Mois : octobre 2018

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Un perroquet géant – disons de la hauteur d’un lama et de l’envergure d’un albatros hurleur – vient de cogner contre la vitre de ma cuisine, comme le font parfois certaines mouches butées. Le choc a été si fort que j’ai sursauté. Je quitte mon thé qui n’a pas ôté pas ma toux, et m’approche doucement des rideaux aux motifs décolorés par le soleil… Il est là, sur la balustrade, le bec un peu de traviole et les plumes toute froissées. Leurs couleurs se marient étrangement bien avec celles de mon cendrier d’extérieur et des jardinières suspendues à mon cou : le balcon, revenu de tout, pour ne pas dire foncièrement dépressif, en deviendrait presque accueillant. (La raison pour laquelle je me fais cette réflexion sur l’harmonie des couleurs au lieu d’immédiatement porter secours au pauvre psittacidé, c’est que j’avais écouté une émission sur la chromothérapie juste avant de m’endormir.)

Il semble en avoir vraiment plein les pattes ! Lesquelles, je le constate, ne sont pas baguées. C’est donc un oiseau libre, un indépendant. Peut-être attend-il que je l’héberge un temps… Soucieuse de son état de santé autant que du fait qu’il puisse s’introduire chez moi, je juge préférable de n’entrouvrir la porte-fenêtre que de quelques centimètres. Il me dit bonjour. Bonjour. Il a eu un petit souci d’orientation, il ne voulait pas du tout atterrir ici. Il me présente ses plus plates excuses, plates comme un pigeon écrasé sur le bord de la route. Il doit parler fort sans s’en rendre compte parce qu’il a les oreilles bouchées à cause des changements d’altitude. Il déteste la montagne. Le relief, ce calvaire… Vers où allait-il ? Il rejoignait le Sud. Ah, le Sud, l’azur… Bien sûr, il m’enverra une carte postale, un porte-clefs et un savon. Il n’a finalement pas l’air méchant, me rassure, j’ouvre la fenêtre en grand. Il poursuit : il a pris froid et le mauvais temps en horreur. A mon tour, je le rassure un peu : ici, le soleil brille parfois, il suffit de constater la décoloration des rideaux. D’eau, un verre ? Je le lui sers. Il s’excuse encore pour la gêne occasionnée. Me faire peur, ce n’était vraiment pas son intention ! Que d’attentions… Comme les perroquets oniriques sont galants, qu’ils s’expriment bien ! Je sais qu’il répète un discours appris par cœur (je vois l’antisèche des bonnes manières sous son aile gauche), mais décide de fermer les yeux sur ce détail et lui ouvre grand les bras, qui le serrent fort. Il se raidit aussitôt. Il n’a pas donné son consentement pour un tel rapprochement physique qui, bien qu’empli de bonne volonté, est tout à fait inattendu voire un brin envahissant. Il revendique sa liberté d’action, ne compte pas fermer les yeux sur ce geste déplacé. Je rectifie : d’affection. De guerre lasse, je lui tends du masking tape pour qu’il se cloue le bec sans non plus causer d’irréversibles dommages.

De toute façon, il est l’heure de lui dire bon vent : j’entends au loin les prémices du tapage diurne. Aussi la vessie pèse-t-elle un peu, signe que le jour ne va pas tarder à s’étirer, achopper sur ma paupière, y frapper les trois coups. Je me demande si j’arriverais à déchiffrer ce que la main somnambule aura écrit durant la nuit, ce qu’elle en aura retenu. Toutefois, avant d’ouvrir les yeux, je tiens à quitter l’endroit comme je l’ai trouvé : je prends le temps de finir ma tasse de thé restée sur la table de la cuisine, j’éteins toutes les lumières, ferme bien hermétiquement les fenêtres et baisse le thermostat parce que ça ne sert à rien de chauffer les oiseaux, et surtout pas les oiseaux qui vont vers le sud.

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D’où provenait cette eau-de-vie de 20 ans d’âge – cave abandonnée, ferme cambriolée, simple gardiennage, troc en bonne et due forme, héritage d’un parent très lointain (presque flou), bonne affaire, libre-service heureux –, impossible de le savoir. Nos interrogations restaient en suspens ; nous ne les pressions pas de rejoindre la terre ferme. (C’est toujours bien, un peu de mystère, dans la vie d’un couple.)

Il s’agissait précisément d’une vieille prune de 1998, 40 degrés, une liqueur très rare. Il fallait croire sur parole ce marchand ambulant : lui seul avait vu l’étiquette d’origine. Pour faciliter la vente, et le transport dans ses multiples cabas, il avait dû transvaser le précieux breuvage dans d’autres récipients, recyclés pour l’occasion qui faisait le larron (bouteilles en plastique, packs de jus de fruits, gourdes, anciens bocaux…). Avec un chic affecté – jambes fléchies, main droite sur le goulot, main gauche soutenant le fond –, il choisit de nous présenter la seule bouteille d’eau gazeuse en verre. L’étiquette piquetée et la rouille sur le goulot étaient gage, dira-t-on, d’authenticité. Ça payait pas de mine comme ça, mais fallait pas se fier aux apparences, il disait. J’étais tout à fait d’accord en théorie mais, dans les faits, toute cette histoire ressemblait un peu à une gentille arnaque, et le zigoto avait tout de même le profil (de dos et de face aussi) de celui qui essaye de joindre les deux bouts. Cet étonnant sommelier s’appelait Maxime, ça sentait un peu fort quand il ouvrait la bouche, mais il était très sympathique et voulait nous faire faire une affaire parce qu’il nous trouvait trop mignons et même nous respectait beaucoup parce qu’il nous avait interceptés dans la rue et qu’on s’était arrêtés, et avec le sourire, et c’était pas si courant. Il insistait pour nous faire goûter, qu’on puisse juger par nous-mêmes de la qualité de sa gnôle. Il dévissa le bouchon en aluminium (rouillé, donc) et le remplit un peu maladroitement, c’est-à-dire plus qu’à ras bords, si bien que le trottoir allait se joindre à nous pour la dégustation. Le buvant de ce minuscule verre improvisé était désagréable, l’aluminium me coupait un peu les lèvres déjà gercées. Le goût de la prune, en revanche, était bien marqué, et ce n’était pas mauvais du tout, fallait l’avouer. Je me dis : ça va finir de terrasser mon angine, et sans doute entamer le lavage de mon estomac. Mon bonhomme, comme l’appelait Max, devinait pour sa part de subtiles notes de camphre et de feuilles séchées. L’équilibre entre les arômes fruités et la rondeur boisée développée au cours du vieillissement était parfait. Bref, il était d’accord pour lui en acheter, mais seulement une demi-bouteille.

S’il ne vendait d’ordinaire qu’au litre, pour nous, il était prêt à transvaser la quantité désirée dans un contenant vide (10 euros les 50 centilitres, c’était très honnête). Problème : il n’en avait pas sous la main. Alors, il héla sa petite copine, jusque-là restée secrète de l’autre côté de l’abribus. Par chance, elle avait une petite bouteille d’eau qui ferait parfaitement l’affaire ! Elle la vida dans la gueule du chien, docile ou assoiffé, puis la tendit à son mec, comme elle appelait Max. Elle lui fit comprendre qu’il bradait trop la marchandise, que 10 euros tout rond, ce n’était pas assez. À quoi il répondit que c’était un geste commercial, et qu’elle s’occupe de ses affaires. A quoi elle répliqua qu’il n’y avait aucun intérêt à fidéliser le client vu leur situation, et que leur boutique se résumait à un caddie qui roulait pas bien.

Mon éternuement fit office de joyeux entracte. La jeune femme rit. Elle aussi était enrhumée, enrhumée d’être à la rue, mais elle allait travailler le lendemain dans un champ, pour remplacer une amie qui avait la grippe. J’entamai une discussion avec elle pendant que les hommes poursuivaient leur petit commerce. On parlait virus, ganglions, grogs et gargarismes. J’avais dans mon sac des pastilles à la propolis, je les lui tendis. Ça pourrait lui servir. Elle refusa : elle trouvait que j’avais vraiment l’air patraque, fallait mieux que je les garde. Ensuite, elle me présenta son chien qui était en fait une chienne : Nouchka. Elle était trop contente qu’on leur achète quelque chose parce qu’ils avaient vraiment besoin de croquettes ; elle me dit de regarder comme elle était maigre, la chienne. On pouvait dénombrer les côtes. Max, lui, rêvait plutôt à un rail de coke. Il ne s’était pas fait ce petit plaisir depuis tellement longtemps… Elle lui jeta cette fois-ci un regard franchement noir. Coke ou croquettes, nous les quittâmes là. Je ne tenais pas à participer au débat.

Nous étions sortis dîner quelque part, notre petite cantine habituelle sans doute : bon rapport qualité-prix, un pichet tout simple, des serviettes en papier, une table pas trop bancale, des couverts bien propres, des verres ballon pour le vin et sans pied pour le reste. On n’était pas difficile. Main dans la main, nous reprîmes notre pas dynamique (il faisait faim et frisquet). Dans le sac en bandoulière, la prune cliquetait contre notre trousseau de clefs.