.

Le rouge me monte aux joues dès qu’il s’agit de prendre la parole, aussi quand il faut prendre autre chose ; une décision, le soleil, les devants. C’est inévitable, inscrit dans le contrat de naissance en lettres minuscules comme certaines excuses à peine audibles — un sanglot timide ? Tu auras la mine gariguette, le cœur de bœuf et le teint Marmande, ma fille.

Toujours est-il que j’ai vieilli. Je ne fais plus que bleuir aujourd’hui. De là à dire que je me rapproche des cieux… oh, minute ! Avant l’évaporation, l’état liquide voulez-vous. C’est à la houle aujourd’hui de monter jusqu’à mes joues, si peu timides en vérité. Il suffisait donc de prendre le large, sans mot dire.


Ce soir, c’est le ciel qui pique un fard

La forêt tient la chandelle de ce repas de fête. Qui ne tiédit.
Cependant dehors prend la couleur du centre de la terre.

Les arbres auront soufflé mes bougies

05.08.22

Pour faire une valise, prenez une échelle.

Grimpez jusqu’à la dernière marche, mettez-vous sur la pointe des pieds, tendez les bras, agrippez le sac de protection qui l’entoure, tombez à la renverse en même temps que ladite valise.
Relevez-vous, découvrez-la : elle est comme neuve.
Jetez-y tout ce qui vous passe par la tête.
Commencez par le plus lourd (par exemple, la peur de manquer de temps et votre train, qu’une version plus ponctuelle de vous-même le prenne à votre place, qu’un inconnu réussisse son suicide le jour où vous ratez votre correspondance, la peur de vous éparpiller aussi, surtout).
Rendez-vous compte que votre tête contient décidément plus de choses que ne pourra jamais en contenir cette valise.
Fatiguez-vous quelques minutes. Prouvez votre endurance. Puisez dans vos ressources ! Souvenez-vous des heures passées devant quantité de tutos « Bien faire sa valise selon la méthode Marie Kondo », puis abdiquez.
Refermez-la vide.
Vous serez le voyageur ainsi que le bagage.
Vous disposerez de deux jambes, autant de fermetures éclair, une poignée, quatre roulettes. Si un gentleman (ou juste un type pressé de libérer le passage) vous propose son aide pour vous glisser en haut du porte-bagages, acceptez. Vous prouverez ainsi votre légèreté.
Vous penserez bien à vous étiqueter car on n’est jamais à l’abri de s’oublier quelque part. Nom, prénom, adresse, intolérances alimentaires, allergies connues et soupçonnées, sujets sensibles… Soyez le plus précis possible (vous ne savez pas sur qui vous pouvez tomber).
De vous rappeler que tout bagage abandonné, de type cabine ou du genre bipède, entraîne l’intervention des autorités judiciaires et des équipes de déminage.
N’importe quel contenant vide, d’autant plus sur une ligne à grande vitesse, reste éminemment suspect (vous en conviendrez).
Prenez donc l’air débordé.

Enfin, laissez-vous porter.
Vous êtes en vacances après tout !
Une fois arrivé à destination, ne défaites pas votre valise (de rappeler qu’elle est vide). Prenez une grande inspiration. Soufflez. (À répéter plusieurs fois.)
Mettez-vous sur la pointe des pieds, tendez les bras, tombez à la renverse sur le lit qui n’est pas le vôtre, dans cette chambre impersonnelle aux meubles tous disponibles.
Rendez-vous compte que votre tête ne contient plus rien que le strict nécessaire. Relevez-vous, redécouvrez-la.
Rendez-vous compte ?
Vous êtes comme neuf.
(Vous le répétez à haute voix.)

24.07.22

« L’autrice est en devenir. » Je dois bien admettre que le contraire m’aurait inquiétée ! J’ai même gagné cinq centimètres depuis que je lève l’ouvrage à hauteur des yeux au lieu de baisser la tête. (S’il me tombe des mains, c’est en pliant les genoux alors que je le ramasse afin de garder le dos droit, le menton volontaire et le regard au loin, disons porté vers une autre ligne.)

Non, vraiment, devenir créatrice de contenu ne me dit rien qui vaille. Ce pourquoi, j’ai décidé de créer du contenant ; par exemple, des vases. Quantité de vases translucides ! Que vous remplirez, à votre guise. Mais, dites-moi ! c’est ce que je fais déjà avec mes petits paragraphes. J’en mets ma main à couper et, in extremis, mon paraphe.

Il aura tout mis en œuvre. Vivre aux crochets de la société, l’artiste incompris a bien fini par comprendre. Il a même été jusqu’à rentabiliser tous les diagnostics, que croyez-vous ! C’est un homme d’affaires avant tout. Qui épuise chaque jour l’ensemble de ses ressources. Heureusement, il suffit d’être entendu par les bonnes personnes, disons quelques spécialistes et un mécène sur le retour, pour que le désespoir reste confortable.

19.07.22

Les ventilateurs tournent à plein régime, mélangeant les haleines, toutes les sueurs entre elles : une party de débauche olfactive. Demain, tout sera insipide ; tes cellules, en dégrisement. Je passe par toutes les couleurs et dès que possible.

L’éventail, du reste, n’est pas la solution comme il attise les flammes ; lesquelles s’agitent, soufflent et se raniment, enfin produisent déjà seules le vent qui les alimente. En un mot, le feu n’a pas besoin de toi. Toi, en revanche…

Prendre les choses en main, pourquoi non, si le matériau est noble à l’instar de ta parole. Cependant je ne ferai pas feu de tout bois ; seulement assez, si tu veux bien, pour quelques étincelles et ne pas avoir froid.

18.07.22

« Il faudra éviter tout contact direct avec les oiseaux sans vie » – tu feras donc le mort. Adopteras la position la plus confortable sur ce parterre de plumes, puis le spécimen de ton choix parmi quelque 700 cadavres d’oiseaux marins, comme autant d’indolents compagnons de voyage – goélands désargentés pour la plupart, au lustre encore acceptable cependant, pour un touriste venu fêter l’obtention de ses premiers chèques-vacances.

Ainsi exhibés sur le sol, pareils aux contrefaçons et refrains piratés, tous présentent un défaut attachant : tu hésites. Le vendeur (le même, il te semble, qui loue les pédalos et les transats) visiblement s’impatiente. C’est un peu honteux alors que tu vends ton âme à la sauvette, jetant finalement ton dévolu sur le plus valide, sinon le moins piteux (qu’il tienne dans le temps, quand même… au moins jusqu’au retour des vacances, pour frimer un peu au bureau).
Fort satisfait de la transaction (il te reste deux chèques-vacances), tu repars à tire-d’aile vers d’autres horizons et, si possible, des zones moins encombrées. Même en laisse, les chiens ne sont pas acceptés au mini-golf, mais un goéland mort, dans la poche, ça devrait passer. Tu perds contre ton précédent score : tu ne fais pas le fier, mais une caresse discrète à ton nouveau compagnon d’infortune, déjà un peu plus terne, ça n’aura pas traîné.

Aussi éviteras-tu les palmes qui – à l’instar des ailes géantes de l’albatros ou, plus certainement, de tongs trop larges – t’empêcheront de marcher rapidement vers la piscine la plus proche. En contact direct avec le carrelage, ton ultime chèque-vacances n’aura pas un goût amer mais bien celui du chlore.

17.07.22

« Grippe aviaire. Que faire des oiseaux morts qui jonchent les plages ? »

Les enjamber.
Les enjamber peut-être ?

Après tout, le vers lui aussi enjambe parfois
sur le suivant, sur celui d’après encore, et ainsi
de suite, pour faire durer la poésie jusqu’au bain de
minuit, jusqu’au prochain port ; repousse toujours
plus loin la ligne, délivrant indices et signes
à n’en plus finir. C’est qu’il déborde de sens
jusqu’à l’évincer tout à fait, le sens, de la page
où jonchent les coquilles vides de mots ingambes
qui t’échappent alors, que faire ? Tu passes
à côté. Traîne-savate, mollement tu les contournes
comme autant de carcasses sans plus d’envergure,
qui finalement s’empâtent. De ce fait, s’enjambent.

16.07.22

Le couple, c’est vrai, est fort bien assorti — d’ailleurs, souvent on le lui dit, mais il ne l’entend pas de cette oreille comme il crie beaucoup sans parvenir à s’entendre ; cependant s’arrache les cheveux, en parfaite symétrie.

Comme les ensembles ne sont pas toujours très heureux, il est bon parfois de dépareiller les pièces. Un twist, du peps, disons quelque chose qui réveille. On appelle ça la tendance mix and match. (Les puristes parleront ici de rencontre, sinon de trouvaille.)
De cet inédit mélange, certains retiendront le mariage réussi du haut et du bas, quand d’autres y verront un choix audacieux, pour ne pas dire un fâcheux faux pas. D’aucuns crieront au scandale d’une seule et même voix comme leur tessiture est tout à fait ajustée au costume qu’ils se taillent.

Les boutons sautent, les surpiqûres craquent, tout le tissu se relâche, s’use là où frotte le sac que chaque jour l’on vide sur la table ; enfin, c’est encore portable si l’on a un faible pour le vintage et un nécessaire de couture. J’ai d’ailleurs déjà trouvé quelques pépites, au petit bonheur, dans Le Bac de la Dernière Chance. Pour 1 euro, on aurait tort de s’en priver ! Au pire, ça fera des torchons ou bien une robe confort pour la maison. (La surprise, ce me semble, a toujours grande allure.)

10.07.22

Ceci n’est pas une photo de vacances, dirait Magritte, René de son prénom
quand Hua Wei, berné de son vivant, affiche sur l’écran « Ce sont
des poissons » alors que je capture là mes chaussons plastique
singeant nageoires et écailles, l’œil vitreux, pathétique.
C’est que l’intelligence artificielle mord à l’hameçon
comme du menu fretin aussi rectangulaire
que la panure donnant forme à la chair
sans plus de précisions ni d’arêtes.

La poiscaille, Wei,
c’est toi au bout du compte !
et de cette canne dont je remonte
la ligne, puis la casse en plusieurs vers qui se rebiffent et
se tortillent, enfin jette dans la poêle la pêche made in chinadead in plancha
Hua, ne reconnais-tu pas là quelque chose comme le comble de la poisse ?

« Performance sur scène », ceci pour toute réponse.

03.07.22

On m’a dit un jour que j’accrochais bien la lumière ; depuis, c’est bête, je m’accroche à cette idée comme le plafond à la douille de chantier.

A l’avenir, conserver sang et eau, toute la sueur du monde, hors de la portée des enfants, sur la dernière étagère du dernier rayonnage de l’ultime dark store — dans une amphore, une fiole, un fût, est-ce que je sais ! un nabuchodonosor ? Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait la promesse de lendemains qui changent.
C’est tout de suite, en revanche, qu’il faut changer le néon 13 de l’allée 27, qui clignote au rythme des commandes infatigables et du battement par minute de l’heure épileptique avant que l’obscurité ne s’abatte sur le rayon petit-déjeuner, plongeant toute céréale dans le noir plutôt que dans le lait.

La biscotte, dans sa chute, nous réveille, nous éveille à ce qui compte le plus : le sol, le beurre ou bien le miel. En réalité, la tartine tombe toujours du bon côté des choses. Que l’on écrase, que l’on ramasse, dont on dispose.

29.06.22

Le fauve enrage de voir l’homme lui tourner autour plutôt que la serrure de sa cage.

Doit-on vraiment s’étonner que ludique ait disparu du vocabulaire des plus jeunes, l’esprit rétroéclairé par les cristaux liquides où défilent tant de maux incompréhensibles — or, d’usage ?

Sous le tapis, la poussière est depuis longtemps revenue à l’état sauvage. Quant au paillasson, il perd ses poils et s’en frotte les mains : d’ici peu, il ne retiendra plus les saletés de l’homme bien propre sur lui.

25.06.22

Début mai, les États-Unis font face à une pénurie de lait infantileAlors que 75% des nouveau-nés américains sont nourris exclusivement de lait en poudre, l’une des plus grandes usines de fabrication, implantée dans le Michigan, met la clef sous la porte suite au rappel de plusieurs produits soupçonnés d’avoir provoqué la mort de deux bébés — lesquels auraient fait la moue en refusant systématiquement le sein imprenable et tendu (bien mal leur en a pris, d’ainsi faire les difficiles).

Le mercredi 22 juin, à Lyon, une auxiliaire de puériculture, excédée par les pleurs d’une fillette de 11 mois, lui fit ingérer un liquide surpuissant à la soude destiné à déboucher les canalisations, entraînant tout naturellement la mort de ce petit bouchon, en 30 minutes seulementcomme indiqué sur le flacon. La crèche où elle travaillait avait pour devise : « Le sens de l’enfance ». D’ajouter qu’à la suite de ce drame, le syndrome des mères secouées (SMS) entrait finalement dans le jargon médical et la tête des patientes.

Deux jours plus tard, soit le 24 juin, la Cour Suprême des États-Unis révoque le droit constitutionnel à l’avortement, renversant ainsi sa propre jurisprudence de 1973 et, du même coup, le sens de l’Histoire. Depuis, petites merceries et grands centres commerciaux sont pris d’assaut par quantité de survivalistes qui se jettent sur les cintres comme la pauvreté sur le monde, si d’aventure il leur venait l’envie insensée de suspendre crinolines et corsets sur la corde à linge traversant, telle une raie de lumière, l’open space souterrain — un bunker partagé où redécouvrir ensemble les vertus du tricot et du crochet.

19.06.22

on marche dessus sinon lévite

et comme on crie
quand on hurle
à faire jaillir l’encre des poulpes
se retourner les soles sur le flanc droit
à trouver des orques dans la Seine
(rive gauche je crois)
prendre racine dans le courant
d’arrachement
se prendre les pieds dans une laisse
pour enfants
si tu cries à rendre exsangue
le gras beignet
réveiller de la sieste le padre
faire éclater les bulles de sa cerveza
con un toque de limón

à faire fondre los helados
la nata entre tes doigts
tellement tu en baves
et comme tu douilles
à faire disjoncter le soleil
— si tu cries alors
c’est que tu l’as
là, juste sous ton pied
qui hurle
la vive, si vive
ta réponse

et si tu te poses encore la question
c’est une épine dans la plante
pire qu’une écharde, oui
mieux : elle t’aiguille
celle qui s’enfouit
que l’on esquive
vive et violente
décharge électrique
évidente enfin
la voilà, ta réponse

épineuse, elle agit en traître
agite d’une traite, c’est vrai
qu’elle n’a pas bon dos, c’est
le moins que l’on puisse dire
en plus du cri pareil au pique
elle te pique au vif, la vive
si vive, cette réponse
allergique peut-être
à sa décharge, explicite
c’est une épine pour la langue
qui la nomme d’ailleurs
épine de Judas — aïe 
pour toute réplique

tu mets le doigt dessus quand tu l’évites

15.06.22

Peut-on encore changer de crémerie si l’on est intolérant au lactose ?

C’est aujourd’hui la réflexion que je propose,
me propose d’étudier — oui non peut-être
et on ouvre ! on ouvre grand les fenêtres
le sujet de philo idéal n’est-il pas
en ces temps allergènes
disons qui restent sur l’estomac
que le nutri-score soit A + ou E −
qu’il fasse 32 ou 33 la canicule
reste une petite chienne

Comme les étudiants planchent depuis l’aube
déjà au zénith
4 heures coefficient 8
sous une vague de chaleur +++
dans une salle exposée nord
plein nord, jamais sud, non
car l’infirmière est seule
seule pour 34 rangées 12 colonnes
elle ne pourra pas sauver tout le monde
c’est sûr, s’ils flanchent tout d’un coup
comme un seul et même corps
le sujet collé au front
qui s’interroge encore
dis-moi qui je suis
si je ne suis qu’un corps
quand je perds connaissance ?

Côté sud les salles servent d’étendoir
pour méninges humides
y sèchent quelques copies
changées en essuie-tout
noyées sous les références
trempées de connecteurs logiques
en outre de plus d’autre part
qui gondolent sous la paume moite
les doigts gras le stylo fuyant
feuilles buvant l’amour du savoir
papier remâché rabâché recraché

Bac philo bac terminal
Bic faible Bic pâle
bac à sables mouvants
où la baignade est interdite
comme le point d’eau
est dans ta nuque (la goutte froide)
et sur la table (ta gourde isotherme)

Point d’interrogations
sans châteaux de cartes
— Descartes ?
non ! plutôt des ponts-levis
comme il faut ouvrir ! ouvrir
du début à la fin sinon
c’est le râteau le hors-sujet zéro
écouter un coquillage te met le doute
est-ce la mer ? c’est ton souffle ?
c’est la fin ? déjà ? enfin ?
et on tend la copie
anonyme
puis on retrouve ses esprits
les amis +++
la crème de la crème
le QG la tribu le sang la vie
à ton avis t’as réussi ?
j’ai tout foiré j’ai fait que dalle
ma troisième partie, elle est trop bancale,
pire que la table

et l’on n’entend que nous
comme on s’exerce au Grand Oral
et qu’on sable ensemble Skøll ou Despé
attendant la mention pour le champagne

L’art, on n’en sait rien, mais ça,
ça transforme le monde
au moins, la journée
alors pourquoi changer ?
on ne change pas, jamais
une équipe qui gagne

10.06.22

1.
Hier ou dans ces eaux-là, ma mère a laissé un petit mot sur une montagne de bugnes tièdes : Je saute dans un train. Besoin de mer. Vous enverrai une carte postale.
Le café était froid, glacé presque (j’en conclus qu’il avait coulé bien avant la préparation des bugnes). Je me servis du filtre rempli de marc comme d’une compresse, une compresse froide que j’appliquai sur l’énorme bugne que je venais de me prendre sur la tête et qui avait formé, non une bosse, mais bel et bien une montagne. Une montagne ! moi qui n’aime que le vague, le fluide, l’horizontal, j’avais une montagne sur le sommet du crâne ! (L’avalanche, elle, était ailleurs ; d’ailleurs inévitable, elle se creusait un couloir du bord des yeux jusqu’en haut du cœur.)

2.
Tes sourcils forment un accent
un accent circonflexe
la cime d’une montagne
de reproches
le signe diacritique
qu’il manque quelque chose

Je ne me risquerai pas, non,
à grimper l’arête de ton nez
bien peu fiable je dois dire
comme tu viens de te le casser
sur le mur qu’il m’a fallu bâtir

3.
Quand je panique un peu (dramatise à peine), on dit que j’en fais toute une montagne. Et quand je m’en fais toute une montagne, c’est double peine ! Aussitôt, réactions en chaîne et chaînes de solidarité pointent et me hérissent ; on m’envoie un tas de bisous, des larmichettes de compassion comme des stalactites ; puis, ô malheur !, une montagne de cœurs ! Enfin, de me couvrir d’une avalanche de conseils, pour me calmer un peu, j’imagine. (C’est qu’on a perdu l’habitude de voir ce qui cède depuis l’apparition des écrans, solides barrages en cas d’épanchement, smiley larmes ou cerveau qui fume.)
Cela dit, comme ça part d’une bonne intention, j’imagine (j’imagine beaucoup), je ne monte pas sur mes grands chevaux dont le garrot, à la base de l’encolure, ressemble franchement (pardon d’insister), mais ressemble comme deux gouttes d’eau à une petite montagne, bon, disons une colline, je ne voudrais pas remuer le couteau dans la plaie et, si possible, éviter une deuxième vague de bonnes intentions bien incapables de me remettre à flot comme elles veulent me tirer vers le haut quand je veux m’étendre au contraire ! m’étendre, vous entendez ?

4.
A supposer que j’en arrive au faîte, comment redescendre alors si ce n’est sur les fesses puisque j’ai les jambes en coton — coton grâce auquel je démaquille volontiers le ciel quand il est cerné de noir et que, tout le monde s’accorde pour le dire, ça ferme le regard.

08.06.22

Tu as cru sortir d’un mauvais pas
tu as seulement troqué le bourbier
contre la flaque et vois
comme elle te trouble
te trempe même jusqu’à l’os

Jusqu’aux chevilles, cette fuite d’ô
(oh oh ! pataugerais-tu dans un poème ?)
à quoi ça rime, de revenir à la ligne
quand c’est toujours la même histoire
le même trouble que l’on rabâche

À quoi ça rime, repêcher ce que l’on relâche ?
(là ! là ça rime ! ça rime à la hache)
brisons là brisons vite alors
avant que ça se trouble encor
(disons avant que ça ne gâche)

06.06.22

(La fleur de douche & le gant de crin)

« Quelle histoire ! Il fallait en rester à l’incipit sinon l’étirer vite jusqu’au point final — Pas évident de retrouver la première page sous ton millefeuille de soins ‘‘à la japonaise” tu dis

Dire que j’avais écrit à même la peau et jusque dans la paume quelques antisèches en matière de rabibochage — Et puis quoi ? elles auront toutes disparu dans l’eau du bain où marine la fleur de douche où macère encore ton gant de crin

Je les pensais indélébiles comme c’était à l’encre de seiche or il n’en reste plus aucune trace rien — Rien que ta peau décapée néanmoins douce ta peau d’ores et déjà de petite geisha »

04.06.22

Revendiquer le droit au crop top, « nouvel étendard de la jeune génération » si j’en crois les gros titres, n’est-ce pas une façon somme toute moins égocentrique, non plus de se regarder le nombril, mais de voir les autres le regarder à notre place ?

On parle d’étendard, mais c’est une peau de chagrin ! Même en plein hiver, je vois ces nombrils à l’air et j’ai froid, j’ai froid pour eux ; ils ressemblent à de petites grottes quadrillées de stalactites et de flocons dont les branches, ça arrive, prennent au piège le pendentif d’un piercing qui grelotte sur leur passage. Cependant, si je n’étais pas si fragile de l’estomac, peut-être oui, sûrement même, que je m’y risquerais ; après tout, je suis toujours partante pour de nouvelles aventures vestimentaires, mais pas au péril de ma santé, ça non ! (D’ailleurs, le crop top n’apparaît pas dans la liste des astuces pour un microbiote épanoui, proposées par le journal, quelques pages après la guerre pour laquelle on a vachement moins de solutions.)

Et que penser du chandail bedaine, son équivalent québécois ? Chandail bedaine, il fallait l’inventer celui-là. Un mot plutôt long, n’est-il pas, pour un vêtement si court. Un mot capable à lui seul de clore le débat, croyez-moi. Si on l’avait préféré à l’anglicisme, sûr que la mode aurait été tout autre, peut-être même qu’elle aurait fait la part belle aux cache-cœurs et autres cols bien roulés. Décidément, les tendances tiennent à peu de chose ; quelques lettres en plus ou en moins et ça vous change une silhouette !

(Et si vous ne me croyez toujours pas, dites-le, dites-le donc à haute voix, et de préférence en public — Longue vie au chandail bedaine ! Arrêtons de stigmatiser le chandail bedaine ! etc. Mettez-vous-en plein la bouche, plein la panse, de ce mot-là, et vous verrez alors ! Tout le monde, la peau du ventre bien tendue, oui, tout le monde regrettera sa petite laine.)

29.05.22

Intempestive, la publicité m’interroge : En ce jour si particulier, ai-je envie de combler ma mère ? Et comment ! La combler ! Oui, la rembourrer un peu, que n’y ai-je pensé plus tôt ? ça ne lui ferait pas de mal (enfin, je crois). C’est vrai que mère s’est considérablement dégonflée depuis que je l’ai vue prendre l’air pour la dernière fois — je me rappelle, le vent passait sous sa jupe, la faisait bouffer alors, bouffer jusqu’à la crinoline et comme elle pouffait ! je me rappelle, de rire elle pouffait, à pleins poumons elle riait, et je bouffais ce rire, moi, de petite gamine.

Qu’elle retrouve un tantinet de volume, c’est ça, son moelleux initial, et le voilà comblé le vide à l’arrière de la nuque ! Et qu’elle blouse ! je veux la voir blouser encore, la vaporeuse, qu’elle s’échappe de la ceinture où on l’arrime, elle n’en sera que plus confortable. Ample et confortable, c’est ça, de la place. De la place pour deux trois courants d’air.

Cependant, je manquais de souffle comme j’avais tout donné, déjà, pour mon bateau gonflable.

Remonter au vent,
vent du midi,
midinette chérie,
de fond en comble chérie.

26.05.22

Une flopée de lianes adolescentes lestées jusqu’aux oreilles, et visiblement somnambules, arrivait droit sur moi. L’une d’elles sortait du lot comme elle était sans fil. Elle avait des yeux immenses qui regardaient bien où poser les pieds, ce qui me donna confiance : la collision devrait être évitée. En réalité, tout était immense chez elle, des griffes jusqu’aux extensions de cils (volume russe). Tout sauf le petit livre néanmoins épais qu’elle tenait par la main (un volume russe ? j’étais encore trop loin). Décidément, malgré des cils comme des ramasse-miettes, cette jeune fille me plaisait bien.

Je commençais à distinguer la couverture : elle était noire et jaune, aussi me fit-elle immédiatement penser à la collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock. Je me demandais s’il s’agissait de L’Arche Titanic d’Éric Chevillard que j’étais en train de lire alors. Nous allions peut-être pouvoir échanger au sujet de quelques espèces disparues et pleurer ensemble ! Arrivée à sa hauteur — c’est-à-dire à hauteur de son nombril, comme la nouvelle génération est très grande, et que les chaussures à plateforme sont en vogue depuis le roman de Michel Houellebecq ou bien l’arrivée de Lady Gaga, la chronologie n’est pas encore très claire —, enfin le titre de l’ouvrage bicolore me sauta à la figure : malheureusement, aucune mention du paquebot ni dudit capitaine. Il s’agissait bien plutôt d’un tsunami commercial. Numéro 1 des ventes, disait le bandeau. Tous mes espoirs s’envolaient en même temps que le ticket de caisse, qu’elle regardait prendre le large avec indifférence, sans bouger l’ongle encapsulé. Finie la connivence ! Je la détestais.
D’après l’éditeur, il s’agissait d’un manuel bienveillant et militant, plein de bonne humeur et d’esprit positif. Aussi le livre se proposait-il d’enseigner la méthode « + = + » dans le plus grand respect des mathématiques. D’ajouter qu’il avait coûté 19 euros + 50 centimes, soit quasi 20. Le prix de la positivité.

Tandis que s’éloignait la belle plante adventice, toujours plus près de son téléphone qui était jusqu’ici resté caché derrière la quatrième de couverture, j’avais ramassé le ticket de caisse comme il se doit — et sans désir de reconnaissance car j’œuvrais dans l’ombre comme n’importe quel éboueur, pourtant vêtu d’un gilet réfléchissant. Je l’avais ramassé à l’aide d’une petite cuiller qui ne quittait jamais ma poche comme je m’éparpille facilement une fois mise en miettes.

Disons que j’ai ma propre idée du développement personnel : se démultiplier pour mieux se soustraire. Imaginez donc un livre intitulé Toujours çà et là, qui enseignerait la méthode « × = − » dans le plus grand respect de l’illogique ! Ça ne coûterait quasi rien, de l’inventer.

23.05.22

(le mitigeur & la double vasque)

« On s’était promis une vie de château on n’a construit que des remparts (+ une table basse qui sert de vide-poche et de meuble télé) — Eh dis ! on a quand même une double vasque un lit double trois écrans de streaming la clim un lave-linge avec je sais pas combien de programmes un aspirateur triple A sans parler du triple vitrage !

A quoi bon la double vasque ? tu craches toujours de mon côté même que tu t’en gargarises — Ton capital sympathie est sérieusement en baisse depuis l’apparition des cotons réutilisables (penses-tu à les laver avant de te débarbouiller avec ? franchement je reste mitigé)

Le mitigeur ! c’est le mitigeur qu’il faut changer ! — Penses-tu vraiment que nous en serions moins éclaboussés ? »

21.05.22

Encore fallait-il être capable d’élever seule une mère de kombucha. Pour être honnête, j’avais peur de l’échec et du matricide involontaire. Je ne me faisais pas confiance en matière d’éducation (chez moi, les fleurs tournaient toujours mal). Ce qui ne m’empêchait pas de me pencher sur les procédures d’adoption, les orteils en griffes, bien accrochés au bord du plongeoir. Enfin j’allais savoir ce que j’avais dans le ventre ! Il faut parfois se jeter dans le grand bain sans, au préalable, se mouiller la nuque (c’est une frileuse : elle essayera toujours de nous garder au sec avec les objets trouvés (mais par qui ?) autant dire complètement oubliés par d’autres).

Quant à savoir comment s’y prendre… J’avais lu tous les manuels éducatifs, disons vu tous les tutos YouTube. Par exemple, il ne fallait jamais secouer la mère pour ne pas remuer la couche ancienne pareille à la vase (et qui, sous pression, pouvait nous sauter à la gueule) ; quant à ce qui surnageait, mieux valait ne pas y toucher non plus (à l’instar des huîtres ou la peau du lait, ça pouvait rester sur l’estomac des plus sensibles).
Au bout du compte, je me sentais assez calée sur le sujet, théoriquement déjà. Je fis alors un plat magistral dans un océan d’audace et bus la tasse jusqu’à la lie (la peau du lait avec) : j’adoptai le champignon idoine au doux nom de SCOBY — en réalité un amalgame gluant, une communauté de bactéries et de levures dont la membrane visqueuse m’évoquait la semence de quelque géniteur. Aussi ressemblait-elle franchement à la pâte à prout de mon enfance (aujourd’hui on appelle ça le slime, ce qui a relancé la mode du pet multicolore ainsi devenu hype).

Alors que fermentait la souche, je fomentais quelques dyspepsies. Quelques spasmes. Des ballonnements, si vous préférez. Je nourrissais beaucoup d’espoir en nourrissant ma mère de bonnes bactéries. Peut-être que Scoby allait sauver mon microbiote intestinal ! Je l’avais trouvé sur une boutique en ligne (sorte de SPA pour Syndrome du Côlon Irritable) où l’on promettait que tous les Scoby étaient fidèles et adorables. Après le processus de fermentation naturelle, on pouvait même le faire sécher : il deviendrait alors une gomme à mâchouiller très appréciée, paraissait-il, de nos chers toutous.

C’est au moment où ma mère commençait à faire des bulles (décidément, la bête était vivante !) que j’entendis parler de cette pénurie de lait maternisé, qui sévissait aux Etats-Unis. D’immenses malls aux rayonnages vides de milk. La pénurie avait conduit à un nouveau trafic sur les parkings des centres commerciaux. Quand les mères affolées n’avaient recours aux « banques de lait », elles contactaient d’autres mères tout aussi exsangues mais, par chance, allaitant encore. Solidaires, elles grimpaient immédiatement dans leur 4×4 et sortaient du coffre quantité de bouteilles remplies de lait maternel, tiré à la source le matin même. Après avoir déchargé la précieuse cargaison, elles repartaient avec leur tank et le sentiment d’être déjà un peu plus légères. Afin de compenser son manque criant d’attributs féminins, le président américain, pendant ce temps, avait mis en place un pont aérien afin d’importer en urgence des litres de lait infantile venu des quatre coins d’Europe. La prochaine pénurie concernera donc les oiseaux migrateurs : et qui, alors, pour remplir à nouveau l’immense sky et ses rayons couleur cream ?

Ne me reste plus qu’à adopter un chien aussi gentil que Scoby. Il me rapportera les os des oiseaux qui étaient là au mauvais endroit, au mauvais moment ; oiseaux dont je reconstituerai le squelette avant de les suspendre au plafond, déjà repeint en bleu, un bleu céruléen pour la peine. J’aurai un bien beau mobile alors ! Et de passer en mode avion.

20.05.22

Après quantité de recherches non concluantes à propos de la fabrication du kombucha — littéralement « thé d’algues kombu », plus connu en tant que « boisson santé », âcre pour certains, houblonnée pour d’autres —, je finis par comprendre la faute (elle n’était pas plus d’inattention que de frappe). Afin d’obtenir cette pétillante potion issue de la culture symbiotique de bactéries et de levures (gloups), il n’était pas question d’élaborer une « mer » comme je l’imaginais (disons de la taille d’une grande bassine ou d’une petite baignoire, dans laquelle les ingrédients devaient à mon sens faire trempette jusqu’à devenir tout fripés, éventuellement auprès de quelques algues décoratives) mais d’élever en fait une « mère de kombucha » (oups).  

Une révélation qui détrône à ce jour d’autres découvertes majeures ayant jalonné mon existence, telles que le sac à viande, l’huile de coude et la scie égoïne (égoïne si vous y tenez, mais il n’empêche que ses dents tranchantes ressemblent en tout point à la crête dorsale de l’iguane, alors coupez bien ce que vous voulez mais pas la suite dans mes idées : qu’elles lézardent tranquilles !)

De préciser qu’une amie m’avait franchement induite en erreur comme elle n’arrêtait pas de parler de son petit Scoby (qui n’était donc pas le surnom de Scoubidou, son chien saucisse ! mais bien l’acronyme de Symbiotic Culture Of Bacteria and Yeast) et ne manquait jamais une occasion d’évoquer sa limpidité, le nez collé à la paroi du récipient en verre où flottaient fruits secs et restes de levures mortes, comme on le fait habituellement tout contre l’aquarium trouble pour mieux distinguer les poissons encore vivants, bientôt kaput. A vrai dire, elle s’occupait si bien de cette grande bleue portative que même Scoubidou était jaloux — moins que moi. Aussi la recouvrait-elle d’un torchon en lin pour la protéger de la poussière tout en laissant passer l’air afin que la mer ne tourne pas en marécage. Après tout, on devait bien finir par la boire !

(Reste une question de taille mais, à ce jour, sans réponse à la hauteur : qui est donc la mère du petit Scoby ?)

19.05.22

(le sac à viande & l’âme à ressorts)

« On aurait dû prendre le matelas avec une meilleure indépendance de couchage au lieu du king-size — Si je ne m’abuse nous disposons d’un sac à viande il t’attend au grenier ou bien à la cave ? je m’y perds dans tous ces dépotoirs

Et mon dos tu y penses à mon dos ? — J’avoue que je n’y pense pas trop tu me l’auras tourné plus souvent que la tête

N’empêche qu’il va passer l’arme à gauche regarde regarde les deux cratères sur les bords — Ça ne serait pas arrivé non si l’on avait choisi l’âme à ressorts »

17.05.22

(le ploc du couvercle)

« Bon sang t’en as pas marre de ces phrases bateaux ? — C’est bien là où le mât blesse tu compartimentes tout sinon ça divague

Cherche pas j’ai atteint mes limites pour aujourd’hui et puis j’ai la migraine — Tu devrais la mettre en bocal à côté de tes trucs en vrac ça pourrait faire des germes et même des larves

Il s’agit de denrées non périssables — Appelons un chat un chat il s’agit de pièges à mites alimentaires, inévitable

Des piques encore des piques mais toujours pas de chien parce que tu es allergique — Tu ne sors jamais de ta zone de confort comment voudrais-tu sortir un chien matin midi et soir comme ces gummies vegan que tu dévores No stress total detox et j’en passe et des boosters qui gomment à peu près tout sauf tes TOC »

15.05.22

Je suis allée aux quatre coins des bondes.
Le vendredi (comme tous les vendredis jusqu’au dix juin inclus), je suis allée à la piscine avec les élèves qui m’accompagnent et me serrent fort la main parce que je ne suis vraiment pas rassurée à la vue des plongeoirs, des perches et de mon réseau veineux. Je suis allée acheter du Destop Turbo car mon évier était bouché à cause (je suppose) des pépins de pastèque marocaine qui est (j’affirme) la meilleure sur le marché. Je suis allée voler des pansements un autre jour à cause de nouvelles chaussures estivales que je pardonne volontiers en raison de l’adjectif postposé (j’aurais été impitoyable, en revanche, s’il avait été question de bottes fourrées ou de bottines imperméables). Samedi, je suis allée à mon premier cours d’aquabike avec tout mon barda et toute ma bonne volonté, oui j’y suis allée avec une volonté de fer, des ampoules aux pieds, des pansements à moitié décollés et mes propres chaussons en plastique achetés à Decathlon parce que je suis équipée, que croyez-vous. Je suis allée demander un bonnet de bain à l’accueil parce que je reste tête en l’air mais l’on m’a répondu qu’étant donné le peu de cheveux que j’avais, ça irait pour cette fois, c’est pas vous qui allez boucher la bonde, on m’a dit (j’étais moins préjudiciable qu’un pépin de pastèque). Je suis allée au-delà de mes limites en danseuse et sur la selle et en danseuse et sur la selle et je suis allée très loin dans mes pensées en pédalant sur place comme une dératée, et ensuite j’ai ressenti une si bonne fatigue ! et j’ai si bien dormi tout contre la chaleur de mes courbatures, en cuillères. Je suis allée faire de beaux rêves où je faisais de l’aquabike mais dans la mer (j’insiste, il ne s’agissait pas d’un pédalo). Je ne suis pas allée voir mon père parce que des fois je ne parviens pas à l’emmener ailleurs avec mes histoires, pas plus avec les pâtisseries du dimanche, et ça me rend un peu triste aussi qu’il n’aille nulle part ailleurs qu’au travail, à l’hôpital, au petit Super U (U comme Utile, utile surtout pour le Catsan et les ravioles) et puis dans le bar, juste en bas de chez lui, qui s’appelle Nulle Part Ailleurs comme un p’tit coup du sort par ailleurs. Je suis allée recompter et ça fait déjà quatre endroits différents en plus de son domicile, d’accord, je suis peut-être allée dans l’exagération pour vous tirer les larmes afin qu’on se ressemble.
Je suis allée à la traditionnelle brocante dominicale accompagnée d’une amie précieuse avec qui je vais toujours à l’essentiel c’est-à-dire au fond des détails. Je suis allée donner de l’argent à un jeune homme qui va aller acheter de la drogue avec, c’est sûr, j’ai vu dans ses yeux mais j’ai vu trop tard, c’est après que j’ai vu dans le regard de mon amie que j’avais peut-être mal fait. Je suis allée pleurer en cachette (derrière de grosses lunettes noires, ça suffit) parce que j’allais sans doute contribuer au décès d’un jeune homme fort sympathique quoique nerveux alors que je voulais bien faire au fond ; et au fond je n’y croyais pas du tout à son histoire de train et de bracelet électronique et de dispute avec son frère, mais j’avais quand même tendu un billet pour qu’il aille s’acheter une formule boisson + dessert, un jambon-beurre, un Paris-Brest ou une quiche lorraine (c’est moi la quiche c’est moi la quiche). Je suis allée dans ma cuisine vers 17 heures afin de découper la pastèque en tranches identiques (2 centimètres de large) pour qu’elle soit à température ambiante au moment du dîner car j’ai les dents sensibles au froid et, par-dessus tout, parce que j’avais besoin de me concentrer sur autre chose que le jeune homme que j’avais drogué, c’est sûr, parce que l’argent, ça ne fait pas toujours le bonheur des malheureux (j’avais vu dans ses yeux). Je suis allée chercher un pansement dans mon sac à main (le karma ou le couteau à pastèque). Je suis allée à la fenêtre pour voir s’il pleuvait finalement, si j’avais bien fait de me dépêcher de rentrer comme si le ciel allait me tomber sur la tête comme la perche de la piscine (ça allait, ça allait venir, ça sentait la pluie, mais non, il ne pleuvait toujours pas). Je suis allée vérifier si j’avais reçu un message de l’hôpital ou de l’Agence du Levant qui loue et qui vend des appartements aux environs de Sète qui est à plus de 300 kilomètres de l’hôpital où l’on meurt. Je suis allée me doucher pour ne pas aller salir les draps tout propres (je change mon linge de lit chaque dimanche comme c’est le jour du repos du seigneur et que l’on ne peut pas vraiment se reposer dans des draps froissés qui portent encore l’odeur de quand on sue sang et eau pour s’endormir). Je suis allée aux quatre coins des ondes cette nuit-là. Je suis allée dans ma mémoire photographique, ma mémoire vive et la traumatique parce que j’aime bien aller au fin fond des choses qui font mal des fois mais c’est pour bien comprendre. Je suis allée vérifier si j’avais fermé la porte d’entrée à triple tour. Puis je suis de nouveau allée dans mon lit (disons sur mon lit) pour écrire parce que je pense mieux quand je suis allongée. Cependant rien n’est venu. Rien que des moments où je suis allée, ça me faisait de belles jambes tiens (forcément moins que l’aquabike, je veux dire, à moyen terme).
Non, rien de rien ne venait et ça n’allait plus. Ça allait un peu dans tous les sens, d’accord, mais ça allait pourtant, ça allait, ça allait comme la pluie et le pétrichor, cette odeur si particulière, terreuse et humide, qui survient après l’orage et signifie « le sang des pierres ». Finalement, je suis allée m’acheter un podomètre pour savoir quand je vais trop loin hors du périmètre où je ne me suis plus — j’aurais pu calculer la distance avec la formule « d = v × t » mais qu’est-ce que j’en sais moi, du temps que je mets et de la vitesse où je vais ! et puis j’allais quand même pas me replonger dans les maths alors que j’avais enfin réussi à me débarrasser de cette odeur de chlore dans les cheveux, peu nombreux certes, mais imputrescibles et suffisamment poreux pour garder en mémoire autant de mois que de centimètres, raison pour laquelle historiens et enquêteurs les coupent au carré ; ce pourquoi, je me rase régulièrement à blanc, disons tous les neuf-cent-mille pas — mais alors plus du tout.

11.05.22

(le choix de la déco)

« Il me tarde que la nuit tombe et elle finira par tomber c’est sûr — Comme tout ce que tu accroches vaguement au mur

Quand je tomberai de fatigue tu pourras lever le camp et aller décrocher la lune comme l’a prédit ton horoscope — Non sans récupérer au préalable crochets chevilles et marteau il ne faudrait pas que tu défonces toutes les cloisons dans un accès de rage qui finira par retomber, patience, comme la ventouse des torchons

Décidément tu me regardes de travers depuis que j’ai fait tomber le niveau à bulles — J’enfonce le clou depuis que tu ne ramasses plus ce que tu bouscules »

10.05.22

(le périmètre du tapis)

« Tu n’as jamais été aussi haut perchée tu te rends compte — Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à faire les cent pas pour faire ses nouvelles chaussures

Je vois que le parquet est déjà plein de rayures une vraie marinière — Goethe disait “C’est pour savoir où je vais que je marche” et je vois déjà 13 centimètres au-delà de la balustrade bientôt l’aventure

Ces escarpins te font de belles jambes de très belles jambes en effet cependant le cuir est vraiment de mauvaise qualité — J’ai quelques ampoules et alors ? Autant dire que j’ai rarement aussi bien vu où je mettais les pieds

Écoute… si ça te permet d’éviter le sujet qui revient continuellement sur le tapis — Remercions-le plutôt d’offrir un toit cosy à tout ce qui s’émiette jusqu’au prochain soulèvement »

09.05.22

(danse de salon)

« Merde encore une écharde ça commence mal (ça continue cahin-caha) — C’est bien toi qui disais lundi est le pied gauche de la semaine (surtout quand l’on marche pieds nus si tu veux mon avis)

C’est toi qui voulais du vrai parquet et tu ne remets jamais la pince à épiler à sa place après l’avoir mise dans ton nez — Tu comptes patienter jusqu’à dimanche pour voir la vie du bon côté ?

Exact et sans me presser j’en ai assez de courir après ce qu’on avait avant ça me tord les chevilles — L’embauchoir nous aura fait défaut on a perdu notre forme d’origine

Vivre chaque jour comme si c’était le dernier tu disais hier et depuis l’on ne fait que mourir et maintenant je boîte comme une vieille — Disons comme le dernier de la semaine pour commencer et veux-tu bien arrêter le carnage montre-moi donc ce pied que je t’en débarrasse »

05.05.22

La consigne est la suivante : « Complète le dessin à l’aide des informations du texte qui l’accompagne ». Deux phrases – qui, à l’école, commencent par une majuscule et finissent par un point, sans mil enchevêtrements encore – composent le court texte situé juste au-dessus de la zone à illustrer, où flotte déjà la tête d’une fillette au centre du cadre. Une adorable tête réduite avec une queue de cheval sur le sommet du crâne, à l’endroit où l’on pratique la trépanation (de préciser qu’il est tout à fait contraire aux valeurs de l’école de faire rentrer quelque chose dans la tête d’un enfant par la fontanelle : le savoir se diffuse plus subtilement, d’abord par les yeux et les oreilles).
Comme promis, les quelques lignes informent l’élève que la petite fille s’appelle Jeanne (Enchanté, Jeanne), qu’elle porte une salopette rose et des chaussettes bleues (pour braver les stéréotypes de genre et mettre tout le monde d’accord, je suppose).

Il reste cinq minutes pour finir l’exercice. Il faut s’y mettre. Sa grande sœur aime beaucoup les salopettes, ça tombe bien, il sait comment faire les bretelles. C’est la main toutefois un peu crispée autour de son crayon qu’il s’applique à dessiner une salopette (sorte de gros H en lettre bâton) qu’il colorie ensuite en rose (dans la poche de devant, il glisse en plus une rose de couleur rose pour bien montrer qu’il connaît aussi la fleur qui s’appelle comme la couleur alors on ne sait jamais bien de quoi on parle). Puis il regarde mes pieds – parce que c’est plus simple avec un modèle – et crayonne une paire de chaussettes. Comme le texte ne précise pas s’il s’agit de bleu ciel ou de bleu foncé, il en fait une de chaque (le fait que je porte de façon tout à fait exceptionnelle des chaussettes dépareillées n’est que pure coïncidence : cet élève a toujours été d’un grand perfectionnisme, c’est-à-dire qu’il s’attache à mettre tout le monde d’accord quant à sa note finale).

Voilà qu’il a fini avec une minute d’avance. Fier, il me tend la feuille. Tous les éléments sont bien présents. Jeanne a une tête, un cou et deux bras (en un mot, Jeanne est un buste) ; elle porte effectivement une salopette et des chaussettes, même qu’elle les tient fermement dans ses mains comme elle pourrait tenir un vieux doudou par les oreilles ou la petite anse de sa boîte à goûter pareille à une valisette (en deux mots, Jeanne est toute nue).

Quant à moi, c’est tout naturellement que je porte la responsabilité de laisser cet enfant dans l’ignorance. Qu’il puisse, quelques années encore, prendre au pied de la lettre tout ce qu’il devra porter plus tard à bout de bras et qui, je le crains, sera moins mignonnet qu’une salopette rose bonbon en forme de lettre bâton, qui plus est de traviole, une bretelle immense et l’autre toute petite. A cet âge, on a encore le droit d’être asymétrique.
Aussi, quand il me demande « Est-ce que c’est tout vrai ? », je lui réponds oui, bien sûr tout est vrai puisque je me suis pincée et que, malgré mes épis et un manque évident de concentration lors du chaussage, je suis bel et bien réveillée. (S’il m’avait demandé si c’était juste, ma réponse eût sans conteste été différente ! Que croyez-vous, je suis professionnelle ! Et justement, ce n’était pas sa question.)

C’est d’ailleurs avec un grand professionnalisme que j’ai patiemment attendu ma pause pour méditer davantage sur la question vestimentaire. A vrai dire, j’en suis rapidement venue à cette conclusion : les hommes se porteraient secours davantage s’ils ne portaient rien sur le dos. Niet, nada, zéro. Imaginez seulement un monde où l’on se baladerait tous et toutes dans le plus simple appareil, et pourquoi pas une salopette à la main comme l’on promène un temps le compagnon fidèle, puis fidèlement sa dépouille (c’est que la fidélité change vite de camp, n’est-ce pas, lorsque la mort gagne du terrain sinon la course même).
Cependant la sonnerie retentit, on fait la course pour être chef de rang et avoir la main de la maîtresse dans les cheveux, qui nous recoiffe un peu. Pour l’instant, on est là, on a six ans, une trousse entière de crayons à étrenner et une nouvelle copine qui s’appelle Jeanne, qui porte une salopette rose comme la fleur et des chaussettes bleues, d’un bleu qu’on se demande s’il est plutôt foncé ou plutôt ciel alors on choisit les deux.

02.05.22

(le cinq-à-sept)

« Tu as pris ma place cette nuit côté porte Dois-je te rappeler que ce bord était le mien avant que tu ne me le piques comme la dernière part de ce carott cake — qui t’aurait rendue plus aimable ?

C’est la cerise sans le gâteau — Maigre collation excuse du peu Tu es plus difficile à approcher qu’une scutigère véloce livrant à tout berzingue des plats tièdes ou un kit SOS Apéro

Tu ne manques pas d’air tiens récupère plutôt le matelas gonflable de ton foutu copain qui a squatté notre salon pendant combien de temps déjà hein combien ? — Tu es un lit de mensonges accueil atonique 7j/7 tiens comme SOS Médecins (dans la salle d’attente c’est le même épisode d’Oggy et les cafards qui passe en boucle)

Je serai devant ma sitcom au doublage atroce qui te hérisse les poils avec les rires enregistrés et donc communicatifs contrairement à toi dont je décrypte les sous-titres tant bien que mal du soir au matin Là c’est ma pause — Et le quatre-heures c’est pour les chiens ? La prochaine fois qu’on s’essayera au tea time rappelle-moi de faire un clafoutis de tes bêtises tu avaleras tous les noyaux enfin j’aurai ta peau »

30.04.22

(le distributeur de glaçons)

« Vivre d’amour et de glace pilée sera fort commode grâce à notre prochain frigo signature multiportes dont deux qui se font face — En attendant tu as laissé la bombe hors de celui-ci que tu recouvres de magnets dégueulasses

Sa capacité est de 529 litres tu te rends compte toutes les réserves qu’on pourra faire ! Damn, de vrais ricains ! — Tu n’es vraiment pas commode Il te manque une case of course et quelques tiroirs in fact

Avec un minibar indépendant en plus ! Je t’en dirai des cheers chéri tu ne pourras plus te passer de sangria à ma façon — En attendant les fraises seront sans crème fouettée ce soir (sans parler de la mayo qui traîne dehors depuis ton intérêt soudain pour le froid statique)

Décidément tu es triste comme un pare-brise qui dégivre ou pire ! comme ce bac à œufs inutile à côté de la moutarde — Permets-moi d’émettre quelques réserves face à tant d’emballement pour un appareil qui conserve simplement tout ce que l’on entame et qui finit ensuite étiqueté au congel parce que c’est trop c’est beaucoup trop pour juste deux »

29.04.22

(la microsieste)

« Tu peux dormir sur tes bouchons d’oreilles faits sur mesure j’ai mis un réveil à 15h28 pour ton cours de Gym Tonic — Mais que tu me rassures as-tu pensé à ton dilatateur nasal anatomique ?

Voilà le hic Tu mens comme je respire c’est maladif — Tu ronfles même quand je trêve… systématique

Le repos aura été de courte durée Tu veux la guerre tu vas l’avoir — J’aimerais seulement un bout de la couverture que tu accapares et pourquoi pas un geste disons macroscopique »

28.04.22

(la plante verte)

« Quoi tu n’es pas toute seule dans ta tête Qu’est-ce que tu cherches à nous dire encore ? — Que je suis très seul dans le décor C’est comme habiter un soliflore

Qu’y puis-je si tu ne sais pas t’entourer Il n’y a qu’à voir toutes ces bougies que tu ne te décides jamais à allumer — Je n’ai pas choisi de rester planté là dans un T2 à moitié vide de toi qui plus est sans balcon ni judas

C’est que tu ne sais pas remplir ton temps libre Arrose donc les plantes avec cette coupe pleine à ras bord — Tu parles de la plante verte celle qui dépérit ou la carnivore ? »

26.04.22

(sous plafond)

« C’est vrai je mène bien ma barque, d’accord j’ai le bras long, mais est-ce une raison pour que je change toutes les ampoules de la maison ? — Le plafond est à peine plus haut que ma tension ainsi que tu m’en fais volontiers la remarque

L’escabeau serait la solution si tu ne l’avais prêté au voisin qui n’ouvre pas quand tu toques parce qu’il est sourd comme un pot ou bien mort — Ce qui est une chance quand tu hurles sur tout ce qui bouge peu s’en faut en tout cas quand tu débloques

Ce qui reste un problème j’insiste pour récupérer ce qui autrefois était en notre possession et qui aurait pu élever le niveau du débat à ce que je vois — Comment peux-tu voir quelque chose dis-moi il fait aussi noir aux cabinets que dans le placard »

25.04.22

(sitôt lundi)

« Je porte la trace de ton regard regarde tellement tu me dévisages — L’occiput a une curieuse façon de remercier l’appuie-tête sitôt remis

Comme si l’on pouvait se reposer sur toi ! tu as toujours mal quelque part — Il faut dire que ta pommette est plus saillante qu’un fusil d’affûtage

Ne nous serions-nous pas croisés hier dans cet autre couloir qui ne mène nulle part ? tu revenais de loin et de profil disons de trois-quarts — Tu dois confondre avec l’isoloir Ce n’est pas la première fois que tu dérailles sitôt lundi »

24.04.22

(un sale quart d’heure)

« Peux-tu approcher la table basse ? j’aimerais étendre mes jambes (que tu les masses) — On croit entendre ta mère ! La contention te rendra ingambe (si tu coopères)

J’ai passé le doigt sur la surface c’est fou regarde la pellicule revient chaque jour à la place du crime — Comment pourrait-il en être autrement ? tu passes ton temps à faire la poussière pire qu’un film qu’on rembobine

Que ne ferais-je pas pour ton allergie oculaire — Reprendre le ménage là où tu l’as laissé par exemple devant la porte attendent plusieurs bouteilles bonnes à jeter »

23.04.22

(le pousse-café)

« Tu pousses un peu là… Café + calva ça ne te réussit pas — On peut bien me priver de repères mais jamais de mon petit remontant ça va pas la tête !

Non linotte ce tête-à-tête ne vole pas haut même qu’il se mord la queue — Tu avais sur le bout de la langue un nom d’oiseau qui te l’aura mordue (ça saigne plus que j’aurais cru)

Tu n’es pas à l’abri vieille branche de trouver l’équilibre à quatre pattes — Je vais te le prouver sur le champ et la huitième latte du plancher que tu as posé à la va comme j’te pousserais bien dans les orties »

22.04.22

(le ramasse-miettes)

« C’est plus tendu malheur que la peau de ma panse — Il est grand temps de desservir je pense et se répartir les crasses

Il faudra finir les restes ce soir au pire demain midi — Ou bien tout congeler avec ce qu’on aura entamé depuis

Vidons ensemble le lave-vaisselle pour à nouveau le remplir — Malheur ! Voilà qu’il me priverait de ma petite tâche digestive ! »

21.04.22

(sous les coups de midi)

« Je vois bien que tu n’es vraiment pas dans ton assiette — Oh c’est bien vrai je suis au bout de ta fourchette

Tu as toujours l’oh à la bouche nom d’un chien — Tu sais bien enfin je l’espère qu’il s’agit là d’onomatopée

Vas-tu finir par cracher le morceau qui rumine oh là là — Tes reproches couvrent même le bruit de la hotte la vache elle t’aspirera un jour… et pffuit ! »

20.04.22

(assaut du lit)

« Lève-toi et sache que tu ne tiens pas debout — C’est que j’ai oublié le repose-pieds en voulant tout prendre en main

Quand tu parles ça fait des bulles à mémoire de forme — Tu sais bien comme chacun sait enfin je l’espère qu’il s’agit là de phylactères 

Pardon mais tu es assis dans mon fauteuil crapaud — C’est tout à fait faux je suis assis sur les ruines du château »

18.04.22

Souviens-toi que tu es soupière et que tu redeviendras soupière.

Tant de meubles nés en kit
et qui ainsi nous quittent
C’est fou ce qu’ils termitent
Ils auront donc fini par se décomposer d’eux-mêmes
Est-ce bien tout ce qu’ils méritent ?
Qu’ils puissent reposer en pied
Ou sur le bras du canapé

17.04.22

— Sauve ta peau, je me charge des meubles !

— Bien, on gagnera du temps et, comme chacun sait, le temps c’est des fonds de tiroir.

— Mais attends voir, comme je fais partie des meubles, il faut sauver celui à rallonges plus que tout autre chose !

— Tu ne penses donc qu’à t’éparpiller ! A mon sens, la passoire reste la priorité : prends-la donc sur la tête comme elle a la forme idoine. C’est une chance, tant de praticité.

— A t’écouter, le plus important c’est égoutter. Mais que reste-t-il alors ? Et puis, quelle idée de s’encombrer de tous ces trous ! Non, vraiment, je ne suis pas d’accord. Puisqu’il se joue toujours quelque chose dans le dos, c’est donc là qu’il faudra transporter la banquette de piano.

— Nous n’arriverons donc pas à accorder nos violons !

— C’est du pipeau ! Décidément, la musique, ce n’est vraiment pas ton fort.

— A ce rythme-là, on n’est pas sorti de l’auberge… Sauve les meubles si ça te chante, mais abandonne donc le prie-dieu à son sort !

— C’est déjà fait, qu’est-ce que tu crois ! En rien, je m’en doute bien. Toujours est-il que j’ai la situation bien en main. Reste juste à prendre la porte. Après toi, je t’en prie. Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Ta carcasse bloque le passage ! Prends la porte, te dis-je ! On ne va quand même pas partir sans pouvoir entrer autre part !

— Attends une minute, je sauve ma peau, tu sauves les meubles, mais qui donc pour sauver l’immeuble ?

Le Cycle Piscine (récit semi-immersif)

— le bassin sportif (où l’on tombe sur le ventre et des paparazzis)

Sous un tonnerre d’encouragements ou bien sous la menace, c’est dans le bassin sportif qu’il faut faire ses preuves. Montrer tout ce que l’on ne sait pas faire. Enfin, ça dépend de son niveau bien sûr, si l’on est dans le groupe expert ou celui qui galère. Je vous laisse deviner où je me situais alors, quand j’avais leur âge : tapez « glouglou » dans Google Maps – mais cessez de me taper avec la perche voulez-vous !

Les yeux rivés sur les gros chiffres rouges du panneau d’affichage, je constate qu’il n’est toujours pas l’heure de partir et que la température de l’eau est de 27 degrés. Ben voyons ! J’accompagne un enfant malentendant : il n’est pas aveugle ! D’ailleurs il n’y croit pas plus que moi, à ces 27 degrés. Sa mâchoire claque comme le petit bedon d’Abel quand, avec un courage immense pour son jeune âge, il saute du plongeoir. Tous grelottent en rang d’oignons, pareils aux lamelles des stores sous la tempête, et je ne peux pas les rassurer puisque je ne suis pas un panneau d’affichage : l’eau est froide, je ne vais pas mentir. Les lèvres de la petite Brune sont aussi violettes que les lunettes de plongée d’Agathe, l’hématome d’Edgar et les varicosités de la maîtresse qui a quitté ses bas de contention pour enfiler des tongs. Pour ma part, je ne sens plus mon pied droit que j’ai immergé, non sans crainte, jusqu’à la malléole pour donner l’exemple, du moins la direction à prendre. Heureusement, c’est fini pour moi ! J’y suis déjà passée il y a quelques années… et j’ai survécu. — J’ai survécu, regarde ! Le calvaire commence pour toi, je sais, c’est à ton tour de tendre les bras, d’attendre comme un piquet le moment inévitable où tu vas boire la tasse, mais ça va aller, je te promets : tu remonteras toujours à la surface comme les pâtes alphabet.

Assise sur le banc, à côté d’un parent accompagnant accompagné de son téléphone portable auquel il doit rendre des comptes pour qu’on lui rende la pareille, je ne suis guère plus à l’aise que mes petites ouailles détrempées. Certaines, plus aguerries cependant, nous éclaboussent à chacune de leurs prouesses acrobatiques – toutes capturées, sans exception, par le paparazzi accompagnant en mode rafale (mais qui est donc son enfant, à la fin ?!)
C’est la première fois que je vois mes jambes nues depuis l’été dernier : elles ont encore la couleur de l’hiver, des ecchymoses comme des traces de pas sur la neige flasque, aussi quelques poils incarnés. Sans doute aurais-je dû me gommer davantage. A l’avenir, je privilégierai le gant de crin à la fleur de douche. Dès à présent, je peux simplement me quitter des yeux, relève ainsi la tête en direction des gros chiffres du panneau d’affichage.

Pour la vingt-septième fois peut-être, le moniteur plonge sa perche pour récupérer le bonnet de bain de Clémence dont j’avais pourtant cru dompter la crinière à l’aide de beaucoup d’élastiques et de patience. Puisqu’il était impossible de prendre la totalité des rebelles d’un seul coup de filet, j’avais dû procéder en plusieurs étapes, avec l’aide de la principale concernée, laquelle devait coller son front contre mon ventre et maintenir les boucles les plus rétives pendant que j’étouffais le reste de la masse frisottante jusqu’à perdre haleine moi-même. Je lui avais arraché plusieurs touffes au cours de l’opération mais, à l’évidence, cela n’avait pas suffi à mater l’irréductible tignasse, définitivement incompatible avec la contenance somme toute limitée du bonnet dit extensible (ben voyons).

Finalement, je compte le nombre de bonnes raisons de s’enfuir à toutes jambes, même si chacun sait qu’on ne doit pas courir à la piscine. Sinon, on glisse et on peut se casser quelque chose, et oh ! malheur ! on ne peut plus aller à la piscine. Ne pensez pas que j’en fasse tout un plat ! J’en fais un roman-fleuve à la rigueur, mais le plat, c’est Abel qui le fait, et pas qu’un d’ailleurs. Au moment de plonger, il lève trop la tête, me regarde avec désespoir comme si j’étais son ultime bouée de sauvetage, et plaf ! le pauvre ! à plat ventre sur l’eau soudain dure comme la glace. Je l’aide à remonter l’échelle et lui glisse à l’oreille (enfin débarrassée du bonnet qui a lui aussi fini par lâcher prise et rejoint celui de Clémence pour commencer une nouvelle vie à deux) : Je sais, mon grand, je sais comme ça brasse, la piscine.

07.04.22

Aujourd’hui, j’ai une mine affreuse : voilà que je commence enfin à me reconnaître !

Alors comme ça, on a redécouvert la moitié des visages, la moitié basse, la basse-fosse ; la goutte au nez, ces petits trous qui coulent, qu’on mouche, qu’on met le doigt dedans ; et ces lèvres toute sèches, et ces moues, ces grimaces, tout ce qu’on s’essuie en tirant sur sa manche.

C’est comme ça, mais pas comme tu l’imaginais. Ton amoureuse n’a plus ses dents de devant ! Ses beaux cheveux caramel et ses yeux pâte de noisettes n’y changent rien. Son sourire est bien trop grand, comme un précipice qui va jusqu’aux oreilles, mais jamais jusqu’à toi qui te sens déjà au bord du gouffre de la tristesse. En plus, ta mère, elle tire tout le temps la gueule depuis qu’elle a retiré son masque… C’était mieux avant, ils ont raison tes grands-parents.
Même la jolie Maîtresse, comme ça te surprend ! Sa bouche n’a rien d’une framboise bien assortie à son foulard fétiche en pointillés de fleurs – motif Liberty, maman t’a dit alors qu’elle porte tout le temps que du noir comme une cage, alors comment elle peut savoir ? En fait, sa bouche, elle est couverte de gerçures plutôt très rouges, disons couleur Mara des bois, et qu’on aurait saupoudrée de sucre en poudre en plus. Tu as mal pour elle. A chaque fois qu’elle donne une consigne ou un conseil, ça craquelle et ça forme une petite bulle de sang qu’elle fait éclater du bout des lèvres.

Ton meilleur copain, et c’est bien le seul, il est encore plus beau qu’avant… Il n’a plus la morve au nez et les gencives à l’air. C’est pas juste à la fin ! Toi, tu as toujours les dents de lait qui bougent dans tous les sens dès que tu ouvres la bouche comme un squelette qui a froid. C’est vrai que tu as moins de buée sur les lunettes maintenant, mais tu doutes que ça puisse t’aider à remonter la pente. La vie, c’est pas un téléski.
Le pire c’est Xav’, le prof de sport. Tu as découvert pas plus tard qu’hier, avant de te prendre le ballon dans la tête tellement tu étais sous le choc, quelque chose que tu n’aurais jamais dû voir comme la guerre qui défile sur le téléphone de ton frère quand c’est pas une fille toute nue qui l’appelle pour faire la paix, au moins penser à autre chose parce que c’est une bombe ou quelque chose comme ça : bref, ton prof de sport, sa barbe c’est un tapis de poils blancs maintenant ! Et tu ne peux plus penser à autre chose. Dire que tu le pensais immortel ! Dans tes souvenirs, son sourire était blanc comme l’eau écarlate. En fait, il a plein de taches parce qu’il fume… Il fume ! Un grand sportif qui a de la force jusque dans le petit doigt et qui pourrait même soulever les immeubles qui tombent sur les gens qui n’ont plus de toit au-dessus de la tête, en fait il fume ! Ses dents, elles sont tout ébréchées comme ces vieux plats qu’on sort pour les grandes occasions et qu’on met les pieds dedans quand on dresse la table ronde pour tous bien se voir les uns les autres juste comme ça, parce que c’est dimanche.

05.04.22

Je couve quelque chose. Quelque chose qui traîne depuis plusieurs jours. Qui ne se déclare pas vraiment. Reste que je suis d’humeur visqueuse, vitreuse peut-être… justement, c’est encore flou comme ce qui n’est pas très en forme.

C’est attablée à l’écriture que je passe le plus clair de mon temps. Là, je noircis feuilles et carnets ; ils nappent le sol de récits futurs où déraper bientôt.
Quand je me lève de cette chaise de bureau qui est aussi celle du chat et de la salle à manger, je marche sur des œufs jusqu’à l’autre officine. Alors je m’assieds en face du pharmacien qui plonge l’écouvillon dans ma narine, comme l’on prélevait l’encre avec sa plume avant le Bic et le Covid. A se demander si le mot n’est pas simplement l’abréviation de la morve. Parfois on cherche compliqué alors que c’est là, juste sous notre nez.

Ce n’est jamais une partie de plaisir, ce prélèvement nasopharyngé quotidien. Toujours est-il que je récidive. Je vais au fond des choses, et par tous les moyens – y compris ceux qui manquent. Je couve quelque chose, vous dis-je. Si l’on doit aller chercher le virus dans les sécrétions du malade, alors allez-y, faites votre travail et trouvez quelque résultat positif à la fin ! Je ne sais pas, moi, une maladie opportuniste, un mal chronique, une manie, une tare, un vice ! Bien sûr, ça cache autre chose. Raclez, bon sang ! Raclez comme je frotte la phrase secrète avec toutes les mines dont je dispose, jusqu’à ce qu’elle crache le morceau.

Alors, que lisez-vous ? Ah, c’est incontestable, je suis négative. Oui, mais encore ? Pourrait-on plutôt m’apprendre quelque chose que j’ignore ?

Le Cycle Piscine (récit semi-immersif)

— le bassin ludique (de chlore et de pisse)

Il neige en avril et je suis accompagnatrice piscine. Deux informations parfaitement complémentaires comme le rouge de colère et le vert de peur.

Tous les vendredis après-midi, j’aurai donc sept ans. Huit tout au plus. Je serai à nouveau cette gamine terrorifiée, comme je disais quand j’étais terrorisée et terrifiée en même temps, ce qui arrivait souvent à l’école. Comment accompagner, surveiller et rassurer des élèves à peine plus jeunes et plus courageux que moi ? Dites, c’est vraiment obligé, le Cycle Piscine ? Si je me fais tatouer tout le corps dans la semaine, je pourrais être dispensée ? Après tout, il faut trouver des excuses adaptées à son âge légal. Je fais ce que je veux de mon corps et de mon imagination. Croyez-moi, ça ne sera pas beau à voir, tout ce rouge sous la cellophane et ça pourrait s’infecter… Aussi, donner de mauvaises idées aux enfants (je ne compte pas me faire tatouer l’alphabet, des petits cœurs ou des chatons). D’ailleurs, j’ai prévu de me faire percer dans la foulée, et la nuque et les tétons. Vous imaginez un peu ? Ce n’est guère pédagogique. C’est peut-être mieux que je reste à la maison.

Bassin ludique, qu’ils disent : comme l’on s’amuse, c’est sûr, à avaler tant d’eau pleine de chlore et de pisse ! Le tout en allant chercher des anneaux multicolores dans ces profondeurs insondables, qui sont vraiment très loin de la surface où l’on respire bien. Quand on y arrive enfin, faut dire qu’on le hisse fièrement, ce maudit précieux anneau ! A bout de bras, on se dépêche de le tendre au moniteur avant qu’il ne nous glisse des mains et ne retombe à la case départ qui est au fin fond du bassin, et que fait-il alors, Monsieur le moniteur ? Ce qu’on avait repêché, à la sueur du front cisaillé par le bonnet de bain imperméable – disons plus imperméable déjà que les yeux et les oreilles –, il s’empresse de le relâcher ! Il dit que c’est super mon petit, et plouf, comme si de rien n’était, il le jette à la flotte et ça nous éclabousse au passage ! Et la consigne maintenant, c’est d’aller en chercher un autre d’une autre couleur, par exemple un rouge ou un vert, pour voir ce que ça fait encore, de tâter plein de pieds les yeux fermés en espérant ne pas mourir comme ça, avec le pied d’un copain ou un anneau en plastique dans la main pleine de doigts fripés. Franchement, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle à ravaler autant de morve et de pleurs. Me réconforter, c’est pas mon fort.

Mordre la poussière, oui, si c’est du sable.

23.03.22

Le jeu du Chat et de la Souris, version animale des Gendarmes et des Voleurs, n’est-il pas de tous temps un indispensable du bagage éducatif, et sans doute la plus abordable des fournitures scolaires ?

Si la mode est un éternel recommencement, il y a fort à parier qu’on jouera de nouveau aux Cowboys et aux Indiens, mais les plumes et les chevaux en moins parce qu’on n’est plus rien que des sauvages : les Indiens porteront des casquettes avec l’étiquette qui pendouille et l’autocollant qui brille ; les Cowboys, eux, chevaucheront à cru trottinettes, monoroues et gyropodes ! Il faudra passer par une application de rencontre puis noter l’offensive sur une échelle de 1 à 5 étoiles de shérif. Avant de se jeter dans la mêlée, l’enfant devra donner son consentement : il accepte culbutes et égratignures si et seulement s’il n’est pas le seul dans cette mésaventure.
C’est pas du jeu ! — Ce n’est que ça.

Sûr qu’on va se casser les dents, et plutôt deux fois qu’une ! Qu’est-ce que ça fait ? Ce ne sont même pas les définitives !
Retranchée dans la salle des maîtresses (à ce jour, le seul maître de l’école n’a déposé aucune réclamation), j’observe à travers la baie vitrée télescopages, échauffourées et réconciliations. C’est souvent moi que l’on vient voir quand on a perdu une dent. Je tamponne alors la bouche en sang et, puisque j’ai toujours sur moi des paquets de mouchoirs, enveloppe dans l’un d’eux la précieuse dent de lait, pour la Petite Souris, dont je suis en quelque sorte l’auxiliaire. Si c’est elle qui s’occupe le soir des quenottes passagères, quel est donc le rongeur qui adopte vieux chicots et plombages ? Qui, entre chien et loup, viendra pour les dentiers ? Qui donc pour récupérer implants, bridges et facettes, disposés avec soin sous notre dernier oreiller ? Ragondin ? Cochon d’Inde ? Loir des greniers ? Que n’y ai-je pensé plus tôt ! Le Grand Polatouche ! Ça ne peut être que lui, qui fera le déplacement. Enfin, j’aimerais quand même bien être sûre… On n’a pas fini de se briser les dents et c’est franchement pas donné, le sourire.

Jacques a dit : Trouve un passe-temps increvable.

21.03.22

Elle est passée de mode, l’ère pandémique. Fini Un Deux Trois CovidDistance-moi ou tu meurs… Adieu Touche-touche pas à mon masque et Cache-cache le gel hydroalcoolique. Sans rancune Corona, Virus à couronne comme l’on te nomme. Chassé du trône ! Fin du règne ! Tape-m’en cinq et fous le camp avec tes variants !

Il faut dire que les individus de moins de treize ans s’adaptent drôlement vite à la situation. Aussitôt, ils retrouvent les jeux d’avant, indémodables ; inventent déjà ceux de demain : une fois tombé, le masque ne fait-il pas un super lance-pierre ? La paille inoxydable, elle, a depuis longtemps été élue meilleure sarbacane. Dommage pour l’écouvillon, bien trop court quoiqu’on en dise, pour détrôner sabres laser et mythique Excalibur.

Le mieux, c’est qu’on peut à nouveau se mélanger avec les autres classes. Les grands apprennent aux petits à faire leurs lacets, et puis les quatre cents coups. Le souffre-douleur retrouve ses tortionnaires. La jolie bouclette, ses prétendants de cour. Certains, je les vois, partagent leur goûter avec les doigts plein de bave et de chocolat. L’intolérant à presque tout grignote en cachette ses galettes de riz complet. Bien sûr qu’il ne meurt pas de faim : il crève juste d’envie de lécher tous les emballages de gâteaux que ses copains jettent dans la poubelle verte en oubliant souvent plein de miettes dedans. Après tout, c’est écrit nulle part qu’il est allergique aux miettes ! Et d’ailleurs, on lui a toujours dit qu’on ne jetait que du bien propre dans la poubelle verte, et du réutilisable aussi. Ce sera chose faite. En attendant de plonger la tête, à l’abri des regards, dans la poubelle pleine de restes, il zyeute les vermicelles arc-en-ciel, et les pépites de chocolat, et la crème, et tout ce beurre, de l’énorme part de gâteau de son copain qui n’a jamais peur de rien.

La cour de récréation redevient bruyante, électrique, turbulente – parfaitement insupportable pour une personne de plus de treize ans. Enfin, tout redevient normal !

18.03.22

le Coin Calme

C’est chose connue, les enfants aiment jouer à la bagarre (surtout le vendredi après la cantine : à mon avis, le repas alternatif y est pour quelque chose). C’est de bonne guerre, une façon de se rencontrer, s’apprivoiser peut-être… A cet âge, le postillon est le plus doux des projectiles. Et puis quoi ! y’a pas mort d’homme. Au pire, on partage un œuf de pigeon avec un autre petit garçon, et alors ça ! c’est mieux qu’un pacte de sang.

Pour les dissidents, il existe toutefois « le Coin Calme ». Dans cette zone silencieuse – quoique fort mal isolée des cris de rébellion et de délivrance –, à l’écart du champ de mines de rien, certains sont assis sur les jardinières, d’autres fixent la grille où s’échappe l’eau de pluie, parfois s’évadent quelques billes… Ici l’on peut fermer les yeux, s’isoler pour lire ou confier ses chagrins. On s’y regroupe aussi, on répète la chorégraphie du mercredi après-midi, la poésie de la semaine prochaine, l’on s’entraîne à l’âge adulte. Disons qu’ici plus qu’ailleurs, on fait la part des choses : la compète, la guerre froide, c’est en classe ; en récré, on fait plutôt la paix, de guerre lasse.

Aussi faudrait-il reconsidérer les vertus pacifiques du goûter. Précisément du goûter à miettes (si possible avec emballage individuel). Qu’on se le dise, les enfants sont de bien meilleure humeur après un petit gâteau industriel. Au contraire, ceux qui doivent se contenter de collations saines – clémentine mollassonne pleine de pépins ; pomme golden découpée le matin même, toute noircie déjà, berk ; amandes et raisins secs qui se baladent dans une boîte en plastique impossible à ouvrir sans aide extérieure ; morceau de fromage à pâte dure qui transpire par tous les trous sous la cellophane ; quignon de pain complet et complètement rassis –, ceux-là font bien trop tôt l’expérience de l’injustice. Laquelle conduit plutôt à faire la tête qu’à faire la paix, ce n’est un secret pour personne hormis les grandes, on dirait.

Depuis peu, cependant, calmes et bagarreurs se sont mis d’accord : ils jouent ensemble aux « Russes contre l’Ukraine », se persuadent qu’ils en ont inventé les règles. Je n’ose les contredire : ils ont l’air de si bien s’amuser, oublient même toupies et spinners dans la poche intérieure du manteau, au fond du cartable… Je leur demande de faire attention malgré tout : la pharmacie de l’école n’a plus aucun pansement et seulement six granules à faire fondre sous la langue. Bref, pas assez pour tout le monde.