Mois : mai 2022

29.05.22

Intempestive, la publicité m’interroge : En ce jour si particulier, ai-je envie de combler ma mère ? Et comment ! La combler ! Oui, la rembourrer un peu, que n’y ai-je pensé plus tôt ? ça ne lui ferait pas de mal (enfin, je crois). C’est vrai que mère s’est considérablement dégonflée depuis que je l’ai vue prendre l’air pour la dernière fois — je me rappelle, le vent passait sous sa jupe, la faisait bouffer alors, bouffer jusqu’à la crinoline et comme elle pouffait ! je me rappelle, de rire elle pouffait, à pleins poumons elle riait, et je bouffais ce rire, moi, de petite gamine.

Qu’elle retrouve un tantinet de volume, c’est ça, son moelleux initial, et le voilà comblé le vide à l’arrière de la nuque ! Et qu’elle blouse ! je veux la voir blouser encore, la vaporeuse, qu’elle s’échappe de la ceinture où on l’arrime, elle n’en sera que plus confortable. Ample et confortable, c’est ça, de la place. De la place pour deux trois courants d’air.

Cependant, je manquais de souffle comme j’avais tout donné, déjà, pour mon bateau gonflable.


Remonter au vent,
vent du midi,
midinette chérie,
de fond en comble chérie.

26.05.22

Une flopée de lianes adolescentes lestées jusqu’aux oreilles, et visiblement somnambules, arrivait droit sur moi. L’une d’elles sortait du lot comme elle était sans fil. Elle avait des yeux immenses qui regardaient bien où poser les pieds, ce qui me donna confiance : la collision devrait être évitée. En réalité, tout était immense chez elle, des griffes jusqu’aux extensions de cils (volume russe). Tout sauf le petit livre néanmoins épais qu’elle tenait par la main (un volume russe ? j’étais encore trop loin). Décidément, malgré des cils comme des ramasse-miettes, cette jeune fille me plaisait bien.

Je commençais à distinguer la couverture : elle était noire et jaune, aussi me fit-elle immédiatement penser à la collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock. Je me demandais s’il s’agissait de L’Arche Titanic d’Éric Chevillard que j’étais en train de lire alors. Nous allions peut-être pouvoir échanger au sujet de quelques espèces disparues et pleurer ensemble ! Arrivée à sa hauteur — c’est-à-dire à hauteur de son nombril, comme la nouvelle génération est très grande, et que les chaussures à plateforme sont en vogue depuis le roman de Michel Houellebecq ou bien l’arrivée de Lady Gaga, la chronologie n’est pas encore très claire —, enfin le titre de l’ouvrage bicolore me sauta à la figure : malheureusement, aucune mention du paquebot ni dudit capitaine. Il s’agissait bien plutôt d’un tsunami commercial. Numéro 1 des ventes, disait le bandeau. Tous mes espoirs s’envolaient en même temps que le ticket de caisse, qu’elle regardait prendre le large avec indifférence, sans bouger l’ongle encapsulé. Finie la connivence ! Je la détestais.
D’après l’éditeur, il s’agissait d’un manuel bienveillant et militant, plein de bonne humeur et d’esprit positif. Aussi le livre se proposait-il d’enseigner la méthode « + = + » dans le plus grand respect des mathématiques. D’ajouter qu’il avait coûté 19 euros + 50 centimes, soit quasi 20. Le prix de la positivité.

Tandis que s’éloignait la belle plante adventice, toujours plus près de son téléphone qui était jusqu’ici resté caché derrière la quatrième de couverture, j’avais ramassé le ticket de caisse comme il se doit — et sans désir de reconnaissance car j’œuvrais dans l’ombre comme n’importe quel éboueur, pourtant vêtu d’un gilet réfléchissant. Je l’avais ramassé à l’aide d’une petite cuiller qui ne quittait jamais ma poche comme je m’éparpille facilement une fois mise en miettes.

Disons que j’ai ma propre idée du développement personnel : se démultiplier pour mieux se soustraire. Imaginez donc un livre intitulé Toujours çà et là, qui enseignerait la méthode « × = − » dans le plus grand respect de l’illogique ! Ça ne coûterait quasi rien, de l’inventer.

23.05.22

(le mitigeur & la double vasque)

« On s’était promis une vie de château on n’a construit que des remparts (+ une table basse qui sert de vide-poche et de meuble télé) — Eh dis ! on a quand même une double vasque un lit double trois écrans de streaming la clim un lave-linge avec je sais pas combien de programmes un aspirateur triple A sans parler du triple vitrage !

A quoi bon la double vasque ? tu craches toujours de mon côté même que tu t’en gargarises — Ton capital sympathie est sérieusement en baisse depuis l’apparition des cotons réutilisables (penses-tu à les laver avant de te débarbouiller avec ? franchement je reste mitigé)

Le mitigeur ! c’est le mitigeur qu’il faut changer ! — Penses-tu vraiment que nous en serions moins éclaboussés ? »

21.05.22

Encore fallait-il être capable d’élever seule une mère de kombucha. Pour être honnête, j’avais peur de l’échec et du matricide involontaire. Je ne me faisais pas confiance en matière d’éducation (chez moi, les fleurs tournaient toujours mal). Ce qui ne m’empêchait pas de me pencher sur les procédures d’adoption, les orteils en griffes, bien accrochés au bord du plongeoir. Enfin j’allais savoir ce que j’avais dans le ventre ! Il faut parfois se jeter dans le grand bain sans, au préalable, se mouiller la nuque (c’est une frileuse : elle essayera toujours de nous garder au sec avec les objets trouvés (mais par qui ?) autant dire complètement oubliés par d’autres).

Quant à savoir comment s’y prendre… J’avais lu tous les manuels éducatifs, disons vu tous les tutos YouTube. Par exemple, il ne fallait jamais secouer la mère pour ne pas remuer la couche ancienne pareille à la vase (et qui, sous pression, pouvait nous sauter à la gueule) ; quant à ce qui surnageait, mieux valait ne pas y toucher non plus (à l’instar des huîtres ou la peau du lait, ça pouvait rester sur l’estomac des plus sensibles).
Au bout du compte, je me sentais assez calée sur le sujet, théoriquement déjà. Je fis alors un plat magistral dans un océan d’audace et bus la tasse jusqu’à la lie (la peau du lait avec) : j’adoptai le champignon idoine au doux nom de SCOBY — en réalité un amalgame gluant, une communauté de bactéries et de levures dont la membrane visqueuse m’évoquait la semence de quelque géniteur. Aussi ressemblait-elle franchement à la pâte à prout de mon enfance (aujourd’hui on appelle ça le slime, ce qui a relancé la mode du pet multicolore ainsi devenu hype).

Alors que fermentait la souche, je fomentais quelques dyspepsies. Quelques spasmes. Des ballonnements, si vous préférez. Je nourrissais beaucoup d’espoir en nourrissant ma mère de bonnes bactéries. Peut-être que Scoby allait sauver mon microbiote intestinal ! Je l’avais trouvé sur une boutique en ligne (sorte de SPA pour Syndrome du Côlon Irritable) où l’on promettait que tous les Scoby étaient fidèles et adorables. Après le processus de fermentation naturelle, on pouvait même le faire sécher : il deviendrait alors une gomme à mâchouiller très appréciée, paraissait-il, de nos chers toutous.

C’est au moment où ma mère commençait à faire des bulles (décidément, la bête était vivante !) que j’entendis parler de cette pénurie de lait maternisé, qui sévissait aux Etats-Unis. D’immenses malls aux rayonnages vides de milk. La pénurie avait conduit à un nouveau trafic sur les parkings des centres commerciaux. Quand les mères affolées n’avaient recours aux « banques de lait », elles contactaient d’autres mères tout aussi exsangues mais, par chance, allaitant encore. Solidaires, elles grimpaient immédiatement dans leur 4×4 et sortaient du coffre quantité de bouteilles remplies de lait maternel, tiré à la source le matin même. Après avoir déchargé la précieuse cargaison, elles repartaient avec leur tank et le sentiment d’être déjà un peu plus légères. Afin de compenser son manque criant d’attributs féminins, le président américain, pendant ce temps, avait mis en place un pont aérien afin d’importer en urgence des litres de lait infantile venu des quatre coins d’Europe. La prochaine pénurie concernera donc les oiseaux migrateurs : et qui, alors, pour remplir à nouveau l’immense sky et ses rayons couleur cream ?

Ne me reste plus qu’à adopter un chien aussi gentil que Scoby. Il me rapportera les os des oiseaux qui étaient là au mauvais endroit, au mauvais moment ; oiseaux dont je reconstituerai le squelette avant de les suspendre au plafond, déjà repeint en bleu, un bleu céruléen pour la peine. J’aurai un bien beau mobile alors ! Et de passer en mode avion.

20.05.22

Après quantité de recherches non concluantes à propos de la fabrication du kombucha — littéralement « thé d’algues kombu », plus connu en tant que « boisson santé », âcre pour certains, houblonnée pour d’autres —, je finis par comprendre mon erreur (elle n’était pas de frappe). Afin d’obtenir cette pétillante potion issue de la culture symbiotique de bactéries et de levures (gloups), il n’était pas question pas d’élever une « mer de kombucha » (une grande bleue portative bien sûr, disons de la taille d’une grande bassine ou d’une petite baignoire, où les ingrédients devaient faire trempette, à mon sens, jusqu’à devenir tout fripés, éventuellement auprès de quelques algues décoratives) mais une « mère de kombucha » (oups).  

Une révélation qui détrône à ce jour d’autres découvertes majeures ayant jalonné mon existence, telles que le sac à viande, l’huile de coude et la scie iguane (bon, égoïne, d’accord).

De préciser que je ne suis pas seule dans cette galère. Une amie m’avait franchement induite en erreur : elle n’arrêtait pas de parler de son petit Scoby (qui n’était donc pas le surnom de Scoubidou, son chien saucisse ! mais bien l’acronyme de Symbiotic Culture Of Bacteria and Yeast) et ne manquait jamais une occasion d’évoquer la mer, le nez collé à la paroi du récipient en verre où flottaient fruits secs et restes de levures mortes, comme on le fait habituellement tout contre l’aquarium plein de poissons encore vivants, bientôt kaput. Elle s’occupait si bien de sa mer à vrai dire que même Scoubidou était jaloux. Aussi la recouvrait-elle d’un vieux linge à carreaux pour la protéger de la poussière tout en laissant passer l’air afin que la mer ne tourne pas en marécage — que le torchon en lin ne devienne pas linceul d’autre part.

(A ce jour, reste une question de taille, sans réponse à la hauteur : qui est donc la mère du petit Scoby ?)

19.05.22

(le sac à viande & l’âme à ressorts)

« On aurait dû prendre le matelas avec une meilleure indépendance de couchage au lieu du king-size — Si je ne m’abuse nous disposons d’un sac à viande il t’attend au grenier ou bien à la cave ? je m’y perds dans tous ces dépotoirs

Et mon dos tu y penses à mon dos ? — J’avoue que je n’y pense pas trop tu me l’auras tourné plus souvent que la tête

N’empêche qu’il va passer l’arme à gauche regarde regarde les deux cratères sur les bords — Ça ne serait pas arrivé non si l’on avait choisi l’âme à ressorts »

17.05.22

(le ploc du couvercle)

« Bon sang t’en as pas marre de ces phrases bateaux ? — C’est bien là où le mât blesse tu compartimentes tout sinon ça divague

Cherche pas j’ai atteint mes limites pour aujourd’hui et puis j’ai la migraine — Tu devrais la mettre en bocal à côté de tes trucs en vrac ça pourrait faire des germes et même des larves

Il s’agit de denrées non périssables — Appelons un chat un chat il s’agit de pièges à mites alimentaires, inévitable

Des piques encore des piques mais toujours pas de chien parce que tu es allergique — Tu ne sors jamais de ta zone de confort comment voudrais-tu sortir un chien matin midi et soir comme ces gummies vegan que tu dévores No stress total detox et j’en passe et des boosters qui gomment à peu près tout sauf tes TOC »

15.05.22

Je suis allée aux quatre coins des bondes.
Le vendredi (comme tous les vendredis jusqu’au dix juin inclus), je suis allée à la piscine avec les élèves qui m’accompagnent et me serrent fort la main parce que je ne suis vraiment pas rassurée à la vue des plongeoirs, des perches et de mon réseau veineux. Je suis allée acheter du Destop Turbo car mon évier était bouché à cause (je suppose) des pépins de pastèque marocaine qui est (j’affirme) la meilleure sur le marché. Je suis allée voler des pansements un autre jour à cause de nouvelles chaussures estivales que je pardonne volontiers en raison de l’adjectif postposé (j’aurais été impitoyable, en revanche, s’il avait été question de bottes fourrées ou de bottines imperméables). Samedi, je suis allée à mon premier cours d’aquabike avec tout mon barda et toute ma bonne volonté, oui j’y suis allée avec une volonté de fer, des ampoules aux pieds, des pansements à moitié décollés et mes propres chaussons en plastique achetés à Decathlon parce que je suis équipée, que croyez-vous. Je suis allée demander un bonnet de bain à l’accueil parce que je reste tête en l’air mais l’on m’a répondu qu’étant donné le peu de cheveux que j’avais, ça irait pour cette fois, c’est pas vous qui allez boucher la bonde, on m’a dit (j’étais moins préjudiciable qu’un pépin de pastèque). Je suis allée au-delà de mes limites en danseuse et sur la selle et en danseuse et sur la selle et je suis allée très loin dans mes pensées en pédalant sur place comme une dératée, et ensuite j’ai ressenti une si bonne fatigue ! et j’ai si bien dormi tout contre la chaleur de mes courbatures, en cuillères. Je suis allée faire de beaux rêves où je faisais de l’aquabike mais dans la mer (j’insiste, il ne s’agissait pas d’un pédalo). Je ne suis pas allée voir mon père parce que des fois je ne parviens pas à l’emmener ailleurs avec mes histoires, pas plus avec les pâtisseries du dimanche, et ça me rend un peu triste aussi qu’il n’aille nulle part ailleurs qu’au travail, à l’hôpital, au petit Super U (U comme Utile, utile surtout pour le Catsan et les ravioles) et puis dans le bar, juste en bas de chez lui, qui s’appelle Nulle Part Ailleurs comme un p’tit coup du sort par ailleurs. Je suis allée recompter et ça fait déjà quatre endroits différents en plus de son domicile, d’accord, je suis peut-être allée dans l’exagération pour vous tirer les larmes afin qu’on se ressemble.
Je suis allée à la traditionnelle brocante dominicale accompagnée d’une amie précieuse avec qui je vais toujours à l’essentiel c’est-à-dire au fond des détails. Je suis allée donner de l’argent à un jeune homme qui va aller acheter de la drogue avec, c’est sûr, j’ai vu dans ses yeux mais j’ai vu trop tard, c’est après que j’ai vu dans le regard de mon amie que j’avais peut-être mal fait. Je suis allée pleurer en cachette (derrière de grosses lunettes noires, ça suffit) parce que j’allais sans doute contribuer au décès d’un jeune homme fort sympathique quoique nerveux alors que je voulais bien faire au fond ; et au fond je n’y croyais pas du tout à son histoire de train et de bracelet électronique et de dispute avec son frère, mais j’avais quand même tendu un billet pour qu’il aille s’acheter une formule boisson + dessert, un jambon-beurre, un Paris-Brest ou une quiche lorraine (c’est moi la quiche c’est moi la quiche). Je suis allée dans ma cuisine vers 17 heures afin de découper la pastèque en tranches identiques (2 centimètres de large) pour qu’elle soit à température ambiante au moment du dîner car j’ai les dents sensibles au froid et, par-dessus tout, parce que j’avais besoin de me concentrer sur autre chose que le jeune homme que j’avais drogué, c’est sûr, parce que l’argent, ça ne fait pas toujours le bonheur des malheureux (j’avais vu dans ses yeux). Je suis allée chercher un pansement dans mon sac à main (le karma ou le couteau à pastèque). Je suis allée à la fenêtre pour voir s’il pleuvait finalement, si j’avais bien fait de me dépêcher de rentrer comme si le ciel allait me tomber sur la tête comme la perche de la piscine (ça allait, ça allait venir, ça sentait la pluie, mais non, il ne pleuvait toujours pas). Je suis allée vérifier si j’avais reçu un message de l’hôpital ou de l’Agence du Levant qui loue et qui vend des appartements aux environs de Sète qui est à plus de 300 kilomètres de l’hôpital où l’on meurt. Je suis allée me doucher pour ne pas aller salir les draps tout propres (je change mon linge de lit chaque dimanche comme c’est le jour du repos du seigneur et que l’on ne peut pas vraiment se reposer dans des draps froissés qui portent encore l’odeur de quand on sue sang et eau pour s’endormir). Je suis allée aux quatre coins des ondes cette nuit-là. Je suis allée dans ma mémoire photographique, ma mémoire vive et la traumatique parce que j’aime bien aller au fin fond des choses qui font mal des fois mais c’est pour bien comprendre. Je suis allée vérifier si j’avais fermé la porte d’entrée à triple tour. Puis je suis de nouveau allée dans mon lit (disons sur mon lit) pour écrire parce que je pense mieux quand je suis allongée. Cependant rien n’est venu. Rien que des moments où je suis allée, ça me faisait de belles jambes tiens (forcément moins que l’aquabike, je veux dire, à moyen terme).
Non, rien de rien ne venait et ça n’allait plus. Ça allait un peu dans tous les sens, d’accord, mais ça allait pourtant, ça allait, ça allait comme la pluie et le pétrichor, cette odeur si particulière, terreuse et humide, qui survient après l’orage et signifie « le sang des pierres ». Finalement, je suis allée m’acheter un podomètre pour savoir quand je vais trop loin hors du périmètre où je ne me suis plus — j’aurais pu calculer la distance avec la formule « d = v × t » mais qu’est-ce que j’en sais moi, du temps que je mets et de la vitesse où je vais ! et puis j’allais quand même pas me replonger dans les maths alors que j’avais enfin réussi à me débarrasser de cette odeur de chlore dans les cheveux, peu nombreux certes, mais imputrescibles et suffisamment poreux pour garder en mémoire autant de mois que de centimètres, raison pour laquelle historiens et enquêteurs les coupent au carré ; ce pourquoi, je me rase régulièrement à blanc, disons tous les neuf-cent-mille pas — mais alors plus du tout.

11.05.22

(le choix de la déco)

« Il me tarde que la nuit tombe et elle finira par tomber c’est sûr — Comme tout ce que tu accroches vaguement au mur

Quand je tomberai de fatigue tu pourras lever le camp et aller décrocher la lune comme l’a prédit ton horoscope — Non sans récupérer au préalable crochets chevilles et marteau il ne faudrait pas que tu défonces toutes les cloisons dans un accès de rage qui finira par retomber, patience, comme la ventouse des torchons

Décidément tu me regardes de travers depuis que j’ai fait tomber le niveau à bulles — J’enfonce le clou depuis que tu ne ramasses plus ce que tu bouscules »

10.05.22

(le périmètre du tapis)

« Tu n’as jamais été aussi haut perchée tu te rends compte — Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à faire les cent pas pour faire ses nouvelles chaussures

Je vois que le parquet est déjà plein de rayures une vraie marinière — Goethe disait “C’est pour savoir où je vais que je marche” et je vois déjà 13 centimètres au-delà de la balustrade bientôt l’aventure

Ces escarpins te font de belles jambes de très belles jambes en effet cependant le cuir est vraiment de mauvaise qualité — J’ai quelques ampoules et alors ? Autant dire que j’ai rarement aussi bien vu où je mettais les pieds

Écoute… si ça te permet d’éviter le sujet qui revient continuellement sur le tapis — Remercions-le plutôt d’offrir un toit cosy à tout ce qui s’émiette jusqu’au prochain soulèvement »

09.05.22

(danse de salon)

« Merde encore une écharde ça commence mal (ça continue cahin-caha) — C’est bien toi qui disais lundi est le pied gauche de la semaine (surtout quand l’on marche pieds nus si tu veux mon avis)

C’est toi qui voulais du vrai parquet et tu ne remets jamais la pince à épiler à sa place après l’avoir mise dans ton nez — Tu comptes patienter jusqu’à dimanche pour voir la vie du bon côté ?

Exact et sans me presser j’en ai assez de courir après ce qu’on avait avant ça me tord les chevilles — L’embauchoir nous aura fait défaut on a perdu notre forme d’origine

Vivre chaque jour comme si c’était le dernier tu disais hier et depuis l’on ne fait que mourir et maintenant je boîte comme une vieille — Disons comme le dernier de la semaine pour commencer et veux-tu bien arrêter le carnage montre-moi donc ce pied que je t’en débarrasse »

05.05.22

La consigne est la suivante : « Complète le dessin à l’aide des informations du texte qui l’accompagne ». Deux phrases – qui, à l’école, commencent par une majuscule et finissent par un point, sans mil enchevêtrements encore – composent le court texte situé juste au-dessus de la zone à illustrer, où flotte déjà la tête d’une fillette au centre du cadre. Une adorable tête réduite avec une queue de cheval sur le sommet du crâne, à l’endroit où l’on pratique la trépanation (de préciser qu’il est tout à fait contraire aux valeurs de l’école de faire rentrer quelque chose dans la tête d’un enfant par la fontanelle : le savoir se diffuse plus subtilement, d’abord par les yeux et les oreilles).
Comme promis, les quelques lignes informent l’élève que la petite fille s’appelle Jeanne (Enchanté, Jeanne), qu’elle porte une salopette rose et des chaussettes bleues (pour braver les stéréotypes de genre et mettre tout le monde d’accord, je suppose).

Il reste cinq minutes pour finir l’exercice. Il faut s’y mettre. Sa grande sœur aime beaucoup les salopettes, ça tombe bien, il sait comment faire les bretelles. C’est la main toutefois un peu crispée autour de son crayon qu’il s’applique à dessiner une salopette (sorte de gros H en lettre bâton) qu’il colorie ensuite en rose (dans la poche de devant, il glisse en plus une rose de couleur rose pour bien montrer qu’il connaît aussi la fleur qui s’appelle comme la couleur alors on ne sait jamais bien de quoi on parle). Puis il regarde mes pieds – parce que c’est plus simple avec un modèle – et crayonne une paire de chaussettes. Comme le texte ne précise pas s’il s’agit de bleu ciel ou de bleu foncé, il en fait une de chaque (le fait que je porte de façon tout à fait exceptionnelle des chaussettes dépareillées n’est que pure coïncidence : cet élève a toujours été d’un grand perfectionnisme, c’est-à-dire qu’il s’attache à mettre tout le monde d’accord quant à sa note finale).

Voilà qu’il a fini avec une minute d’avance. Fier, il me tend la feuille. Tous les éléments sont bien présents. Jeanne a une tête, un cou et deux bras (en un mot, Jeanne est un buste) ; elle porte effectivement une salopette et des chaussettes, même qu’elle les tient fermement dans ses mains comme elle pourrait tenir un vieux doudou par les oreilles ou la petite anse de sa boîte à goûter pareille à une valisette (en deux mots, Jeanne est toute nue).

Quant à moi, c’est tout naturellement que je porte la responsabilité de laisser cet enfant dans l’ignorance. Qu’il puisse, quelques années encore, prendre au pied de la lettre tout ce qu’il devra porter plus tard à bout de bras et qui, je le crains, sera moins mignonnet qu’une salopette rose bonbon en forme de lettre bâton, qui plus est de traviole, une bretelle immense et l’autre toute petite. A cet âge, on a encore le droit d’être asymétrique.
Aussi, quand il me demande « Est-ce que c’est tout vrai ? », je lui réponds oui, bien sûr tout est vrai puisque je me suis pincée et que, malgré mes épis et un manque évident de concentration lors du chaussage, je suis bel et bien réveillée. (S’il m’avait demandé si c’était juste, ma réponse eût sans conteste été différente ! Que croyez-vous, je suis professionnelle ! Et justement, ce n’était pas sa question.)

C’est d’ailleurs avec un grand professionnalisme que j’ai patiemment attendu ma pause pour méditer davantage sur la question vestimentaire. A vrai dire, j’en suis rapidement venue à cette conclusion : les hommes se porteraient secours davantage s’ils ne portaient rien sur le dos. Niet, nada, zéro. Imaginez seulement un monde où l’on se baladerait tous et toutes dans le plus simple appareil, et pourquoi pas une salopette à la main comme l’on promène un temps le compagnon fidèle, puis fidèlement sa dépouille (c’est que la fidélité change vite de camp, n’est-ce pas, lorsque la mort gagne du terrain sinon la course même).
Cependant la sonnerie retentit, on fait la course pour être chef de rang et avoir la main de la maîtresse dans les cheveux, qui nous recoiffe un peu. Pour l’instant, on est là, on a six ans, une trousse entière de crayons à étrenner et une nouvelle copine qui s’appelle Jeanne, qui porte une salopette rose comme la fleur et des chaussettes bleues, d’un bleu qu’on se demande s’il est plutôt foncé ou plutôt ciel alors on choisit les deux.

02.05.22

(le cinq-à-sept)

« Tu as pris ma place cette nuit côté porte Dois-je te rappeler que ce bord était le mien avant que tu ne me le piques comme la dernière part de ce carott cake — qui t’aurait rendue plus aimable ?

C’est la cerise sans le gâteau — Maigre collation excuse du peu Tu es plus difficile à approcher qu’une scutigère véloce livrant à tout berzingue des plats tièdes ou un kit SOS Apéro

Tu ne manques pas d’air tiens récupère plutôt le matelas gonflable de ton foutu copain qui a squatté notre salon pendant combien de temps déjà hein combien ? — Tu es un lit de mensonges accueil atonique 7j/7 tiens comme SOS Médecins (dans la salle d’attente c’est le même épisode d’Oggy et les cafards qui passe en boucle)

Je serai devant ma sitcom au doublage atroce qui te hérisse les poils avec les rires enregistrés et donc communicatifs contrairement à toi dont je décrypte les sous-titres tant bien que mal du soir au matin Là c’est ma pause — Et le quatre-heures c’est pour les chiens ? La prochaine fois qu’on s’essayera au tea time rappelle-moi de faire un clafoutis de tes bêtises tu avaleras tous les noyaux enfin j’aurai ta peau »