Mois : mars 2022

23.03.22

Le jeu du Chat et de la Souris, version animale des Gendarmes et des Voleurs, n’est-il pas de tous temps un indispensable du bagage éducatif, et sans doute la plus abordable des fournitures scolaires ?

Si la mode est un éternel recommencement, il y a fort à parier qu’on jouera de nouveau aux Cowboys et aux Indiens, mais les plumes et les chevaux en moins parce qu’on n’est plus rien que des sauvages : les Indiens porteront des casquettes avec l’étiquette qui pendouille et l’autocollant qui brille ; les Cowboys, eux, chevaucheront à cru trottinettes, monoroues et gyropodes ! Il faudra passer par une application de rencontre puis noter l’offensive sur une échelle de 1 à 5 étoiles de shérif. Avant de se jeter dans la mêlée, l’enfant devra donner son consentement : il accepte culbutes et égratignures si et seulement s’il n’est pas le seul dans cette mésaventure.
C’est pas du jeu ! — Ce n’est que ça.

Sûr qu’on va se casser les dents, et plutôt deux fois qu’une ! Qu’est-ce que ça fait ? Ce ne sont même pas les définitives !
Retranchée dans la salle des maîtresses (à ce jour, le seul maître de l’école n’a déposé aucune réclamation), j’observe à travers la baie vitrée télescopages, échauffourées et réconciliations. C’est souvent moi que l’on vient voir quand on a perdu une dent. Je tamponne alors la bouche en sang et, puisque j’ai toujours sur moi des paquets de mouchoirs, enveloppe dans l’un d’eux la précieuse dent de lait, pour la Petite Souris, dont je suis en quelque sorte l’auxiliaire. Si c’est elle qui s’occupe le soir des quenottes passagères, quel est donc le rongeur qui adopte vieux chicots et plombages ? Qui, entre chien et loup, viendra pour les dentiers ? Qui donc pour récupérer implants, bridges et facettes, disposés avec soin sous notre dernier oreiller ? Ragondin ? Cochon d’Inde ? Loir des greniers ? Que n’y ai-je pensé plus tôt ! Le Grand Polatouche ! Ça ne peut être que lui, qui fera le déplacement. Enfin, j’aimerais quand même bien être sûre… On n’a pas fini de se briser les dents et c’est franchement pas donné, le sourire.

Jacques a dit : Trouve un passe-temps increvable.

21.03.22

Elle est passée de mode, l’ère pandémique. Fini Un Deux Trois CovidDistance-moi ou tu meurs… Adieu Touche-touche pas à mon masque et Cache-cache le gel hydroalcoolique. Sans rancune Corona, Virus à couronne comme l’on te nomme. Chassé du trône ! Fin du règne ! Tape-m’en cinq et fous le camp avec tes variants !

Il faut dire que les individus de moins de treize ans s’adaptent drôlement vite à la situation. Aussitôt, ils retrouvent les jeux d’avant, indémodables ; inventent déjà ceux de demain : une fois tombé, le masque ne fait-il pas un super lance-pierre ? La paille inoxydable, elle, a depuis longtemps été élue meilleure sarbacane. Dommage pour l’écouvillon, bien trop court quoiqu’on en dise, pour détrôner sabres laser et mythique Excalibur.

Le mieux, c’est qu’on peut à nouveau se mélanger avec les autres classes. Les grands apprennent aux petits à faire leurs lacets, et puis les quatre cents coups. Le souffre-douleur retrouve ses tortionnaires. La jolie bouclette, ses prétendants de cour. Certains, je les vois, partagent leur goûter avec les doigts plein de bave et de chocolat. L’intolérant à presque tout grignote en cachette ses galettes de riz complet. Bien sûr qu’il ne meurt pas de faim : il crève juste d’envie de lécher tous les emballages de gâteaux que ses copains jettent dans la poubelle verte en oubliant souvent plein de miettes dedans. Après tout, c’est écrit nulle part qu’il est allergique aux miettes ! Et d’ailleurs, on lui a toujours dit qu’on ne jetait que du bien propre dans la poubelle verte, et du réutilisable aussi. Ce sera chose faite. En attendant de plonger la tête, à l’abri des regards, dans la poubelle pleine de restes, il zyeute les vermicelles arc-en-ciel, et les pépites de chocolat, et la crème, et tout ce beurre, de l’énorme part de gâteau de son copain qui n’a jamais peur de rien.

La cour de récréation redevient bruyante, électrique, turbulente – parfaitement insupportable pour une personne de plus de treize ans. Enfin, tout redevient normal !

18.03.22

le Coin Calme

C’est chose connue, les enfants aiment jouer à la bagarre (surtout le vendredi après la cantine : à mon avis, le repas alternatif y est pour quelque chose). C’est de bonne guerre, une façon de se rencontrer, s’apprivoiser peut-être… A cet âge, le postillon est le plus doux des projectiles. Et puis quoi ! y’a pas mort d’homme. Au pire, on partage un œuf de pigeon avec un autre petit garçon, et alors ça ! c’est mieux qu’un pacte de sang.

Pour les dissidents, il existe toutefois « le Coin Calme ». Dans cette zone silencieuse – quoique fort mal isolée des cris de rébellion et de délivrance –, à l’écart du champ de mines de rien, certains sont assis sur les jardinières, d’autres fixent la grille où s’échappe l’eau de pluie, parfois s’évadent quelques billes… Ici l’on peut fermer les yeux, s’isoler pour lire ou confier ses chagrins. On s’y regroupe aussi, on répète la chorégraphie du mercredi après-midi, la poésie de la semaine prochaine, l’on s’entraîne à l’âge adulte. Disons qu’ici plus qu’ailleurs, on fait la part des choses : la compète, la guerre froide, c’est en classe ; en récré, on fait plutôt la paix, de guerre lasse.

Aussi faudrait-il reconsidérer les vertus pacifiques du goûter. Précisément du goûter à miettes (si possible avec emballage individuel). Qu’on se le dise, les enfants sont de bien meilleure humeur après un petit gâteau industriel. Au contraire, ceux qui doivent se contenter de collations saines – clémentine mollassonne pleine de pépins ; pomme golden découpée le matin même, toute noircie déjà, berk ; amandes et raisins secs qui se baladent dans une boîte en plastique impossible à ouvrir sans aide extérieure ; morceau de fromage à pâte dure qui transpire par tous les trous sous la cellophane ; quignon de pain complet et complètement rassis –, ceux-là font bien trop tôt l’expérience de l’injustice. Laquelle conduit plutôt à faire la tête qu’à faire la paix, ce n’est un secret pour personne hormis les grandes, on dirait.

Depuis peu, cependant, calmes et bagarreurs se sont mis d’accord : ils jouent ensemble aux « Russes contre l’Ukraine », se persuadent qu’ils en ont inventé les règles. Je n’ose les contredire : ils ont l’air de si bien s’amuser, oublient même toupies et spinners dans la poche intérieure du manteau, au fond du cartable… Je leur demande de faire attention malgré tout : la pharmacie de l’école n’a plus aucun pansement et seulement six granules à faire fondre sous la langue. Bref, pas assez pour tout le monde.

08.03.22

Fragments d’un amour disruptif

— Va voir ailleurs si j’y suis !
— C’est bien là ce que je te reproche, jamais en ce lieu et toujours à ta place.
— (est en train d’aigrir…)
— J’arrive.
— Ok. Rdv ici et on ira ailleurs.


06.03.22

L’école est peut-être le dernier lieu (encore ouvert, j’entends) où l’on refuse d’avoir peur. Impossible de nous taxer d’aveuglement ou d’inconscience ; bien au contraire, c’est écrit noir sur blanc dans le règlement : les costumes effrayants sont interdits pour ne pas traumatiser les plus jeunes, qui vivent alors entourés de gentils dinosaures, d’insectes géants, de petites princesses, de licornes mignonnes et de sirènes trop belles. S’ils entendent encore parler les animaux et les fleurs, ils n’entendent rien aux brutes épaisses, aux masques carnassiers, aux armes qui tuent pour de faux mais font mal pour de vrai…  

Le mot à destination des parents est formel : le jour du carnaval, il n’y a pas lieu d’épouvanter ses camarades. Seront refusés, de façon systématique, tous déguisements jugés dangereux pour l’innocence générale, destructeurs d’amis imaginaires, générateurs de cauchemars et, par suite, de disputes parentales : Non, pas encore ! il est trop grand pour dormir avec nous, enfin ! – Qu’il enlève sa queue de dinosaure au moins ! – C’est un Pokémon, mon chéri. Et remets ton slip, tu veux bien… – Si tu lui avais acheté ses plateformes et son crop top, on n’en serait pas là ! – S’habiller comme Lena Situations, c’est pas un déguisement ! – Tu aurais préféré la laisser aller à l’école dans son pyjama Dumbo avec ses pantoufles Bob l’Eponge ? C’est la honte ! – C’est bien la mode des Crocs… – C’est ta faute de toute façon, quelle idée d’écouter toutes ces horreurs à la radio quand tu l’emmènes en voiture… – C’est bien de son âge, les paroles trash, les vidéos gores, et puis la guerre, c’est au programme, je te rappelle.

Enfin, inutile d’essayer de faire passer les monstres hideux pour de gentils ogres verts, les égorgeurs pour de braves bouchers en reconversion professionnelle, les poupées vengeresses pour des militantes aux idées claires, les balafres et la cervelle apparente pour de nouveaux critères de beauté plus inclusifs… Si l’équipe éducative garde à l’esprit qu’il faut vivre avec son temps, à l’école, il faut d’abord vivre avec les autres. Quiconque dissimulera justiciers et terroristes sous les traits d’étudiants surdoués en pleine croissance et décompensation totale sera exposé à de lourdes conséquences. Pas plus de tolérance s’agissant des déguisements faits maison (même si c’est fait avec amour et quelques sacrifices) ainsi que des accessoires personnels : le vieux couteau japonais de maman reste préjudiciable pour les enfants apprenant à compter sur leurs doigts, les aiguilles à tricoter de la grande sœur peuvent crever un œil, le fusil de chasse de papi (même sans cartouches) reste un objet contondant, idem pour la scie égoïne de l’oncle bricoleur… Enfin, tout objet connecté au monde extérieur – ou pire, directement à l’élève – sera confisqué sans délai. Rappelons d’ailleurs que les écouteurs et les montres dites intelligentes sont interdites tout le reste de l’année : l’heure des papas et des mamans est aussi immanquable qu’invariable, pas besoin de vérifier. Quant à celle de la cantine, à n’en pas douter les enfants feront confiance à leur horloge biologique. Du reste, des casques antibruit sont depuis peu mis à disposition des plus sensibles afin que le moment du repas reste agréable et bénéfique à tous.

Un refuge pour les fées et les lutins, le temple du mimi tout plein, le Pixar de l’Arcadie, un distributeur automatique de câlins ! Vous l’aurez compris, travailler à l’école, c’est vraiment la planque — et une planque à temps partiel, c’est toujours mieux qu’un casse-pipe mal rémunéré.

02.03.22


Oreillettes et merveilles feront tout avaler, rien qu’avec un peu de rhum, de la fleur d’oranger, beaucoup d’huile et pas mal de beurre. Il faut dire qu’avec de petits noms pareils, ça ne peut pas être mauvais, c’est forcément une bonne pâte – monstres et œillères, même dodus et très sucrés, auraient sans doute appâté moins de fidèles, permettez-moi de le croire !

Bref, je sors de la boulangerie avec mon petit remède. Que j’aime croustillant sous la dent, moelleux sur la langue, ces deux textures miraculeusement réconciliées à la déglutition. Alors que, sous mes yeux !, le sac en papier absorbe goulûment toute la graisse de mes petits beignets, vite je déplie le journal que j’ai acheté le matin même avec mes cigarettes et un « Baraka », nouveau jeu à gratter très prometteur. Ainsi étalé sur mes genoux, pareil à un set de table parfaitement rectangulaire, le monde d’aujourd’hui fait un tapis idéal pour accueillir tout le sucre glace qui forcément s’échappe ; finit par recouvrir toute l’encre, comme la neige étouffe les pas et blanchit l’asphalte.

Bien sûr, c’est écœurant. La texture est décevante, la saveur carrément banale : ça a plutôt le goût d’un donut… enfin, rien d’extraordinaire. Mascarade ! Il ne faut pas tromper le patient sur la marchandise ! Chaque année, c’est la même histoire, toujours je me fais avoir… Tant pis, j’avalerai tout rond ces quadrilatères de pâte fade sous l’œil émerveillé d’un parterre de pigeons.

Etalées sur la toile cirée de la cuisine – sentinelles bien alignées –, entaillées au centre par l’ongle expert, laqué rouge, de ma mère, à elle seule capable de déguiser chagrins d’enfant et peurs informes en de parfaits losanges bientôt figés dans l’huile de cuisson, formant à la fin une pyramide un peu bombée, tout un régiment de merveilles, voilà le souvenir que je garde d’elles (hélas, inconnues au bataillon dans les onze boulangeries sélectionnées pour mon étude comparative).

01.03.22

L’actualité est pesante, c’est le moins que l’on puisse dire. Pourtant, le journal est bien mince aujourd’hui. Plus de mots pour dire la guerre ? On ne peut donc que la faire ? Ce n’est quand même pas très professionnel. La presse, par élégance sans doute, ne parle pas davantage de la Fashion Week : aussi interminable qu’une semaine de jeûne intermittent, elle ne ferait guère le poids face au défilé des tanks.

A l’instar de ces calendriers perpétuels, je suis étonnée que personne n’ait encore inventé la « une indémodable ». Au fond, le journal parle toujours de la même chose, quelle que soit l’année. Un éternel recommencement, comme la taille de guêpe, les pattes d’eph, le crochet… A peu de chose près, toujours la même mise, les mêmes joueurs, la gagne et les défaites, la pioche, le bluff et le joker, des coups d’éclat par-ci par-là… Pourquoi donc se creuser la tête quand l’on assiste chaque jour au même spectacle ? Les gens d’armes et les valeurs serait un titre accrocheur, et pérenne bon sang !

En dernière page – pour refermer le journal sur une note joyeuse, j’imagine –, on me donne l’horoscope (une caresse dans le sens du poil) et la recette des bugnes, ces beignets du mardi gras. Une recette assez facile, pour quatre personnes. Cependant, je suis seule, j’ai deux mains gauches, point de friteuse… et puis, me direz-vous, a-t-on seulement encore de l’appétit ? Bien sûr que oui ! L’appétit vient en mentant (aussi, en passant devant les monts de merveilles en vitrine des boulangeries) ; et comme l’on se ment bien, les doigts tout huileux, les yeux bien au sec. Enfin, il faut parfois se tourner vers les gens compétents, les recettes pérennes : « 100 grammes, ça en fait combien à peu près ? Ah… juste 5… c’est tout ? Alors le double. Enfin non ! 350 disons, ou plutôt 400 tout rond, c’est ça : 400 grammes de bugnes moelleuses s’il vous plaît. »