Catégorie : feuillets

05.04.22

Je couve quelque chose. Quelque chose qui traîne depuis plusieurs jours. Qui ne se déclare pas vraiment. Reste que je suis d’humeur visqueuse, vitreuse peut-être… justement, c’est encore flou comme ce qui n’est pas très en forme.

C’est attablée à l’écriture que je passe le plus clair de mon temps. Là, je noircis feuilles et carnets ; ils nappent le sol de récits futurs où déraper bientôt.
Quand je me lève de cette chaise de bureau qui est aussi celle du chat et de la salle à manger, je marche sur des œufs jusqu’à l’autre officine. Alors je m’assieds en face du pharmacien qui plonge l’écouvillon dans ma narine, comme l’on prélevait l’encre avec sa plume avant le Bic et le Covid. A se demander si le mot n’est pas simplement l’abréviation de la morve. Parfois on cherche compliqué alors que c’est là, juste sous notre nez.

Ce n’est jamais une partie de plaisir, ce prélèvement nasopharyngé quotidien. Toujours est-il que je récidive. Je vais au fond des choses, et par tous les moyens – y compris ceux qui manquent. Je couve quelque chose, vous dis-je. Si l’on doit aller chercher le virus dans les sécrétions du malade, alors allez-y, faites votre travail et trouvez quelque résultat positif à la fin ! Je ne sais pas, moi, une maladie opportuniste, un mal chronique, une manie, une tare, un vice ! Bien sûr, ça cache autre chose. Raclez, bon sang ! Raclez comme je frotte la phrase secrète avec toutes les mines dont je dispose, jusqu’à ce qu’elle crache le morceau.

Alors, que lisez-vous ? Ah, c’est incontestable, je suis négative. Oui, mais encore ? Pourrait-on plutôt m’apprendre quelque chose que j’ignore ?

01.04.22

Il neige en avril et je suis accompagnatrice piscine. Deux informations parfaitement complémentaires comme le rouge de colère et le vert de peur.

Tous les vendredis après-midi, j’aurai donc sept ans. Huit tout au plus. Je serai à nouveau cette gamine terrorifiée, comme je disais quand j’étais terrorisée et terrifiée en même temps, ce qui arrivait souvent à l’école. Comment accompagner, surveiller et rassurer des élèves à peine plus jeunes et plus courageux que moi ? Dites, c’est vraiment obligé, le Cycle Piscine ? Si je me fais tatouer tout le corps dans la semaine, je pourrais être dispensée ? Après tout, il faut trouver des excuses adaptées à son âge légal. Je fais ce que je veux de mon corps et de mon imagination. Croyez-moi, ça ne sera pas beau à voir, tout ce rouge sous la cellophane et ça pourrait s’infecter… Aussi, donner de mauvaises idées aux enfants (je ne compte pas me faire tatouer l’alphabet, des petits cœurs ou des chatons). D’ailleurs, j’ai prévu de me faire percer dans la foulée, et la nuque et les tétons. Vous imaginez un peu ? Ce n’est guère pédagogique. C’est peut-être mieux que je reste à la maison.

Bassin ludique, qu’ils disent : comme l’on s’amuse, c’est sûr, à avaler tant d’eau pleine de chlore et de pisse ! Le tout en allant chercher des anneaux multicolores dans ces profondeurs insondables, qui sont vraiment très loin de la surface où l’on respire bien. Quand on y arrive enfin, faut dire qu’on le hisse fièrement, ce maudit précieux anneau ! A bout de bras, on se dépêche de le tendre au moniteur avant qu’il ne nous glisse des mains et ne retombe à la case départ qui est au fin fond du bassin, et que fait-il alors, Monsieur le moniteur ? Ce qu’on avait repêché, à la sueur du front cisaillé par le bonnet de bain imperméable – disons plus imperméable déjà que les yeux et les oreilles –, il s’empresse de le relâcher ! Il dit que c’est super mon petit, et plouf, comme si de rien n’était, il le jette à la flotte et ça nous éclabousse au passage ! Et la consigne maintenant, c’est d’aller en chercher un autre d’une autre couleur, par exemple un rouge ou un vert, pour voir ce que ça fait encore, de tâter plein de pieds les yeux fermés en espérant ne pas mourir comme ça, avec le pied d’un copain ou un anneau en plastique dans la main pleine de doigts fripés. Franchement, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle à ravaler autant de morve et de pleurs. Me réconforter, c’est pas mon fort.

Mordre la poussière, oui, si c’est du sable.

23.03.22

Le jeu du Chat et de la Souris, version animale des Gendarmes et des Voleurs, n’est-il pas de tous temps un indispensable du bagage éducatif, et sans doute la plus abordable des fournitures scolaires ?

Si la mode est un éternel recommencement, il y a fort à parier qu’on jouera de nouveau aux Cowboys et aux Indiens, mais les plumes et les chevaux en moins parce qu’on n’est plus rien que des sauvages : les Indiens porteront des casquettes avec l’étiquette qui pendouille et l’autocollant qui brille ; les Cowboys, eux, chevaucheront à cru trottinettes, monoroues et gyropodes ! Il faudra passer par une application de rencontre puis noter l’offensive sur une échelle de 1 à 5 étoiles de shérif. Avant de se jeter dans la mêlée, l’enfant devra donner son consentement : il accepte culbutes et égratignures si et seulement s’il n’est pas le seul dans cette mésaventure.
C’est pas du jeu ! — Ce n’est que ça.

Sûr qu’on va se casser les dents, et plutôt deux fois qu’une ! Qu’est-ce que ça fait ? Ce ne sont même pas les définitives !
Retranchée dans la salle des maîtresses (à ce jour, le seul maître de l’école n’a déposé aucune réclamation), j’observe à travers la baie vitrée télescopages, échauffourées et réconciliations. C’est souvent moi que l’on vient voir quand on a perdu une dent. Je tamponne alors la bouche en sang et, puisque j’ai toujours sur moi des paquets de mouchoirs, enveloppe dans l’un d’eux la précieuse dent de lait, pour la Petite Souris, dont je suis en quelque sorte l’auxiliaire. Si c’est elle qui s’occupe le soir des quenottes passagères, quel est donc le rongeur qui adopte vieux chicots et plombages ? Qui, entre chien et loup, viendra pour les dentiers ? Qui donc pour récupérer implants, bridges et facettes, disposés avec soin sous notre dernier oreiller ? Ragondin ? Cochon d’Inde ? Loir des greniers ? Que n’y ai-je pensé plus tôt ! Le Grand Polatouche ! Ça ne peut être que lui, qui fera le déplacement. Enfin, j’aimerais quand même bien être sûre… On n’a pas fini de se briser les dents et c’est franchement pas donné, le sourire.

Jacques a dit : Trouve un passe-temps increvable.

21.03.22

Elle est passée de mode, l’ère pandémique. Fini Un Deux Trois CovidDistance-moi ou tu meurs… Adieu Touche-touche pas à mon masque et Cache-cache le gel hydroalcoolique. Sans rancune Corona, Virus à couronne comme l’on te nomme. Chassé du trône ! Fin du règne ! Tape-m’en cinq et fous le camp avec tes variants !

Il faut dire que les individus de moins de treize ans s’adaptent drôlement vite à la situation. Aussitôt, ils retrouvent les jeux d’avant, indémodables ; inventent déjà ceux de demain : une fois tombé, le masque ne fait-il pas un super lance-pierre ? La paille inoxydable, elle, a depuis longtemps été élue meilleure sarbacane. Dommage pour l’écouvillon, bien trop court quoiqu’on en dise, pour détrôner sabres laser et mythique Excalibur.

Le mieux, c’est qu’on peut à nouveau se mélanger avec les autres classes. Les grands apprennent aux petits à faire leurs lacets, et puis les quatre cents coups. Le souffre-douleur retrouve ses tortionnaires. La jolie bouclette, ses prétendants de cour. Certains, je les vois, partagent leur goûter avec les doigts plein de bave et de chocolat. L’intolérant à presque tout grignote en cachette ses galettes de riz complet. Bien sûr qu’il ne meurt pas de faim : il crève juste d’envie de lécher tous les emballages de gâteaux que ses copains jettent dans la poubelle verte en oubliant souvent plein de miettes dedans. Après tout, c’est écrit nulle part qu’il est allergique aux miettes ! Et d’ailleurs, on lui a toujours dit qu’on ne jetait que du bien propre dans la poubelle verte, et du réutilisable aussi. Ce sera chose faite. En attendant de plonger la tête, à l’abri des regards, dans la poubelle pleine de restes, il zyeute les vermicelles arc-en-ciel, et les pépites de chocolat, et la crème, et tout ce beurre, de l’énorme part de gâteau de son copain qui n’a jamais peur de rien.

La cour de récréation redevient bruyante, électrique, turbulente – parfaitement insupportable pour une personne de plus de treize ans. Enfin, tout redevient normal !

18.03.22

le Coin Calme

C’est chose connue, les enfants aiment jouer à la bagarre (surtout le vendredi après la cantine : à mon avis, le repas alternatif y est pour quelque chose). C’est de bonne guerre, une façon de se rencontrer, s’apprivoiser peut-être… A cet âge, le postillon est le plus doux des projectiles. Et puis quoi ! y’a pas mort d’homme. Au pire, on partage un œuf de pigeon avec un autre petit garçon, et alors ça ! c’est mieux qu’un pacte de sang.

Pour les dissidents, il existe toutefois « le Coin Calme ». Dans cette zone silencieuse – quoique fort mal isolée des cris de rébellion et de délivrance –, à l’écart du champ de mines de rien, certains sont assis sur les jardinières, d’autres fixent la grille où s’échappe l’eau de pluie, parfois s’évadent quelques billes… Ici l’on peut fermer les yeux, s’isoler pour lire ou confier ses chagrins. On s’y regroupe aussi, on répète la chorégraphie du mercredi après-midi, la poésie de la semaine prochaine, l’on s’entraîne à l’âge adulte. Disons qu’ici plus qu’ailleurs, on fait la part des choses : la compète, la guerre froide, c’est en classe ; en récré, on fait plutôt la paix, de guerre lasse.

Aussi faudrait-il reconsidérer les vertus pacifiques du goûter. Précisément du goûter à miettes (si possible avec emballage individuel). Qu’on se le dise, les enfants sont de bien meilleure humeur après un petit gâteau industriel. Au contraire, ceux qui doivent se contenter de collations saines – clémentine mollassonne pleine de pépins ; pomme golden découpée le matin même, toute noircie déjà, berk ; amandes et raisins secs qui se baladent dans une boîte en plastique impossible à ouvrir sans aide extérieure ; morceau de fromage à pâte dure qui transpire par tous les trous sous la cellophane ; quignon de pain complet et complètement rassis –, ceux-là font bien trop tôt l’expérience de l’injustice. Laquelle conduit plutôt à faire la tête qu’à faire la paix, ce n’est un secret pour personne hormis les grandes, on dirait.

Depuis peu, cependant, calmes et bagarreurs se sont mis d’accord : ils jouent ensemble aux « Russes contre l’Ukraine », se persuadent qu’ils en ont inventé les règles. Je n’ose les contredire : ils ont l’air de si bien s’amuser, oublient même toupies et spinners dans la poche intérieure du manteau, au fond du cartable… Je leur demande de faire attention malgré tout : la pharmacie de l’école n’a plus aucun pansement et seulement six granules à faire fondre sous la langue. Bref, pas assez pour tout le monde.

08.03.22

Fragments d’un amour disruptif

— Va voir ailleurs si j’y suis !
— C’est bien là ce que je te reproche, jamais en ce lieu et toujours à ta place.
— (est en train d’aigrir…)
— J’arrive.
— Ok. Rdv ici et on ira ailleurs.


06.03.22

L’école est peut-être le dernier lieu (encore ouvert, j’entends) où l’on refuse d’avoir peur. Impossible de nous taxer d’aveuglement ou d’inconscience ; bien au contraire, c’est écrit noir sur blanc dans le règlement : les costumes effrayants sont interdits pour ne pas traumatiser les plus jeunes, qui vivent alors entourés de gentils dinosaures, d’insectes géants, de petites princesses, de licornes mignonnes et de sirènes trop belles. S’ils entendent encore parler les animaux et les fleurs, ils n’entendent rien aux brutes épaisses, aux masques carnassiers, aux armes qui tuent pour de faux mais font mal pour de vrai…  

Le mot à destination des parents est formel : le jour du carnaval, il n’y a pas lieu d’épouvanter ses camarades. Seront refusés, de façon systématique, tous déguisements jugés dangereux pour l’innocence générale, destructeurs d’amis imaginaires, générateurs de cauchemars et, par suite, de disputes parentales : Non, pas encore ! il est trop grand pour dormir avec nous, enfin ! – Qu’il enlève sa queue de dinosaure au moins ! – C’est un Pokémon, mon chéri. Et remets ton slip, tu veux bien… – Si tu lui avais acheté ses plateformes et son crop top, on n’en serait pas là ! – S’habiller comme Lena Situations, c’est pas un déguisement ! – Tu aurais préféré la laisser aller à l’école dans son pyjama Dumbo avec ses pantoufles Bob l’Eponge ? C’est la honte ! – C’est bien la mode des Crocs… – C’est ta faute de toute façon, quelle idée d’écouter toutes ces horreurs à la radio quand tu l’emmènes en voiture… – C’est bien de son âge, les paroles trash, les vidéos gores, et puis la guerre, c’est au programme, je te rappelle.

Enfin, inutile d’essayer de faire passer les monstres hideux pour de gentils ogres verts, les égorgeurs pour de braves bouchers en reconversion professionnelle, les poupées vengeresses pour des militantes aux idées claires, les balafres et la cervelle apparente pour de nouveaux critères de beauté plus inclusifs… Si l’équipe éducative garde à l’esprit qu’il faut vivre avec son temps, à l’école, il faut d’abord vivre avec les autres. Quiconque dissimulera justiciers et terroristes sous les traits d’étudiants surdoués en pleine croissance et décompensation totale sera exposé à de lourdes conséquences. Pas plus de tolérance s’agissant des déguisements faits maison (même si c’est fait avec amour et quelques sacrifices) ainsi que des accessoires personnels : le vieux couteau japonais de maman reste préjudiciable pour les enfants apprenant à compter sur leurs doigts, les aiguilles à tricoter de la grande sœur peuvent crever un œil, le fusil de chasse de papi (même sans cartouches) reste un objet contondant, idem pour la scie égoïne de l’oncle bricoleur… Enfin, tout objet connecté au monde extérieur – ou pire, directement à l’élève – sera confisqué sans délai. Rappelons d’ailleurs que les écouteurs et les montres dites intelligentes sont interdites tout le reste de l’année : l’heure des papas et des mamans est aussi immanquable qu’invariable, pas besoin de vérifier. Quant à celle de la cantine, à n’en pas douter les enfants feront confiance à leur horloge biologique. Du reste, des casques antibruit sont depuis peu mis à disposition des plus sensibles afin que le moment du repas reste agréable et bénéfique à tous.

Un refuge pour les fées et les lutins, le temple du mimi tout plein, le Pixar de l’Arcadie, un distributeur automatique de câlins ! Vous l’aurez compris, travailler à l’école, c’est vraiment la planque — et une planque à temps partiel, c’est toujours mieux qu’un casse-pipe mal rémunéré.

02.03.22


Oreillettes et merveilles feront tout avaler, rien qu’avec un peu de rhum, de la fleur d’oranger, beaucoup d’huile et pas mal de beurre. Il faut dire qu’avec de petits noms pareils, ça ne peut pas être mauvais, c’est forcément une bonne pâte – monstres et œillères, même dodus et très sucrés, auraient sans doute appâté moins de fidèles, permettez-moi de le croire !

Bref, je sors de la boulangerie avec mon petit remède. Que j’aime croustillant sous la dent, moelleux sur la langue, ces deux textures miraculeusement réconciliées à la déglutition. Alors que, sous mes yeux !, le sac en papier absorbe goulûment toute la graisse de mes petits beignets, vite je déplie le journal que j’ai acheté le matin même avec mes cigarettes et un « Baraka », nouveau jeu à gratter très prometteur. Ainsi étalé sur mes genoux, pareil à un set de table parfaitement rectangulaire, le monde d’aujourd’hui fait un tapis idéal pour accueillir tout le sucre glace qui forcément s’échappe ; finit par recouvrir toute l’encre, comme la neige étouffe les pas et blanchit l’asphalte.

Bien sûr, c’est écœurant. La texture est décevante, la saveur carrément banale : ça a plutôt le goût d’un donut… enfin, rien d’extraordinaire. Mascarade ! Il ne faut pas tromper le patient sur la marchandise ! Chaque année, c’est la même histoire, toujours je me fais avoir… Tant pis, j’avalerai tout rond ces quadrilatères de pâte fade sous l’œil émerveillé d’un parterre de pigeons.

Etalées sur la toile cirée de la cuisine – sentinelles bien alignées –, entaillées au centre par l’ongle expert, laqué rouge, de ma mère, à elle seule capable de déguiser chagrins d’enfant et peurs informes en de parfaits losanges bientôt figés dans l’huile de cuisson, formant à la fin une pyramide un peu bombée, tout un régiment de merveilles, voilà le souvenir que je garde d’elles (hélas, inconnues au bataillon dans les onze boulangeries sélectionnées pour mon étude comparative).

01.03.22

L’actualité est pesante, c’est le moins que l’on puisse dire. Pourtant, le journal est bien mince aujourd’hui. Plus de mots pour dire la guerre ? On ne peut donc que la faire ? Ce n’est quand même pas très professionnel. La presse, par élégance sans doute, ne parle pas davantage de la Fashion Week : aussi interminable qu’une semaine de jeûne intermittent, elle ne ferait guère le poids face au défilé des tanks.

A l’instar de ces calendriers perpétuels, je suis étonnée que personne n’ait encore inventé la « une indémodable ». Au fond, le journal parle toujours de la même chose, quelle que soit l’année. Un éternel recommencement, comme la taille de guêpe, les pattes d’eph, le crochet… A peu de chose près, toujours la même mise, les mêmes joueurs, la gagne et les défaites, la pioche, le bluff et le joker, des coups d’éclat par-ci par-là… Pourquoi donc se creuser la tête quand l’on assiste chaque jour au même spectacle ? Les gens d’armes et les valeurs serait un titre accrocheur, et pérenne bon sang !

En dernière page – pour refermer le journal sur une note joyeuse, j’imagine –, on me donne l’horoscope (une caresse dans le sens du poil) et la recette des bugnes, ces beignets du mardi gras. Une recette assez facile, pour quatre personnes. Cependant, je suis seule, j’ai deux mains gauches, point de friteuse… et puis, me direz-vous, a-t-on seulement encore de l’appétit ? Bien sûr que oui ! L’appétit vient en mentant (aussi, en passant devant les monts de merveilles en vitrine des boulangeries) ; et comme l’on se ment bien, les doigts tout huileux, les yeux bien au sec. Enfin, il faut parfois se tourner vers les gens compétents, les recettes pérennes : « 100 grammes, ça en fait combien à peu près ? Ah… juste 5… c’est tout ? Alors le double. Enfin non ! 350 disons, ou plutôt 400 tout rond, c’est ça : 400 grammes de bugnes moelleuses s’il vous plaît. »

25.02.22

De peur qu’elle ne meurt de soif, j’ai noyé mon Amaryllis pourtant dans la force de l’âge. Elle tangue désormais comme la cheminée d’un Titanic. J’ai la main lourde quand il s’agit de bien faire.

L’homme et l’iceberg ont en commun un certain détachement. Leur avenir est aussi proche d’une mer de sang, au mieux d’une flaque. Reste que la météo ne pourra décidément rien pour leur peau.
Quant au radeau, il continue à surfer sur la vague pour trouver où faire fortune et, pourquoi pas, se rendre utile. D’instinct, met le cap vers l’est.

Experte de la dérobade, chaque jour je m’entraîne avec rigueur. Je n’ai pas tant de mérite, le terrain était favorable, disons qu’il s’agit d’un talent congénital. Je saurai prendre la fuite à temps ; par la mer fluide d’abord, en dernier recours par la terre ferme. Par les airs, en revanche, j’ai des progrès à faire : j’attends la saison des moustiques et des montgolfières. J’observe tout ce qui vole avec application quand je ne suis pas tapie dans l’abri anti-bombes que j’ai inventé de toutes pièces, à la lueur de mon front.

L’horizon est flasque comme une joue triste. Aussi faut-il s’efforcer de raffermir nos maigres qualités – en priorité celles du cœur car ce sont là des muscles profonds. A trop les négliger, on devient lâche, puis émergent quelques vergetures (je ne les condamne pas ; elles sont la preuve irréfutable qu’un changement est toujours possible). Cependant, le relâchement est parfois irréversible. Eh quoi ! on n’est pas libre de ses mouvements dans une gaine !

Aménagé par mes soins, le bunker ressemble comme deux gouttes d’eau à nos paupières quand l’on dort. La prison dorée de ta peau. Ma respiration prend ta vitesse de croisière et je n’ai plus peur. Et puis, tu ronfles. J’ai le cœur lourd quand il s’agit de te faire taire.

20.02.22

Sur la corde sensible, plus que du linge très propre certifié Oeko-Tex — ce qui n’empêche pas, qu’on se rassure, de laver son linge sale en synthétique et en public.

Il faut aujourd’hui prendre tant de pincettes pour s’exprimer qu’il devient délicat, voire impossible, d’en trouver une seule encore disponible pour déloger ces poils incarnés qui brûlent, s’enkystent, s’infectent… un jour ou l’autre, se répandent. Tout à fait mûrs sinon blets, enfin se vident. (Notez que j’ai pris environ six pincettes en plus de mes doigts pour écrire ce texte : je garde le premier jet dans mes archives – précisément dans le carnet numéro 27, situé dans le troisième tiroir en partant du bas de ma colonne de rangement en métal couleur turquoise, où quelques autres textes inédits seront peut-être portés aux nues à titre posthume, qui sait ce que l’avenir nous réserve !)

Mais d’abord, vivre avec son temps. Moins fataliste que vigilante, je mets donc régulièrement à contribution toutes mes pinces à linge (initialement au nombre de vingt-quatre, mais le lot a bien diminué parce que ça se casse pour un rien ces choses-là). En conséquence, il n’en reste plus aucune pour me boucher le nez, empêcher cette odeur de graines germées (un conflit en fermentation) de pénétrer mes narines. Je préfère pourtant le discours nasillard un peu encombré au laïus bien propret qui doit se moucher bruyamment sitôt hors-champ – ou pire, en direct, devant quelques milliers de followers parce qu’il faut être proche de sa communauté. Et puis au fond, tout au fond de l’écouvillon, qui n’a pas l’eau à la bouche de voir la goutte au nez fraîchement sorti d’une rhinoplastie turque ?

Enfin, je dois dire qu’absentes de l’étendage, les pinces à linge manquent d’abord aux petites culottes qui se dandinent sous la brise et regrettent le temps où l’on trouvait encore le moyen de leur pincer les fesses. Tandis que d’antiques pyjamas très confortables lorgnent nuisettes et dentelles, le linge de maison, lui, s’égoutte lourdement. Il peut baver tranquille : son poids le stabilise sur la corde. Rien n’est moins sûr, en revanche, concernant la lingerie fine, si fine en réalité… Légère et inoffensive, elle ondule et se balance, sans penser aux conséquences de telles acrobaties tout près du vide. Bien sûr la chute est inévitable. Sens dessus dessous, tissus délicats et culottes enfantines tombent sur la tête des passants qui pâtissaient déjà d’un sérieux manque de perspective (lunettes sales ou embuées, écran terne, niveau de batterie faible et tutti quanti, toi-même tu sais, et cetera, qui sait une fois encore ce que l’avenir me réserve : mieux vaut s’assurer la compréhension de tous). A vrai dire, ils manquaient aussi bien de fantaisie que d’un élégant couvre-chef alors… Disons qu’en fin de compte, ça tombe bien.

Reste le nettoyage à sec. A long terme, un très bon investissement d’après la responsable d’un pressing écologique qui a quand même les yeux sacrément rouges (c’est juste qu’elle est hypersensible, surtout à la lumière bleue et aux néons parce qu’elle relève du spectre de l’autisme, et puis elle est intolérante à l’eau calcaire).

15.02.22

De la boue de la mer Morte régénère et détoxifie mon visage tandis que j’écoute le témoignage d’un agriculteur qui rappelle que, dépourvus de glandes sudoripares, les porcs sont parmi les animaux les plus propres de la ferme. La boue sèche, tiraille. Vient le temps du rinçage : j’ai déjà meilleure mine. Un glow naturel. C’est décidé : je sors ce soir.

« Balance ton bar ! » A ce moment, je m’exécute : trouve un ver, jette l’hameçon, crochète un beau spécimen la bouche ouverte (en conséquence, l’eau à la bouche) et le balance sur le comptoir. Une prise respectable de plus d’un mètre qui, en conséquence toujours, fait valser la rangée de verres de rhum qui attendaient d’être flambés, éclabousse du même coup clientes et barmen. Cris de désespoir, invectives, regards noirs – le maquillage n’était visiblement pas waterproof… Bref, j’ai loupé mon coup.

C’est vrai qu’il fait un peu tache au milieu du panier déjà bien garni de crabes érubescents. Très joliment tacheté pourtant, bien dodu, respirant la bonhommie par ses branchies, mon bar ne plaît pas. Pas du tout. Il vole peut-être un peu trop la vedette aux reines de la soirée. C’est vrai qu’étincelante à souhait, sa robe argentée éblouirait n’importe quel highlighter savamment fixé sur les pommettes et l’arcade sourcilière. Mon offrande bien balancée sort décidément par tous les pores de l’assemblée, floutés cependant avec beaucoup d’application.

Pour couronner le tout, voilà qu’on m’engueule comme du poisson pourri ! Afin de ne pas me faire trop d’ennemis (je n’aime pas le conflit), il faut trouver un arrangement au plus vite : en conséquence alors, je paye une tournée générale de rhums arrangés. Je m’en envoie un d’une traite, ai l’impression d’avaler une couleuvre carbonisée. Finalement, pars en quête d’un écailleur avec mon butin pas commun sur les bras. Après tous ces événements qui m’ont fait suer, je ne suis plus franchement à mon avantage ; et ma peau qui brille, aux tempes, sur le front, les ailes du nez… là où elle cherche à respirer, en somme. La zone T est un quartier vraiment trop dénigré. Pas si craignos, au fond. Plutôt salubre en fait. Suffit de poudrer.

Sur le chemin, je croise un groupe mixte à tendance grasse. Des badauds haut de gamme. Je les vois se pincer si fort le nez que quelques points noirs en profitent pour s’échapper. D’accord, je dois puer la poiscaille, et alors ? C’est sans conséquence – et toujours mieux que l’odeur de transpiration des lieux très fréquentables.

09.02.22

La nuit, tous les chats sont bleus comme Audras & Billie.

Je trouvais le chauffeur de taxi décidément bien excité à l’idée de me conduire jusqu’au caveau familial dans sa voiture électrique tout confort qui ne faisait pas plus de bruit que Léon, Martine, Agnès, Marion, Odette et Roger, Escotte le persan, Doudou le pisseur, Marie-Jeanne, Antoine, Manyana du clos Chalambeau, Noël et puis Bernadette, Patchouli, Mélodie dite la Cantatrice hirsute, sans oublier le petit Ploum qui a fait oupsvlop, enfin boum. Nos chats ont toujours été considérés comme des membres de la famille.

Le petit dernier s’appelle Albert. Albert de la SPA. Il avait immédiatement grimpé sur mon crâne aux cheveux ras ; j’avais pensé alors qu’il tenait mieux là-haut que n’importe quel bibi : ce serait lui. Ne vous méprenez pas sur son prénom. Il s’agit moins d’un hommage à Camus, Cohen ou Dubout que d’une stratégie de camouflage. C’est que j’étais lasse de batailler avec les pompes funèbres et d’entendre, pêle-mêle, les plaintes du thanatopracteur, les jérémiades du graveur, l’indignation des autres endeuillés noirs de la tête aux pieds, et j’en passe et des malheurs : Ça va pas bien, ma bonne dame ! Ajouter « Repose aux Paradis des croquettes » sur la pierre tombale ? N’avez-vous aucune considération pour les épitaphes voisines  ! Vraiment, vous exagérez… L’enterrer avec sa balle ? Enfin, c’est délirant ! Une sépulture pour ces petites bêtes ! Elles sont mignonnes, oui, mais j’ai mieux à faire, voyez-vous, que de masser pattes et coussinets de votre gros minet.

Je n’étais pas un monstre (pour preuve, j’aimais les chats). J’entendais donc leurs arguments, le surmenage : tant de morts sur le feu, de cadavres à grimer, assouplir, fourrer de ouate, dérider un peu… D’ailleurs, le burn out est chose courante dans le milieu du repos éternel (mon Sauveur, i.e. le taxi en temps de grève SNCF, était chauffeur de corbillard avant et il s’endormait souvent au volant, oh ! vraiment pas longtemps, et de toute façon, on ne pouvait pas franchement dire qu’il mettait en danger les passagers). Enfin, sensible à la détresse des salariés des pompes funèbres, j’avais même fini par proposer mon aide pour le toilettage — la toilette, Madame, la toilette ! Quoi ? comment ça, c’est Mademoiselle ? Allons bon, minette, que voulez-vous à la fin ? Ce que je voulais, c’était apporter l’herbe à chat pour la déco et le rembourrage. Personne ne me prenait au sérieux. On priverait donc de sépulture les chattes et les matous comme l’on était privé de griffes et de caresses ! C’est de cette façon qu’on remerciait là nos affectueuses boules de poils ? (L’expression boules de poils n’est guère inclusive, aussi dois-je présenter sur-le-champ mes plus plates excuses aux maîtres et maîtresses de sphynx mâles et femelles.)

Je vous le donne en mille : tous mes interlocuteurs restèrent de marbre. Ils avaient déjà reçu trop de plaintes : des visiteurs scandalisés de tomber sur des arbres à chat, des souris en plastique et toutes ces stèles honorant la mémoire de Doudou, Mimine, Patchou, Castafiore… Et pourquoi pas Titi et Milou pendant qu’on y est ! Elle empiétait un peu trop sur leurs plates-bandes, la femme à chats. On ne venait pas au cimetière pour rire. Il fallait donc respecter la solennité du lieu et éviter de mélanger les torchons et les serviettes. A ce jour, je ne sais toujours pas qui, des hommes ou des bêtes, sont les jolies serviettes (se déplieraient-elles encore délicatement sur les genoux ? Asseyons-nous pour voir). Toujours est-il qu’avec l’invention du Sopalin et de la microfibre, on ne manque pas de façons d’absorber. Ce qui coule, ceux qui bavent. On est même plutôt embarrassé quand on a la larme à l’œil, la goutte au nez. Qui aurait un papier buvard réutilisable à me prêter ? C’est qu’elle est sensible, la midinette. (Ma-de-moi-selle, nom d’un chien !)
J’avais moi-même reçu un grand nombre de représailles, corbeaux et collages spécistes. La plupart inventifs. Bien sûr, j’avais aussi reçu le soutien d’associations militantes (elles le sont toutes) et de toiletteurs qui me caressaient tous dans le sens du poil. Du seul poil, en effet, dressé sur le grain de beauté, petit brise-larmes, de ma joue gauche.

A mon sens, on me faisait un mauvais procès. D’autant plus que j’avais croisé la route de nombreux bipèdes aux noms franchement bancals, pour ne pas dire carrément bêtes : Ruby, Neige, Dune, Eucalyptus, Ravintsara, Misty, Opéra, Olympe, Gaya, Gaga, Insta, Delta, Maki, Zoom, Litchi, Belle-de-mai, Mars-Abel, Acajou, Taïendaï, Cyrrus… Et ils seront bien gravés quelque part, ces sobriquets-là, ne serait-ce que sur l’arbre de la cour de récré, n’importe quel épiderme d’adoption, et plus tard, qui sait, dans la neige artificielle, le sable de Dubaï, un agenda personnalisé… Moi, je n’ai rien contre la fantaisie, au contraire, tant qu’elle n’est pas trop mal orthographiée, mais alors qu’on laisse monsieur untel consacrer les croquettes et embaumer les chats de gouttière, si ça l’enchante !

Cependant, je finis par comprendre que rigor mortis n’était rien face à la rigidité des zygomatiques. Restons sérieux. Lugubres et sérieux. Ainsi décidai-je que tous mes chats porteraient à l’avenir le nom d’homo sapiens lambda. Passe-partout, ils seront plus anthropoïdes que les hommes. Fin du débat, fin des noms d’oiseaux : je pourrai m’absorber tranquille. Honorer secrètement la mémoire de FlocFloc et Boom-Bap. Observer, complice, les cendres de Biscotte retomber du bon côté des pattes. Tiens, et écrire à Albert : « Cher Albert de la SPA, je compte sur toi pour avoir la paix. Tu es le chef de file d’une ère nouvelle. Aussi en suis-je certaine, tu nous enterreras tous comme tu fais dans ta litière. Je t’autorise à recouvrir mes paupières. A te venger sur mes chapeaux qui ne tiendront pas mieux là-haut qu’ici. »

02.02.22

Les raisons de s’émerveiller s’amenuisent ainsi que certains spécimens ; il faut donc sauter dessus gaiement comme dans les flaques qui toujours s’évaporent, sinon se changent en puits.

La semaine passée, j’apprenais de façon concomitante 1) qu’Éric Chevillard serait à Paris le 7 février pour la lecture de son dernier livre, L’Arche Titanic, à la Maison de la Poésie ; 2) que je bénéficiais d’une indemnité inflation de 100 euros bientôt visible sur ma feuille de paie ; 3) que ma pelade se résorbait ainsi qu’une peau de chagrin ou la banquise ; 4) que mon compte de bibliothèque était désormais bloqué et que je n’étais plus autorisée à emprunter, prolonger ou réserver de documents jusqu’à la restitution des livres ci-après : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus  ? et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été  ? de Pierre Bayard ; 5) qu’après étude attentive de mon dossier (en réalité une lettre de réclamation pleine de verve et à la calligraphie irréprochable), le centre de relation client SNCF TER avait le plaisir de m’adresser la somme de 3,40 euros en Bon Voyage (prédécoupé au bas de la page) afin de participer aux frais de taxi engagés au mois d’octobre (à peine 170 euros) suite à la suppression de tous les trains pouvant me conduire au cimetière où, de toute évidence, celle pour laquelle je faisais le déplacement ne remarquerait guère mon retard, mais enfin, ce n’est pas une raison pour faire languir les fleurs.

Si ma dernière expédition n’avait pas été une franche réussite, je ne comptais pas en rester là. C’est-à-dire que je ne comptais pas rester , cernée par quatre massifs montagneux encerclant eux-mêmes ce qu’il faut bien appeler ma ville natale. Heureusement, vinrent me délivrer ces bonnes nouvelles concomitantes – hormis, bien sûr, le fait d’être interdite de bibliothèque, ce qui me fit bien de la peine mais ne me rendit pas malade pour autant parce que c’est à la bibliothèque, justement, que j’avais appris à vaincre la culpabilité qui est une émotion qui tue (j’avais lu sur place ce manuel salvateur, après avoir fini ma journée de travail, à midi, car je travaille à temps très partiel le temps de me refaire une santé, et puis quoi ! ce n’est pas du vol de gagner ce que d’autres perdent, surtout les jolis marque-pages). Bref, j’avais toutes les cartes de réduction en main – et un Bon Voyage – pour aller à Paris. Je réservai immédiatement un billet de train, côté fenêtre (je m’assurerais ainsi qu’aucune montagne ne serait à mes trousses). Flambée, l’indemnité inflation ! Découpé, dépecé, incinéré, le Bon Voyage ! Au feu, le Temps ! Feu de joie ! Feu la Mort !

Sitôt arrivée à l’hôtel, je me ferai couler un bain, j’avalerai l’intégralité du plateau de courtoisie, me rendrai soûle de café en sticks, de sachets Lipton et de petits sucres individuels, ensuite de mignonnettes. Puis, disparaissant sous une montagne, une montagne oui ! mais de mousse, j’ingurgiterai tous les produits d’accueil Fragonard que j’imagine aussi enivrants qu’un petit tour d’escarpolette. Après tout, il existe des caprices de première nécessité.

Du reste, je souhaite à tout un chacun de connaître, au moins une fois dans sa vie, le luxe de prendre un taxi en période de deuil (non moins de grève), être libéré ainsi de son bagage (pas des fleurs que l’on préférera garder sur les genoux), se faire ouvrir grand la porte avant la fermeture du cercueil, se voir proposer le choix de la radio, partager les cahots de son petit sac vide d’aventures et pourtant plein de formats voyage ; enfin, se payer le luxe de vomir à discrétion sur les chrysanthèmes, confortablement installé dans une voiture électrique aussi muette qu’une tombe.

10.11.21

Depuis les hauteurs de Collioure, la mer tombe de tout son long. Furieuse la veille, aujourd’hui placide, une insaisissable odalisque où flottent mélancolie et fantasmes (aussi quelques masques). Quant à moi, étrangement lucide, j’acceptais sans peine ma ressemblance avec une carpe en pâmoison, aussi bien une algue ou une anguille, entortillée comme je l’étais autour du bras que me prêtait N. d’un accord tacite et, je crois, sans réserve. Son bras libre prenait donc sur lui de montrer avec passion tout ce qui nous entourait. Il dirigeait mon regard à la baguette : là, un champ d’oliviers ; ici, tel papillon ; le nuage, là-bas, qui imite l’écriture illisible des médecins, et puis toutes ces vignes à perte de vue ! Je devais savoir – bien sûr – que les coteaux étaient situés sur un balcon de schistes du Cambrien, le début de l’ère paléozoïque : à l’idée de piétiner tant d’Histoire, j’eus soudain le vertige, m’accrochai de plus belle à son bras, et dus continuer la grimpette sur la pointe des pieds (pour ne pas abîmer).

Nous marchions tranquillement dans les traces d’un sanglier, scrutant le sol à l’affût des lézards, quand N. fléchit les genoux, m’emportant avec lui dans les méandres de la roche métamorphique. Il s’intéressait particulièrement à l’aspect feuilleté de ces plaques d’ardoises, qu’on appelait pour cette raison « un feuillet rocheux » et qui me faisait d’abord penser à la croûte charbonneuse du pain noir cuit au Chazelet (seul réconfort à la montagne). Je ne l’arrêtais plus ; il s’attardait sur tout ce qui était beau, tout ce qui était rare aussi, et tout était d’une rare beauté ici : bref, nous n’allions pas arriver de sitôt au terme de notre ascension (ce que je lui fis remarquer alors qu’il amorçait, sans penser aux conséquences, une description fidèle de la picole, outil indispensable du parfait viticulteur – précisément, une sorte de pioche pour travailler la terre des plants de vigne).

Certes, personne ne nous attendait là-haut mais j’attendais avec impatience, pour ma part, le moment de la douche, aussi de la buvette (il faut des repères solides, même en vacances). Sous l’effet du fœhn et de l’effort, le visage de N. prenait une teinte lie-de-vin tandis que je commençais toute entière à me fondre avec la Côte Vermeille. Comme nous avions encore du chemin à parcourir, je tirai discrètement sur notre bras commun et nous nous remîmes en route. Heureusement, pour un mois d’octobre, le soleil était encore bien haut, imprenable comme le pompon des manèges. Et puis, nous n’étions pas encore passés à l’heure d’hiver, dont on se soucie peu d’ailleurs sur le littoral. Ici, point d’avance ou de retard, on vit d’abord au rythme la mer. Laquelle quitte, à son bon vouloir, sa robe limpide pour s’envelopper d’un voile acajou, reflet de la lune et d’un Banyuls hors d’âge. Alors seulement vient le soir.

Enfin, perchés sur la tour Madeloc après des heures de marche et de panégyrique, nous ressemblions moins à de grands poètes qu’à de la petite friture. Assoiffée, je fis remarquer comme la Méditerranée ressemblait à une pleine bouteille alors – non, plutôt des dames-jeannes entières de curaçao renversées : une immense flaque couleur E133. De toute évidence, l’heure n’était plus à l’emphase, mais bien à celle de l’apéro. Encore fallait-il que nous redescendions de notre perchoir d’un seul et même pas afin d’arriver en bas coude à coude, vaguement ponctuels.

25.10.21

Les températures sont tantôt plus hautes, tantôt plus basses que les normales de saison (calculées sur 30 ans et mises à jour toutes les décennies). Je sors peu pour éviter les transitions. Marche pieds nus, trois pulls sur le dos ; parfois en sous-vêtements avec, pour seul accessoire, une bouillotte réchauffant le plexus nerveux végétatif situé derrière l’estomac (plus connu sous le nom de plexus solaire). Le climat change, non pas l’heure d’extinction des réverbères.

Avant et après la météo, la même publicité où, cela va sans dire, les sourires pleuvent, les mains se tendent, les dents irradient, bref, où il fait bon vivre comme dans toutes les publicités qui ne vendent pas l’aura mélodramatique d’un parfum : « LE CHOIX FUNERAIRE, votre partenaire obsèques. Reposez-vous sur nous. » J’apprends du même coup que je peux me reposer sur quelqu’un d’autre que sur celui qui est mort et que le temps restera sec jusqu’à jeudi prochain. Indice de confiance : 2/5. A mon sens les prévisions ne sont pas bonnes ; je tente de me rappeler où et quand j’ai vu mon parapluie pour la dernière fois : impossible.

Tout bien considéré, un partenaire d’obsèques est plutôt une bonne idée. Un cavalier pour le bal de toute dernière année. Quelqu’un de compétent, formé à partager ma tristesse sans m’encombrer de la sienne : il me serait étranger. Un intérimaire. Sa mission consisterait à m’accompagner à chaque enterrement pour une bouchée de pain complet sans gluten, en échange d’un buffet à volonté après les funérailles, avec mention des allergènes et alternatives véganes. Un inconnu dont je pourrais choisir le prénom, pour plus de commodité, et qui présenterait bien mais sans en faire trop, bien sûr, car il serait tout à fait déplacé de chercher à se faire bien voir lors d’une cérémonie où celui qui nous y a conviés reste introuvable. Et puis, si les morts ont tous la même peau, ceux qui restent ont franchement tous la même tête, aussi l’apparence n’aura-t-elle aucune d’importance. Disons qu’il ressemblera à n’importe qui (barbe sculptée, mèche rebelle et jean retroussé) et cela suffira à créer un climat de confiance, du moins un sentiment familier, appréciable dans ce genre de circonstance. Reste l’attitude dudit partenaire qui, elle, devra être irréprochable : je l’imagine faire les liaisons entre les mots, baisser la tête quand il le faut, prendre la mienne sur son épaule… —  Je vous présente mon partenaire d’absence, il parle peu, console bien, serre correctement la main. 

Aux autres endeuillés, il partagerait ses plus sincères condoléances et, discrètement, son code promo. Après tout, la mort, ça fait partie de la vie, et la vie, il faut bien la gagner aussi… bref, il aurait le sens des réalités comme on dit, et je ne pourrais pas le lui reprocher, de garder les pieds sur terre, je serais même rassurée, au fond, que quelqu’un ici se décide à ne pas monter au ciel. Il me divertirait enfin, de façon un peu coupable, comme ces conneries à la télé qui font penser à autre chose de peut-être pire après tout, mais de différent.

Aujourd’hui, je n’ai pas encore tiré les rideaux. Il fait nuit si tôt qu’il est déjà trop tard. Cependant la nébulosité, hier abondante, devrait se dissiper demain et progressivement laisser place à une période d’accalmie : je sais déjà tout du temps qu’il fait. Impossible, en revanche, de prévoir le temps qu’il faut.

à la mémoire de B. & B.

29.08.21

En rentrant de vacances, j’ai soudain eu une prise de conscience, témoigne ce père de famille encore rougi par le soleil, ou simplement rougeaud. Il reconnaît s’y prendre à la dernière minute, mais ne ménage pas ses efforts pour trouver un centre où faire piquer son ado. La mère, câblée à son téléphone, passe dans le champ : Surtout, on veut à tout prix éviter une forme grave de la maladie. On ne sait pas si elle s’adresse à la caméra ou au micro qui pendouille sous son menton, mais la détresse de cette femme n’en reste pas moins criante de vérité. Le père, à cet instant, tousse un peu : C’est la clope, assure-t-il en tendant son paquet de cigarettes sans filtre au journaliste. Celui-ci décline, l’autre poursuit tout en sortant la fumée par le nez : J’ai vu le cartable tout prêt pour la rentrée, perdu là, au milieu de tout son fourbi, et à cet instant mon cœur s’est serré (c’était pas la clope ce coup-ci). J’ai compris qu’il fallait tout mettre en œuvre pour lui assurer une scolarité normale. Autrefois inquiet quant aux effets secondaires, il est désormais bien décidé à ne pas voir son petit trésor alité dans sa chambre tout l’hiver. Surtout, qu’il n’attrape pas le virus de la flemmingite aiguë cette année !

À tous les jeunes qui viennent d’avoir leur permis, notez que le frichti vaccinal est désormais disponible en drive ! Si vous commandez un double menu Big Vax avant la fin du mois, vous bénéficierez de votre premier contrôle technique offert, de 10 points supplémentaires sur votre permis, de l’huile en rab, d’un détecteur de radars gratuit avec alertes en temps réel directement téléchargé sur votre téléphone, d’un bracelet fluorescent ambiance boîte de nuit, d’un billet coupe-file pour votre troisième dose, d’un désodorisant senteur Festival à suspendre au rétroviseur, enfin d’une planche de stickers personnalisés avec votre QR Code prêt-à-flasher : sympa pour décorer votre voiture, vos sneakers, votre agenda, et même la peau (nos stickers sont testés sous contrôle dermatologique, cependant si vous constatez des rougeurs, un gonflement ou de fortes démangeaisons, retirez immédiatement, rincez à l’eau froide et évitez tout nouveau contact avec l’allergène).

24.08.21

L’enfant empoigne les jambes de sa mère, froides comme une paire de ciseaux. À la faveur d’un entrechat, elle lui coupe un doigt, une mèche de cheveux et le bout de son museau. Ça ne le calme pas. Affolé de la voir partir, l’abandonnant ici, avec les monstres de sous le lit, il agrippe ses chevilles globuleuses – la malléole a une tête d’épingle –, enfonce ses ongles dans le cuir des mollets et finit coupé en deux lorsqu’elle referme violemment la porte sur lui. Ainsi divisé, il peut désormais se garder tout seul, comme un grand (les grands, il le sait, passent leur temps à se dédoubler, parfois même se mettent en quatre pour augmenter les chances de s’entendre) : la partie basse se met sagement au lit, les pieds sur l’oreiller, tandis que la tête repose sur la table du salon, veillant un peu devant la télévision. Présence familière, doux bruit de fond que les cris de sa mère décapitée en direct.
Puis, l’écran devient tout noir : pour voir la suite du programme, il faut payer davantage.

Aujourd’hui dans Question de mode : on aime son tombé nonchalant, sa coupe unisexe, son tissu respirant… Intemporel et confortable, on dit de lui qu’il a déjà détrôné le paréo et s’apprête à conquérir le monde de la haute couture ! Alors ? Si vous pensez avoir la réponse, merci de nous la donner.

Se glisse, entre deux Priorité au direct, un reportage sur la discrimination capillaire et l’ouverture d’un salon dédié aux cheveux bouclés : La Touffe sans pareille. Un véritable sacerdoce pour cette auto-entrepreneuse que de combattre la moquerie du frisottis et de gonfler les crinières. À chaque shampoing, elle ne manque pas de bénir l’eau claire qui, à l’instar de Pluie La Divine, ruine diktats et brushings. Lieu de tolérance s’il en est, on y accueille aussi bien les anglaises que les afros. En revanche, pour les lissages brésiliens, les cheveux raplapla, les baguettes et les franges rideaux, c’est de l’autre côté de la rue que ça se coiffe, nous explique la journaliste ; laquelle, impartiale, se met en route vers La Fine Fleur du Lisse.

Une voix de synthèse énumère les noms de toutes les victimes de la horde tandis que défilent sans effort quantité de linceuls, ni trop larges ni trop serrés, parfaitement uniformes sur le carrousel à bagages de l’aéroport, privatisé pour l’occasion.

12.07.21

Le soleil gonfle comme un coquard ; le canapé continue de s’affaisser.
Mes vertèbres le suivent, par solidarité.
Je redresse cependant la tête : le paysage est de travers.

Rien à faire, je suis aux premières loges d’une scène qui ne colle pas.

Je m’approche de la fenêtre, trébuche sur le pied du ventilateur, perds une pantoufle, enfin écarquille des yeux las et secs. Ils couinent comme des chaussures neuves qu’on aura tôt fait de revendre à un sourd. Au beau milieu de mon champ de vision, dévorant le premier plan, se dresse un éléphanteau rose et mauve, entouré de bulles souriantes et carnassières qui ressemblent à de gros ballons prêts à éclater. La peinture est bien trop vive. Encore fraîche, elle pourrait s’estomper à la faveur d’un orage, d’un lézard décidé… et si le vent s’y mettait, la gifle d’une branche… Reste qu’elle tacherait volontiers mon doigt si je pouvais l’étirer jusque-là : je ne m’y aventure pas. J’ai des mains de pianistes, d’accord, mais il ne faut pas exagérer. Et puis, c’est sûrement plein d’allergènes, la peinture aérosol. Mieux vaut ne pas y toucher.

Toujours est-il que l’horizon a bien changé, gondole autant qu’une feuille de papier sous une montagne de glu. Me voilà face à un mur tout mignon et tout bariolé, effets d’optique et éblouissements à la clef. Impossible désormais d’ouvrir les volets sans faire entrer dans mon salon un encombrant pachyderme, ivre de surcroît. De toute évidence, il s’agit de Dumbo, le fameux éléphant volant des studios Disney, que je pensais sagement endormi dans le vieux magnétoscope de mes parents. Aussi suis-je très agacée par ce changement de décor soudain comme la fiente d’un pigeon sur la visière de mon imprenable couvre-chef.

C’est que j’appréciais l’insignifiance du mur d’en face, sa couleur porcelaine contrastant avec tout un réseau de traînées noires, le fait qu’il soit incapable de retenir le regard – tableau terne, sécurité fade. Disons qu’il remplissait bien son rôle de mur, tenait debout malgré les fissures, ne donnait aucune perspective, faisait simplement de l’ombre aux poubelles et aux vélos de la cour. À ma connaissance, jamais personne ne s’en était plaint (et bien au contraire, je pourrais dire). Façade vieillotte et familière, elle était aussi peu dérangeante que la mouche morte dans la vasque du plafonnier dont je n’ose changer l’ampoule depuis qu’elle a grillé – peu après la mouche d’ailleurs – car je devrais alors nettoyer le poussiéreux luminaire, entreprise périlleuse s’il en est, et tout à fait inutile étant donné qu’il est impossible d’éclairer la pièce ; or, un nettoyage méticuleux nécessite un éclairage correct. L’inverse étant vrai, je préfère ne rien toucher. Une fois pour toutes, ne pas entacher la grisaille.

29.06.21

Autoritaire, la lumière pénètre sans ciller. Je ne vois plus l’heure s’afficher sur l’écran : suspendues dans l’air, les particules remplacent les secondes. L’appartement est traversant : baigné de poussière.

Laquelle ne s’est encore déposée par terre. Partout elle volette, constelle la pièce. L’air est un rideau opaque, une vieille étoffe qui se fait battre : les poumons filtrent comme ils peuvent ce que je respire. Aussi le balai n’est-il d’aucune utilité : je prends mon filet à papillons, rattrape au moins cinq minutes de mon précieux temps à perdre. Soit une réserve de trois cents moutons.

En somme, je suis dans un bon jour – ce qui arrive une semaine sur deux.

le syndrome de la terrasse — 1

Ça y est. On a sonné l’hallali des livreurs et des plateaux-télé. Depuis ta cabane, tu entends les rideaux se lever, les chaises qu’on traîne sur le sol, l’hystérie du percolateur. Retirer tes pieds de la table basse du salon, les glisser sous la table du restaurant, il n’y a plus qu’un pas. Que tu t’apprêtes à franchir.

Disons que ça ne saurait tarder : tu ne te précipites pas, te retiens même. Tu attends le moment propice, consultes les prévisions météo, repousses encore un peu le temps des agapes, des réjouissances. Aussi devras-tu savourer chaque goutte du verre que l’on t’apporte, chaque becquée du plat dont tu disposes ; bref, être à la hauteur de l’événement.

Ensuite, à toi les grands espaces rectangulaires, les bouts de trottoir, les numéros d’équilibriste au bord de la rigole, la vie à découvert en somme ! Assurément, les places seront chères, il faudra prendre ton mal en patience : tu y es préparé. Des mois d’entraînement. Des colis qui tardent à venir. Des pizzas livrées froides. Des jambes lourdes et sans repos.

Retrouver avec le temps les bonnes vieilles habitudes, tes lieux fétiches, ces modestes royaumes. De nouveau protéger ton verre des mouches et la chaise libre des vautours : Désolé mais j’attends quelqu’un. Ou bien : Si, si, elle revient. Que de joie bientôt, sur ton lopin de terre ! Passer entre les gouttes, braver l’insolation sur le coup de midi, convoiter ta proie, enfin remporter la seule table bancale, comme avant.

Et puis, trêve de sentimentalisme à la fin. Bon sang, tu l’auras bien méritée, ta pinte de bière ! et quel pied ce sera ! Encore mieux que de pouvoir pisser après des heures d’embouteillages, coincé dans l’habitacle. En rang d’oignon au bord de la route, il suffisait pour te soulager d’attendre qu’un arbre se libère ; il suffirait à présent de quitter les hautes branches du tien. Enfin, que tu te décides à descendre.

12.05.21

J’ai lu qu’au Brésil les infirmières remplissent d’eau tiède deux gants à usage unique, les nouent ensemble, puis entrelacent les doigts raides et froids des patients en réanimation. Certains voient dans ces mains jointes un geste tendre, une façon ingénieuse de pallier l’absence des proches ; d’autres, un moyen d’éviter que le manque de chaleur ne fausse les mesures médicales. J’y vois d’abord une planche de salut : je suis allergique au latex. Si je devais dormir à la toute dernière extrémité du lit, ma peau parlerait d’instinct le langage des cloques et des plaques. Aussi marquerait-elle franchement son désaccord. Me voilà donc parée en cas de rapport non consenti avec un corps étranger.

Mais en proie à ces reliefs pointillistes, cette éruption de pustules, ce prurit vivace enfin, qui donc pour me gratter jusqu’au sang ?

Autrement, dans un dernier souffle, j’offrirai généreusement mon corps à la science ! Lequel permettra une approche empirique du braille, bientôt déchiffré sur le bout des doigts. Enfin, c’est un cas de figure parmi d’autres aveuglements.

02.05.21

D’aucuns pensent à tort que je ne suis qu’idées noires. Ce que je raconte serait si sombre que seuls d’émérites nyctalopes pourraient s’y plonger sans risquer de se cogner aux majuscules, tomber dans les marges ou se prendre les pieds dans la racine pendante d’une longue plainte minuscule. Sans tambour ni trompette, j’écris pourtant des histoires si drôles que je ris à m’en fendre l’âme ! Regardez plutôt !

À l’hôpital, savez-vous donc où sont passées les ombres ? — Elles se sont fait porter pâles !
Et pendant que vous rirez à gorge déployée, je vous ferai avaler un peu de culture générale. Le scialytique – à ne pas confondre avec la sciatique pour laquelle je vous souhaite bien du courage – est un éclairage étudié pour détruire toutes les ombres et permettre ainsi au visiteur de se familiariser avec les limbes. En effet, il projette un faisceau lumineux à lui seul capable de dissiper le moindre doute : vous êtes au bloc opératoire, sinon en mauvaise posture.

Toujours est-il que je ne me livre guère à l’humour noir, mais pour en avoir la preuve, encore faudrait-il me laisser le temps de dépeindre tout le comique de la situation. Si je suis rompue au sarcasme, j’ai d’abord le sens de l’humour pâle. Celui qui rit nerveusement à chaque fois qu’il aperçoit, sous la peau diaphane, tout cet entrelacs de teintes chaudes et froides. Naturellement je fréquente l’humour blanc comme les chambres où l’on soigne, ne manque pas non plus d’humour gris qui est la couleur des gens que j’y croise.

10.04.21

Il s’achèterait des fleurs lui-même, voilà ce qu’il se dit. Mon voisin – qui avoisinait la trentaine de cartons vides sur le paillasson – s’était donc fait porter un bouquet, espérant engager la conversation et plus si affinités avec le livreur. Cependant, c’est un drone qui sonna à la porte. Il ne parlait pas français, il ne parlait pas du tout, en vérité. Il gardait son sang-froid devant les avances du célibataire qui, ainsi éconduit, se jura de ne plus commander que des pizzas prédécoupées sur lesquelles il avait pour habitude d’ajouter un peu de plastique râpé. Une fois fondu, il devenait si extensible qu’il pouvait alors tisser des liens entre les différentes pièces de son petit cocon.   

Reste qu’il avait des fleurs sur les bras et pas un coup d’un soir sur le dos. Désespéré, de surcroît inquiet à l’idée de commettre l’irréparable, il goba pour se consoler l’intégralité de la boîte d’oursons en gélatine rose spécialement conçus pour repousser la calvitie. Puis il ouvrit tous les placards à la recherche de quelque chose ressemblant à un vase. Il se rendit compte alors qu’il avait oublié de cocher la case « À usage unique » au moment de la commande ! Une fois déballées, il constata donc que les fleurs étaient synthétiques : preuve immortelle de ce fiasco qu’il pourrait au moins épousseter de temps en temps. Ce n’était décidément pas son jour de chance, en matière de romantisme. Et notre soupirant à l’agonie fit toute une story de sa chienne de vie.

Une chance pour lui : ça plaisait autant que les vidéos de chiots. Suite aux nombreux messages de soutien reçus durant la nuit, il parvint à se ressaisir rapidement et, dans la foulée, créa une chaîne de cuisine. Il avait enfin trouvé l’ingrédient clé de la résilience, non moins celle de sa réussite ! En temps réel, face caméra, il râpait tiges et pétales. Les parsemait ensuite sur une pizza, un plat de pâtes, un gratin de légumes, un croque-monsieur… C’était en somme devenu sa marque de fabrique, aussi un rendez-vous quotidien.

Dans le récipient de son mixeur (qui servait donc de vase), d’autres bouquets attendaient leur tour. Les fausses fleurs passaient par toutes les couleurs. (À l’instar de leur mort, leur peur ne paraissait guère naturelle : je soupçonnais un de ces filtres kaléidoscope.) Tôt ou tard, elles finissaient au four et – c’était là le clou de la recette – dégoulinaient de concert avec l’enthousiasme des spectateurs qui se rassemblaient, unanimes, sous un seul et même applaudissement digital.
Ainsi fit-il rapidement le buzz et, un jour, je remarquai qu’il avait déménagé dans un pays lointain où vont ceux qui s’approchent dangereusement de la réussite totale. Il faisait quantité de reels pour montrer comme il réalisait ses rêves : il pouvait notamment commander n’importe quoi à des robots qui lui parlaient beaucoup, qui plus est dans la langue de son choix.

Depuis, j’ai enfin découvert son vrai visage – disons plus distinctement qu’à travers mon judas – et il faut bien avouer qu’il est sympathique, presque solaire, du moins bronzé, ce qui n’est pas désagréable à regarder. Je le croise souvent dans les parties communes de l’écran et je dois dire que nous entretenons d’excellents rapports de voisinage. Poli, il hoche sans arrêt la tête en guise de salutation et ce n’est vraiment pas si courant, tant d’égards, dans la vie de tous les jours.

03.04.21

« Range ton antichambre ! » ordonnent les parents télétravailleurs aux enfants qui rêvent de maison buissonnière et gribouillent, par habitude, une spirale indélébile au coin de la porte d’entrée, parfois dans les marges du dernier avis d’échéance.

On a fait du chemin. Aussi les restrictions sont-elles bien plus souples aujourd’hui que par le passé mais, bon sang, rien n’assouplit le cuir si raide de ces splendides chaussures bien perchées qui, à force de piétiner dans leur boîte d’origine jusqu’à donner des haut-le-cœur au couvercle, se font toutes seules des ampoules !

Je tiens le manche de la serpillière comme le mât d’un radeau. C’est-à-dire que je l’ai passée machinalement tout autour de moi, et me voilà bloquée en plein milieu de la pièce. À égale distance (disons trois enjambées) de ce livre qui m’attend à plat ventre sur le canapé et de ma tasse de thé qui s’est empressée de refroidir. Pas un courant d’air pour accélérer ma délivrance (les fenêtres, bien sûr, j’ai oublié de les ouvrir).
Je reste donc sur le carreau – le seul encore sale.

Tous dans le même bateau : on attend que s’assèche le cours des choses.

21.02.21

Peut-on remonter les bretelles de celui qui se serre déjà la ceinture, le petit doigt sur la couture du pantalon ?

Cependant j’entends dire que « nous pourrions payer très cher le moindre relâchement », alors je contracte et persévère, crispe les mains, me casse un ongle, me foule un muscle, m’arrache les cheveux, convulse un peu, me dévisse la tête, finalement me casse les dents — sans toutefois parvenir à ôter l’opercule. Force est de constater qu’enfoncer des portes ouvertes est nettement moins fatigant que s’acharner sur les couvercles !

Si je ne donne pas un sou des pots cassés, je rachèterai coûte que coûte le temps que j’ai perdu (et sans doute de meilleurs ouvre-boîtes).

Je ne savais pas qu’en médecine une résolution qualifie justement le relâchement d’une tension ! aussi, un retour à l’état normal… Toujours est-il qu’on ne ménage pas ses efforts pour se détendre. Certains préfèrent les pantoufles aux lacets compliqués, d’autres choisissent la méditation plutôt que le vélo d’appartement, mais rien n’y fait : reléguées au fond du tiroir, les chaînes restent inextricables.

20.02.21

Sur mon bureau trône ce bouton rouge dans un écrin, bouton que j’enfonce volontiers quand j’ai soif d’aventure. Sous mon siège, la trappe s’ouvre alors, ou reste close. C’est plus excitant encore que de rebrancher le téléphone, composer un numéro au hasard, jeter un mégot dans la poubelle, laisser brûler la bougie près des rideaux, étouffer la cocotte-minute sur le feu, siffler un animal dangereux, sonner chez le voisin psychanalyste, traverser la ville en fermant les yeux ou mettre le doigt dans la gueule du chien qui passe par là. Oui, encore plus grisant qu’ouvrir la porte sans regarder par le judas !

(Quand j’ai soif d’autre chose, c’est avec moins d’enthousiasme dans ce cas que j’ouvre le réfrigérateur ou bien remplis la bouilloire — de l’eau glacée sinon trop chaude. Cela dit, je suis tout à mon service et ne me sers que sur un plateau d’argent : sous mon toit, je suis quelqu’un d’important.)

Oh, cette année, pas de foire ! N’a-t-on donc pas d’autre choix que d’aller en montagne pour prendre de l’altitude ? Que signifie donc ce manège ? Où va-t-on vivre des émotions fortes à la fin ? où briser les tympans ? et avec qui jouer à se faire peur ? Un train fantôme avec de vrais fantômes, ce n’est pas du jeu ! Qui va-t-on bien pouvoir mordre ?

Pour soulever le cœur, il ne nous reste plus qu’à marcher sur les mains, boire du pur jus d’ortie, ou brusquement prendre un virage. Aussi faudra-t-il trouver d’autres attractions — l’électricité statique ?

15.02.21

— Je suis au creux de la vague… 

— Tu as bien de la chance ! je suis entre deux montagnes !

— Ne serions-nous pas dans le même bateau ?

— Ici, pas de hublot.

Au trente-sixième dessous, un fou rire s’est pendu dans sa cellule. Il n’aura pas supporté qu’injustement on le condamne. Il a laissé un mot dans la poche de sa veste qu’il était las de devoir constamment retourner : Ne vous méprenez pas, un monde piriforme serait capable de se fendre la poire. Rien de pire, en revanche, qu’un mauvais public ! Et je vous tire la langue à la fin !

Reste le lapsus qui parfois encore nous rend visite, et par effraction toujours (lui se moque bien des mots-clefs, leur manque d’ouverture). Savez-vous ce qu’il dit, pour me consoler ? – Un de pendu, dix de retrouvés. Autant dire que je fais tout pour lui rendre la pareille, déjà en le mettant à l’aise : – Je vous envie, instable et vous. Voulez-vous boire quelque chose ? La tasse, mais oui ! Avec ou sans chaloupe ?

13.02.21

Percuté par une voiture, un jeune homme passe plus de deux ans dans le coma, finalement se réveille en l’an 2021, ignorant tout de la pandémie actuelle.

Ah, le bienheureux ! Avide de dialogues et de nouvelles, c’est à bon droit qu’il voudra rattraper tout le temps perdu. Et comment lui annoncer qu’il n’a pas manqué grand-chose pendant son lourd sommeil, que le monde pour ainsi dire somnole et que tout manque au contraire ? Masqués ses camarades, de nouveau maquée sa copine, muselées les salles de concert, annulé son stage à l’étranger, interdits ses cours de taekwondo, fermés les campus, à l’hosto son coloc, protocolées les visites, morte la grand-tante, pas bien en forme non plus le pépé…

Quel fardeau pour la mère ! Après avoir sauté de joie et dans les bras de son éternel petit garçon (certes majeur et vacciné alors qu’il dormait), elle fut effrayée par la tâche ingrate qui lui incombait alors : raconter en bonne et due forme – pire encore, résumer ! – ce feuilleton tant rebattu, les innombrables saisons de La Crise sanitaire. Mille et une nuits d’info en continu auraient-elles seulement pu sauver Shéhérazade de représailles certaines ? Plutôt perdre connaissance qu’être ainsi vouée à la torture et aux récits enchâssés !

Elle sauta donc par la fenêtre, miraculeusement restée ouverte pour ventiler et décontaminer la pièce ainsi que le recommande instamment la Haute Autorité de Santé.

C’est tout naturellement qu’elle succéda à son fils sur le lit de réanimation. Les draps sentaient bon la tranquillité, et encore un peu le fruit de ses entrailles. Il faut dire qu’il lui avait tendrement chauffé la place avant de couper le cordon.

En lisant ce fait divers, un individu très isolé mais qui tournait encore bien rond là-dedans se dit que « sortir du coma », c’était la meilleure façon de sortir, à coup sûr ! Ainsi illuminé et traversé d’une énergie nouvelle, il s’étourdit gaiement à l’aide du plafonnier qui attendait d’être fixé et encombrait le seuil depuis des mois. Lesquels, mis bout à bout, font des lustres déjà. 

Qu’on se le dise, une bonne mère et un brave type ne sont jamais à court de grands moyens.

08.02.21

Alors que les étudiants pourrissent sur leur couchette ou se pressent à la banque alimentaire sans passer par la case départ, les petits vieux s’accrochent à la barre de lit et au privilège de la vaccination prioritaire. Moisissant dans leur chambrette, ils persistent à guetter par la fenêtre le défilé des têtes et autres masques familiers.

Agueusie et Anosmie sont dans le même bateau, Anosmie tombe à l’eau, qu’est-ce qu’il reste ? Agheu agheu…

Ailleurs suppure l’attente, s’empoussièrent les velours du cinéma, germent les pommes de terre dans les hangars, croupissent les girafes de bière, rancit l’olive qui a roulé sous la table bancale le premier janvier deux mille vingt à 00h57. Derrière le zinc, les eaux-de-vie résistent ; par contre, définitivement avariée la charcuterie coupée d’avance tandis qu’une odeur d’ammoniac s’exhale des planches de fromage. Reste à partager la joie – que dis-je, la chance ! – d’avoir perdu ensemble le goût et l’odorat.
Disons-le, ça pue franchement, une ombre en décomposition.

Ceux qui broient du noir sauront apprécier la chapelure, faute de quoi seront amenés à perdre le goût du pain.

Qu’à cela ne tienne ! il ne faut pas désespérer ! Prenons exemple sur ces ascètes que le vent, énergie renouvelable qui plus est, suffit à nourrir ! Une recette facile et saine : y ajouter quelques bonnes ondes 5G et une ampoule plein spectre.

05.02.21

On conseille désormais au Bon Citoyen de s’abstenir de parler dans le métro. (S’il avait pour habitude de demander mollement une place assise, qu’il se ravise et tienne mieux sur ses jambes, bon sang !)

Entre nous, que pourraient donc bien se dire des bipèdes plus bas que terre – et ce, parfois jusqu’au terminus ! –, sinon quelques plaintives onomatopées et autres cris étouffés ? Pfff.

L’avenir appartient donc aux ventriloques ! (Quant au sort des marionnettes…)

Peut-être faut-il aller plus loin encore, et inviter le citoyen masqué à se taire tout à fait, non seulement dans les tunnels, mais aussi dans les bunkers, les sous-marins, les taupinières, les ascenseurs, l’escalier de secours, les garages enterrés, les parkings humides, caves et caveaux, sous les combles, au fond du trou, sous le manteau, dans sa barbe, sur ses grands chevaux, et tant qu’à faire, ne plus même bouger les lèvres in petto.

Cependant, je me pose la question : ne faudrait-il pas détenir une clef pour fermer la bouche à double tour ? (Tout comment taire sera le bienvenu.)

03.02.21

À celui qui donnerait tout pour un petit remontant – sans oublier l’attachant dessous de verre publicitaire et l’addition toujours moins salée que les traditionnelles cacahuètes –, je ne saurais trop lui conseiller de suivre à la lettre le fameux proverbe « on n’est jamais mieux servi que par soi-même ». En donnant ainsi de sa personne, par-ci, par-là, il pourra endosser à la fois le rôle du garçon de café et celui de l’habitué – puis de tous les figurants, de sa doublure, qui l’en empêche ?

Devant et derrière la caméra, il se fera son cinéma, renouant ainsi avec le bonheur simple du grand écran de fumée. Il aura soudain l’impression de faire partie d’une grande famille, laquelle remplira la salle injustement sevrée d’avant-premières jusqu’alors.

Ivre d’applaudissements et pour le moins submergée par l’émotion, la toile se détendra sur-le-champ : changée en chiffon, elle sera fort utile pour éponger la consommation renversée (porter un plateau, ça reste un métier !). Bien entendu, pour réaliser son rêve, le pilier de bar sans bar abusera de grands travellings, du canapé à la cuisine, prenant très à cœur sa nouvelle vocation : réalisateur de superproductions. Enfin, il sera bien inspiré de s’offrir une machine à glaçons : n’ayant d’autre compagnie que lui-même, il pourrait être amené à briser la glace et, face à un acteur aussi impressionnant, mieux vaut trouver rapidement un sujet de conversation original. Ainsi évitera-t-il les silences embarrassants des vieux films d’auteur.

Quant à ceux qui rêvent plutôt de théâtre, ils doivent garder espoir et tendre l’oreille ! Ils risquent d’entendre les trois coups plus tôt qu’ils ne l’imaginent ! Au reste, le vraisemblable troisième confinement leur donnera bientôt tout le loisir de construire un quatrième mur bien solide à la place de ces trop maigres cloisons séparant le coin télétravail du recoin télévision.

Il faut garder à l’esprit que la clientèle des clubs libertins est sans doute la plus malheureuse à cette heure. Sans plus de joker, il faut ronger son frein et grignoter chaque jour le même partenaire, le plus souvent sur le pouce… Quel ennui ! Je ne peux malheureusement rien pour elle, étant pour ma part fidèle depuis des années à la même pitance faite de fausse chair, de fausse mayonnaise et de faux fromage (dit à bon escient faux mage) afin de nourrir le manque, et partant mes fantasmes. Celui, tenace, de rester sur ma faim.

Il m’arrive toutefois de penser avec nostalgie aux dîners des grands restaurants qui ont toujours eu la prévenance de mettre sous mes yeux autant de couteaux et de fourchettes que de bonnes raisons d’en détourner l’usage. Ayant une fâcheuse tendance à me réfugier dans les boîtes qui conservent lorsque je suis livrée à moi-même, je dois avouer que je me languis parfois de ces bonnes adresses qui changeaient, tout bonnement, de celle où je réside. Je ne suis cependant pas la plus à plaindre étant donné que des mets gastronomiques, j’ai déjà la cloche ! Elle garde à bonne température les petites voix dans ma tête qui, lorsque survient une disette de raison, me servent de collation.

Je ne manque donc presque de rien, et c’est bien intentionnellement que je n’ai pas évoqué concerts et autres lieux de transe car j’aurais ressenti des fourmillements me parcourir le corps, ensuite été contrainte de faire du sport, au moins me dégourdir les jambes sur une musique entêtante… Cependant, il me reste suffisamment de volonté pour éviter ce triste sort ! Moi vivante, jamais je n’en arriverai à de telles extrémités ! (Les miennes sont d’ailleurs bien trop froides.)

30.01.21

La nuit dernière, j’ai rêvé de Michel Houellebecq qui, en plus de son désespoir congénital, cultivait depuis peu des pommes sans pesticides, ce pourquoi il s’était déplacé jusqu’à mon domicile. L’attention était tout à fait charmante et le panier bien rempli ; cependant, les vers étaient dans tous les fruits. Ne restait plus qu’à en faire de la compote, puis se donner l’un l’autre la becquée.

La veille encore, je faisais des nœuds sur un bateau du Vendée Globe en compagnie d’Édouard Levé qui, gentiment, me partageait sa corde. Si je dois boire un verre à moitié vide avec Sylvia Plath la nuit prochaine, je serai tentée de croire que mon inconscient n’est vraiment pas en forme. Quoique fidèle, cet asile confortable finira par me tirer vers le bas : d’ailleurs, voilà plusieurs semaines déjà que je m’endors et me réveille sur le ventre comme si je venais de chuter du 11ème étage.

C’est la mort dans l’âme que je vais donc devoir couper les ponts avec ce noctambule-là, personnalité toxique s’il en est (et peut-être même pervers narcissique si j’en crois le questionnaire que j’ai rempli en ligne). Il faut réagir vite et comme qui dirait sauver les meubles – surtout le sommier tapissier qui ne résistera pas plus longtemps à de telles visites. Je dois garder pleinement conscience de cette joie de vivre qui subsiste, et ne manque pas d’imagination quand il s’agit de garder les yeux ouverts. Oui, il est encore temps de sauver cette petite flamme intérieure qui, vaillante et ponctuelle, se rallume chaque soir, à l’heure du coucher. Quand les muscles s’allongent et les distances raccourcissent.

Si je prends ainsi le risque de renouer avec l’insomnie en déclinant les songes, je ne manquerai pas d’inviter une ribambelle de moutons qui, sans jamais rechigner, sauteront joyeusement les barrières au fur et à mesure que je les dispose.

Pendant ce temps, sur une plateforme téléphonique :

— Je suis cas contact d’un fantôme. Dois-je vraiment m’isoler pendant une semaine ? J’avoue que je ne préférerais pas. Je crois ma maison hantée. J’entends la pensée grincer et les portes s’ouvrent toutes seules ! Je peux depuis hier les traverser. D’après vous, suis-je encore contagieux ?

29.01.21

Réponse somme toute légitime à la morosité ambiante, des voix s’élèvent à tort et à travers pour nous remonter le moral et les zygomatiques : « le positif attire le positif » ! Mais on n’a pas idée ! Une telle formule, en pleine pandémie ! C’est de fort mauvais augure, et je ne donne pas cher de notre peau (je suis d’ailleurs en lien direct avec ceux-qui-savent). Les écouvillons ont le bras de six pieds de long et, qu’on le veuille ou non, continueront à imposer leur logique : positif = palliatif. (En ces temps difficiles, nous apprécierons toutefois la salubre rime.)

Variant possible de la positivite aiguë (très contagieuse d’après mes sources), le faux positif gagne du terrain, s’impose dans le paysage médiatique et, comme toute personnalité publique, parle en conséquence pour ne rien dire.

Alors qu’il s’est engagé à faire sourire tous ceux qu’il croise en étant simplement lui-même, c’est-à-dire respirant la santé, le véritable optimiste s’attire finalement les foudres du faux négatif (sa doublure officieuse). Autant dire qu’il privilégie depuis le sourire intérieur.

Quant à moi, d’une négativité à toute épreuve, je suis positivement à l’abri de telles équations. C’était moins une !

17.01.2021


Elle a changé. Plus rien ne sera comme avant. Elle ne comptera pas ses efforts, je peux lui faire confiance cette fois ! Excepté les trahisons posthumes, on ne peut pas franchement dire que je sois rancunière : j’étais donc toute disposée à la croire sur parole. Et puis, il fallait la voir, dans son rôle de victime, tragique et implorante ! Elle avait tant envie de bien faire, repartir sur de bonnes bases… J’aurais été un monstre si je ne lui avais accordé une chance nouvelle – la lui refuser m’aurait demandé bien trop d’énergie qui plus est, puisqu’il aurait fallu la consoler 348 jours encore.

Un temps, j’ai cru qu’elle avait tenu ses promesses. Plus je la regardais, plus je trouvais qu’effectivement quelque chose avait changé. Quant à savoir précisément quoi, je restais perplexe, ayant toujours eu du mal avec le jeu des sept erreurs (si l’on fait varier les détails, la seule réponse fiable n’est-elle pas que c’est tout à fait différent ?). Ce n’était pas évident, pour ne pas dire tout à fait traître. J’avais l’impression d’être face à cette vague connaissance qu’un jour, sans raison manifeste, l’on ne reconnaît pas vraiment, sans pouvoir dire cependant ce qui perturbe, un ajout ou bien un manque. Est-ce une nouvelle paire de lunettes ? L’absence de poudre aux yeux ? S’agit-il plutôt de la coupe de cheveux ? leur couleur, la coiffure ? Le temps que je me décide, les lunettes ont cassé de nouveau ; quant aux cheveux, ils ont le plus souvent repoussé, parfois même déjà blanchi. Vous l’aurez compris, je ne suis guère sujette à l’effet de surprise.

Ne voulant tirer de conclusions trop hâtives, j’ai encore une fois laissé passer du temps (deux semaines et deux jours, pour être exacte). Après quelques semaines d’observation, c’est indéniable malheureusement : elle n’a pas changé d’un iota. L’année présente ressemble en tout point à l’année 2020 sauf que les deux zéros, pareils aux orbites creuses, auront laissé place à plus d’asymétrie : 2021 est clairement borgne. Un œil clos, l’autre à la pupille verticale et affûtée – celle des reptiles et autres prédateurs en embuscade, qui estiment au mieux la distance les séparant de leur proie, aussi celle qui vise. Au reste, une fenêtre borgne donne du jour mais aucune vue. Décidément, cela ne me dit rien qui vaille.

En guise de traîne, ce petit 1 tout étriqué ne nous avance pas beaucoup, n’a rien non plus d’une fondation nouvelle. Il s’agit tout au plus d’une fente qui me rappelle étrangement celle des portes entrouvertes…

En tout état de cause, le loquet finira aussi par mettre la clef sous la porte. D’aucuns font des vœux ; je laisserai faire l’usure naturelle.

24.12.20

ce que contiennent les parenthèses (2)

Le dossier est raide comme une planche de salut. Le coussin de soutien lombaire, trop épais, l’invite franchement à se redresser. Elle lève donc les stores, aère la pièce, troque l’obscurité de sa chambre contre la nuit du dehors. Le plafond du ciel est aussi bas que la prise du téléphone, le compteur de gaz, la gamelle du chat. Ce n’est pas une raison pour faire grise mine. Non, vraiment, ce n’est pas le moment de laisser tomber, maintenant que les genoux sont rouillés. Aussi, nagent en surface des dizaines de petites victoires quotidiennes comme flottent les mouches sciarides sur l’eau stagnante des pétunias et des ficoïdes.

Elle est sans conteste très chanceuse d’avoir un appartement haut de plafond, avec du vrai plancher grinçant de concert avec les articulations. Aussi, de vivre du bon côté de la rue. Elle touche du bois (sa table de chevet, n’importe quel vieux meuble du salon) pour n’avoir jamais à traverser : en face, on a construit un EHPAD où n’existe plus que l’heure des visites et celle du coucher. Le bâtiment dispose cependant de larges baies vitrées, au rez-de-chaussée.

Enfermés dans leur chambrette – insignifiante parenthèse remplie de grilles, de trous et de points de suspensions –, les petits vieux s’ennuient ferme, à moins que ce ne soit elle, en fait lassée de les regarder par sa fenêtre au cours des 14 heures intermédiaires dont elle dispose, entre le radio-réveil et la fin du JT.

Un splendide conifère synthétique trône dans le réfectoire, ancien lieu de vie où tintaient fourchettes et dentiers, où l’on ne se réunit plus désormais au risque de propager le tout nouveau virus de la mort. Les résidents, un par un, ont bien entendu le droit d’aller contempler le sapin qui finit, comme un vrai, par perdre ses épines, après plusieurs années d’immortalité. Les uns après les autres, ils viennent donc suspendre une boule ou une guirlande, et ce malgré leurs doigts crochus qui restent fort utiles pour s’accrocher à la vie. Puisque la plupart sont en fauteuil roulant, ou plus tassés encore que le tabac dans la pipe, les décorations sont affreusement mal réparties (serait-ce donc sérieux, porter des escarpins clinquants sitôt quitté son siège de douche ?). En effet, seules les branches du bas sont apprêtées. Elles croulent sous les étoiles désorientées qu’on n’a jamais vues d’aussi près, tirent la langue à cause des anges dont les ventres dodus raclent le sol, enfin les brindilles les plus lasses bavent un brin sur toutes les pantoufles qu’elles voient passer.

Le sommet du sapin, lui, reste nu et vert, intouchable, par-dessus tout indifférent à la lente chorégraphie des déambulateurs, pour l’occasion endimanchés. Aussi masque-t-il son petit air supérieur sous une aura de sacré. Pourtant, couronné de neige artificielle pareille à des pellicules, il continue d’inspirer la sympathie. Semblable et familier, il rassemble chacun de son côté.

19.12.20

ce que contiennent les parenthèses (1)

Le café Grand’Mère commence à couler à 6h45. Elle entend généralement le premier klaxon excité quand la cafetière est pleine ; les enfants, eux, partent à l’école quand a déjà refroidi la première tasse. Elle entend leurs cris dans les escaliers, puis les roulettes des cartables et des poussettes qui caracolent. À 6h51, le radio-réveil ouvre la bouche afin qu’elle entrouvre les yeux. Lesquels, mécaniques et dociles, se dilatent instantanément pour laisser pénétrer la lumière (c’est-à-dire les voyants du décodeur télé).

L’invité de la matinale – un grand spécialiste, généraliste de surcroît – se poste à son chevet et proclame : « Le sacrifice est à la hauteur de l’enjeu : il faut mettre nos vies entre parenthèses pour éviter le pire. »

Elle n’en croit pas ses oreilles (dont les lobes, au fil des années, sont devenus les pendeloques naturelles). Éviter le pire, c’est justement ce qu’elle a toujours fait de mieux ! Fuyarde émérite depuis l’enfance, la voilà in extremis au cœur du sujet, déjà entraînée à remettre à plus tard, préparée mieux que quiconque aux « cas de force majeure ». Elle pourrait même devenir marraine d’une association d’entraide, faire part de son expérience, donner du courage aux plus fragiles. Bien sûr que si, la vie nous sourit : il suffit d’apprendre à lire les grimaces sympathiques ! Ça a toujours été sa devise, ça deviendra celle de ses semblables.

Mue par cet inattendu sacerdoce, elle jette avec entrain la couette sur le côté, et c’est rajeunie de quelques vertèbres qu’elle cherche à tâtons ses chaussons fourrés, les trouve en un claquement de doigts. La douleur est vive, le rictus persistant. Ses pupilles s’élargissent alors jusqu’à devenir deux gouffres lucides (le néon de la salle de bain). Elle s’est un peu emballée, il est vrai… Au fond, les parenthèses ressemblent aux plis d’amertume, aussi les découperait-elle volontiers pour en faire des virgules, fringantes pattes d’oies, si seulement les ciseaux étaient encore compatibles avec sa polyarthrite rhumatoïde.

06.12.20

Le sexe assigné à ma naissance me convient fort bien — enfin, disons que je ne suis jamais allée vérifier. (Je connais bien entendu sa position géographique et la règle de l’accord du participe passé, ce qui suffit à satisfaire pleinement ma curiosité.) Disons qu’il ne me saute pas aux yeux, et c’est tout ce que je demande à un bon ami que de garder un peu de mystère ! aussi de faire preuve de discrétion quand il s’agit de laisser libre cours à mon imagination.  

Il s’avère que je suis davantage préoccupée par le bout de mon nez et mes oreilles un brin décollées (lesquelles pivotent chaque jour davantage vers mon visage pour mieux entendre, j’imagine, ce qui sort de ma bouche). Ensuite, je dois venir à bout de beaucoup de rumeurs que je fais courir sur mon compte, et il me reste maintes hypothèses à confronter entre elles. Par exemple, suis-je en train de dormir à cet instant, ou est-ce la réalité qui me pince les tétons et me met le doigt dans l’œil ?

Enfin, je suis jeune et j’espère me surprendre encore ! Ménopausée et sénile, j’aurai tout le loisir alors de discuter le sexe des anges et des monstres. Pour sûr, j’en serai tout émoustillée, et cela me fera rire, mais rire ! comme une gamine.


J’apprends le terme « CISHET » (que j’oublie aussitôt) ; je me dis « OK BOOMER » et par la même occasion, découvre combien j’aime, moi aussi, me donner des coups de batte en public.

Reste une question embarrassante : peut-on décemment avoir la bosse de l’écriture avec une bombe aérosol ?

05.12.20

L’écrivain vit dans le genre correspondant à son texte. Il se masturbe dans les règles de l’art (avec grammaire méthodique, carnet Moleskine, stylo bic). Son plus grand fantasme est d’être mis à l’index ou bien porté aux nues, ainsi fait-il crier la syntaxe mieux que personne, dans l’espoir de se faire remarquer. Il s’approche chaque soir un peu plus du tapage nocturne, guette les échos, les plaintes ou les injures, en martelant les touches de sa machine à écrire – en réalité, un clavier sans fil en silicone, tout plat, tout flasque, comme un sein entre les deux plaques du mammographe.

Attiré par des personnes de l’autre texte –  celui qu’il n’a pas écrit –, il éprouve aussi un certain attrait pour les êtres imaginaires, parfois son portrait craché, sinon pour tous ceux qui, démonstratifs, jouissent en lisant ses états d’âmes (bien entendu romancés). En revanche, il ressent peu de désir pour les céphalopodes et les scutigères véloces ; absolument aucun – mieux vaut le préciser – pour les enfants en bas âge ou les femmes ressemblant de trop près à sa mère.

Doté à la naissance d’une langue si longue qu’elle atteint sans peine le lac lacrymal, son petit encrier portatif, pourquoi devrait-il se priver de se faire du bien avec ce qu’il fait de mal ? Rien que d’y penser, le voilà de nouveau sur le point de pleurnicher ! Il l’a bien cherché, aussi s’empresse-t-il de retrouver son fidèle carnet.

02.12.20

Mon credo prend chaque jour un peu plus la forme d’un point d’interrogation.
Est-ce à dire que je ne crois plus en rien ou que tout me répond ?

Certains ne perdent décidément pas le nord, mais peut-être la raison pour laquelle ils s’y sont engagés. Le bon sens voudrait qu’ils rebroussent chemin mais la marche arrière n’est plus fournie avec les nouveaux modèles de pensée, écartant ainsi le risque d’écraser leurs petits principes logés dans l’angle mort. Dans la démesure de possible, il est préférable de gagner du terrain la conscience tranquille.

Tandis que les plus fous saisissent la réalité à tour de bras (parfois de passe-passe) et la modèlent à leur image, les presque sages, eux, sautent sur l’occasion, lui croquent le col, ainsi nourrissent leur imagination.

Serait-ce une façon de tordre le cou aux idées reçues que de faire le coup du lapin à un vison ?

01.12.20

Certains ont une bonne étoile au-dessus de leur tête, et j’imagine un télescope plutôt fiable ; j’ai pour ma part une araignée au plafond. Fixée là-haut depuis trois semaines déjà, elle cohabite en parfaite équidistance avec deux auréoles apparues suite à un dégât des eaux. (Mon voisin, à bout de nerfs, aurait volontairement laissé le robinet ouvert pour se venger de n’avoir pu partir à la mer cet été. Afin d’accéder au domicile sinistré, on raconte que le plombier a dû sacrifier une énorme bouée avec son coupe-tube, puis éponger l’eau du bain avec ce qu’il avait sous la main, en l’occurrence un enfant à fort pouvoir absorbant, échoué là depuis l’enfance.)

Puisque je n’ai pas plus le sens d’orientation qu’un bouchon de champagne rebondissant sur tous les murs avant de taper dans l’œil, j’ai fait de cette araignée à huit branches ma rose des vents. Elle m’indique les points cardinaux et les directions intermédiaires, a récemment pointé l’équinoxe d’automne avec la plus souple de ses pattes et, serviable, ne manque jamais de me faire peur quand j’ai le hoquet (les bulles du champagne).

Toutefois, et comme je le regrette, elle s’approche dangereusement du solstice d’hiver : sa grande aiguille noire et affilée va donc bientôt sonner l’heure de sa propre mort. Il faut dire que je manque soudain d’empathie quand la nuit s’abat à dix-sept heures tapantes et, je le regrette là encore, si le jour ne daigne pas lever ses yeux sur moi, j’avoue devenir franchement cruelle. Pourtant, loin de moi l’idée de lui infliger de longues peines : ma cruauté devra être de courte durée. En un tour de main, ce sera fait. J’espère seulement que ce manche à balai certifié télescopique sera à la hauteur de la tâche.

La lune est pleine aujourd’hui ; le ciel vide de trouées.

Entre les deux auréoles jaunâtres trône désormais une trace éclatante,

pareille à une étoile écrasée.

30.11.20

Je suis dans tous mes états, autrement dit le pire et le meilleur. Il va de soi que je suis constamment dans un état second (et ce, sans un gramme d’alcool dans le sang). Je passe de l’un à l’autre comme je saute du pied droit au pied gauche. J’ai consulté plusieurs spécialistes qui refusent l’idée de piétinement : je souffre tout simplement de rebond alternatif.

Il n’empêche que c’est éreintant. L’humeur grimpe allégrement l’escalier en colimaçon ou, mieux encore, se laisse porter par l’escalateur et, de façon tout à fait brutale, se retrouve dans un monte-charge, avec les encombrants. Elle devient soudain massacrante et, à mon sens, on ne peut que la comprendre.

Loin de moi l’envie de dramatiser, aussi verrais-je volontiers le verre à moitié plein si l’on m’en servait un. Cependant, tous les bistrots sont fermés, et je dois dire que ce n’est pas la mer à boire au risque de passer pour un pilier de bar. En dernier ressort, et dans ma plus belle robe de chambre, je m’hydrate sans modération. À même le goulot, cela va sans dire. Je m’autorise tout, sauf les yaourts à boire, le kombucha et les produits ménagers, parce que je tiens à la vie – surtout à la vie d’après.

Je parcours la circonférence des bouteilles, fais le tour des briquettes – du verre, du polyéthylène téréphtalate, du Tetra Pak, de l’acide polylactique –, découvre de nouveaux pictogrammes, perce à jour de nombreux symboles ; à l’instar de Champollion face aux hiéroglyphes, je décrypte des messages faits de chiffres et de lettres… Exhausteurs de goût, conservateurs, tous me donnent du baume au cœur. Je tiens dans les mains un puits de passe-temps ! Cependant, ces trajets oculaires durent parfois plusieurs heures et, à force de suivre leur pourtour, les bouteilles finissent par me donner le tournis, la plupart du temps sans même en avoir ouvert une seule ! Je pense alors à quitter mes chaussures pour gagner en stabilité ; par habitude, je cherche à m’accouder au zinc, oubliant que je suis déjà dans mon lit. Sainement ivre, je n’ai donc plus qu’à m’endormir, bercée par la conviction que je me réveillerai avec la bouche sèche et le teint terne, et surtout sans me souvenir de la veille. C’est tout l’intérêt de cette histoire que de pouvoir recommencer à perpétuité sans qu’elle ne s’évente, ainsi qu’une liqueur jamais ouverte.

21.11.20

Y (le cœur sur la main). En quoi puis-je vous aider ?

Z (la main sur le cœur). Me donner les clefs ?

Y. Où voudriez-vous rentrer ?

Z. Parfois dehors. 

Y. Dans la longue liste des problèmes évoqués, lequel serait d’après vous le plus urgent à traiter ?

Z (résumant). La somme des 365 jours de cette année.

Y (ajoutant). …6. 366. Elle est bissextile.

Z. Et le bistouri, ça rajeunit ?

Y (en retard). Bien, il est 16 heures une minute… Nous devons nous arrêter là aujourd’hui, mais j’ai une bonne nouvelle pour vous : l’année est sur le point de s’achever ! Un obstacle de moins !

Z (anticipe). Mais 2021, c’est encore 2020 + 1.

19.11.20

Après bientôt un an à huis clos avec moi-même, j’ai noté un certain laisser-aller, voire un début d’animosité au sein du couple. Rien que des reproches et du mépris en redécouvrant les petites manies, des bouts d’ongles dans la baignoire et les chaussettes au bas du lit. Bref, le sortilège était rompu.

Bien décidée à me laisser une dernière chance, et peut-être retomber sous le charme, j’ai finalement commandé une perruque (peut-être deux, envoûtée par les ventes flash). Si je ne devais plus voir que ma tête pendant des mois encore, il allait falloir ranimer la flamme.

Déjà le crâne me démange. C’est dire comme j’ai hâte de me surprendre !

15.11.20

Mon amie imaginaire est une vieille branche désormais. Par la force des choses, je produis plus d’oxygène que je n’en consomme, commence à étouffer dans ma camisole d’écorce.

Je fais du surplace depuis si longtemps que j’ai parcouru tous les sous-sols, et bientôt percerai les croûtes les unes après les autres. Je traverserai l’asthénosphère et me blottirai dans son épais manteau. Si mes calculs sont bons, je devrais atteindre le noyau quand mes feuilles auront des dents, ou que j’en aurai perdu quelques-unes. Enfin au centre de la terre, nul doute que je mourrai de chaud.

Dans ma course verticale, je veille à suivre de près mes racines, aussi à ne pas perdre haleine. Toujours attentive au diaphragme, je respire la bouche grande ouverte. Une bouchée pour papa, une pour maman, une pour mon poisson mort, le chat euthanasié, la voix qui a tort, et ainsi de suite jusqu’à satiété.

Je rencontre parfois quelques séismes pour qui le verdict est sans appel : je souffre d’aérophagie. On me dit que je l’ai bien cherché. Au fond, rien n’est perdu, me voilà rassurée : je savais bien que l’air se cachait quelque part !

14.11.20

Je clique avant de claquer la porte. Quitte mes pénates, traverse à peine la ville jusqu’au service de retrait. Marche droit vers ce que j’ai fait mettre de côté. (Le menu détour n’est plus proposé à la carte, disponible sur commande dans un délai de plusieurs jours ouvrables passés enfermés.)

Sans surprise, on me tend donc le plat du jour – meilleur réchauffé – et une île flottante qui commence à couler. Les serviettes en papier ressemblent à des feuilles humides sur lesquelles on pourrait glisser si l’on s’aventurait encore sous les arbres indociles dont les racines, pour sûr, progressent chaque jour au-delà d’un kilomètre sous terre. Si les couverts en plastique m’invitent au pique-nique, le vent, lui, m’incite à rentrer. Il s’emporte brusquement, me pousse dans le dos, et me rappelle que je ne dois pas m’éterniser. Est-ce à dire que je dois compter sur les autres pour me prolonger ? Dans le doute, je résiste, ralentis le pas, finalement rallonge la marche.

Le vent finit par se calmer. Essoufflé, il se plie à ma lenteur, épouse la forme de ma légère scoliose comme un sac à dos qui n’aurait jamais quitté mes épaules. Tout en flânant, je collecte les minutes, les répartis en petits sachets. Je les offrirai à ceux qui me bousculent.

07.11.20

Il est désormais obligatoire pour les éleveurs, dans les zones concernées, de confiner les hommes ou de poser des filets pour empêcher tout contact avec les Sauvages, et ainsi limiter les risques de contagion. Par ailleurs, les rassemblements d’hommes vivant encore sont interdits, en particulier sur les marchés – exception faite, toutefois, pour les lâchers de marmaille imberbe en terrain scolaire.

Les attroupements d’hommes presque morts restent tolérés dans le strict respect des règles sanitaires, et toujours en privilégiant les grands espaces ventilés. Disposant d’une capacité d’accueil inégalée à ce jour, les déserts seront réquisitionnés, donnant ainsi lieu à la mutation des mirages.

Enfin, nous assistons depuis quelques jours à un beau témoignage de solidarité : poulardes, pintades, oies et autres volailles se sont également enfermées à triple tour (ce qui est un tour de plus que d’habitude). Gavées de compassion à n’en plus pouvoir, elles se proposent d’adoucir la crise en participant activement à l’effort de guerre sanitaire. Dès lors, tout le poulailler s’engage à ne pas sauver sa peau avant d’avoir sauvé Noël.

31.10.20

Journal du jeudi 29 octobre 2020. Les fleuristes sont classés comme commerces non indispensables mais disposeront de quelques jours supplémentaires avant de devoir fermer leurs portes. Si le reconfinement débute ce vendredi à 00h01, eux pourront rester ouverts jusqu’à dimanche soir, afin de permettre aux Français d’aller fleurir les tombes de leurs proches pour la Toussaint.


L’histoire qui suit a commencé bien avant que les cimetières survivent aux fleuristes,
et que les fleurs ne soient plus essentielles qu’aux pierres.


Je ne peux pas faire plus d’un mètre dans la rue sans que l’on me demande où acheter des fleurs. Lorsque, pareille à un soliflore, je suis installée sur une marche ou un banc au soleil, c’est pire : je ne peux synthétiser la vitamine D sans être sollicitée constamment ! La dernière fois que j’ai passé la porte d’un fleuriste, c’était pourtant dans un état confus afin de soigner ma bronchite avec un plant d’eucalyptus, que j’avais moi-même agrémenté d’une petite carte me souhaitant « Bon rétablissement ». Je ne saurais donc expliquer cette confiance aveugle que j’inspire depuis toujours. Ai-je donc une tête à connaître tous les fleuristes du quartier ? Est-ce à cause de ma fraîcheur printanière, de mon teint un brin rosacé, de mes robes fluides et romantiques, de ma lessive fruits et fleurs d’été — ou, depuis peu, de mon masque en coton liberty ? Le mystère reste entier à ce jour.

(Je précise qu’en revanche l’on ne me demande jamais l’heure, ce que je prends comme de la courtoisie, aussi comme du bon sens : après tout, on ne demande l’heure qu’aux teints gris et froissés. Et puis, il est vrai que je ne me soucie pas du temps qu’il est, à la rigueur du temps qu’il reste. Aussi le ciel suffit-il à m’indiquer quand vient l’heure de rentrer.)

Quoiqu’il en soit, je n’ai pas attendu la fin du monde pour être le phare dans la nuit de nombreuses âmes perdues, et j’ai toujours répondu de mon mieux à toutes les requêtes, à tous les profils, même si je conseille en priorité les plus paniqués : oui, le bouquet tout prêt, bien qu’impersonnel, reste une valeur sûre, une sorte de meuble Ikea amélioré sans le risque de mal assembler. Il s’agit la plupart du temps de bouquets de dernière minute, pour un anniversaire oublié, un départ à la retraite brutal, une imprévisible promotion, une invitation à dîner pénible mais inévitable… Je recueille aussi souvent les confidences d’hommes – pères de famille, amants, ados révoltés – prêts à tout pour se faire pardonner (ils savent rarement de quoi). Enfin, j’ai récemment croisé la route de beaucoup de jeunes filles qui souhaitaient se remercier d’un cadeau, sans raison particulière, par pure bienveillance envers elles-mêmes. Une fois déposées devant les corolles épanouies, elles n’ont jamais manqué de me remercier en m’offrant ou bien en distribuant – le doute subsiste là encore – des étiquettes en forme de vulves autocollantes estampillées « Plaisir de s’offrir ».

J’ai beau avoir le cœur sur la main, en vérité, je n’ai aucun sens de l’orientation. Par chance, je dispose d’un très bon odorat et privilégie donc l’itinéraire partagé, évitant ainsi de me lancer dans d’incompréhensibles explications. C’est simple : je prends mon concitoyen par la main (s’il refuse, je l’aide au moins à porter ses courses, pousser son vélo, tenir sa canne) et le conduis jusqu’à la destination souhaitée en me laissant guider par les effluves végétales, aussi en guettant les rares passants munis de bouquets afin de reproduire leur trajet en sens inverse. J’avoue m’autoriser parfois quelques détours afin de faire durer un peu plus longtemps le sentiment si bref d’être utile, pour ne pas dire indispensable. Quand j’ai fini ma mission, je retourne à mon banc qui, trop souvent, a été pris d’assaut entre-temps, et dois donc repartir en quête de cet endroit qui, dit-on toujours, n’attendait que moi. Cela dit, je ravale volontiers mon amertume avec la certitude d’avoir accompli une bonne action – au moins pour les vases.

22.10.20

Ce serait bien un couvre-feu pour l’enfer. Comme un éteignoir sur le pire.
Sinon, il reste ce couvre-lit en velours piqué, le couvercle mousseux de nos bains-marie, et puis mes habitudes tenaces.

Après la nuit, je lirai les lignes de la main sur nos visages.

La couette bave sur le sol tandis que le chat vomit ses poils. Le frigo, lui, digère et dégivre. Le fond d’une casserole brûlé trempe dans l’évier. La bouilloire, restée en veille, maintient au chaud de l’eau tiède. Je sens que je couve quelque chose. Test oblige, je regarde sous le lit. Il est là. Patibulaire et tapi sur le parquet flottant, il attend, fomente, menace et grandit. Je rentre vite les orteils sous les draps, cache tout ce qui dépasse, tête comprise. Le tissu gondole tant la peur est humide. Ne reste plus que l’oreiller pour m’aider à décrire mon visage.

Le ronron de mon souffle couvre quelque chose qui respire ici même. Il sortira quand bon lui semble. Lui n’a que faire du couvre-feu, il se moque déjà bien des veilleuses. La plupart du temps, il quitte sa cachette quand le sommeil arrive enfin sous les vivats des borborygmes qui commencent leur travail. À l’heure comateuse où le cauchemar s’assoupit, où les paupières s’alourdissent et la vessie pèse. Où la bouche devient pâteuse à trop différer la soif. Oui, c’est quand les crampes enfin se relâchent que surgit le monstre, ou bien un hoquet ridicule. Et pour qu’il passe, je dois de nouveau veiller à avoir peur (autrement, j’attends la lumière du jour).

Parfois, quand je retiens ma respiration par le bras, elle me pince en retour.

18.10.20


Le 16/10/2020, à Conflans-Sainte-Honorine, Samuel Paty, un professeur d’histoire-géographie, est retrouvé décapité aux abords du collège où il enseignait, après avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours prononcé le 5 octobre sur la laïcité et la liberté d’expression.


Drame : nom et lieu commun. A l’origine, pièce de théâtre. Mot valide au Scrabble. 7 points. Cinq lettres qui, mises dans le désordre, peuvent former l’arme et l’amer. Reste D qui aura tout le loisir d’inaugurer ailleurs la diffamation et le désastre.

Il est difficile de différencier le masque d’un socle, unique support de quelque tête en marbre, ou bien d’un col de chemise s’attachant à habiller pudiquement ce que l’on sait pourtant disparu. Les élastiques encore maintenus par les oreilles comme, au bord du précipice, l’instinct veut que l’on s’accroche à tout ce qui dépasse, rendent pourtant sa présence évidente : glissé sous le menton comme l’on rend les armes, il s’agit bel et bien d’un masque. Lequel, s’il fait d’habitude disparaître derrière lui l’expression du visage, est ici tout ce qui libère le cri, ce qui redonne forme humaine, devenant malgré lui la seule et l’absurde relique d’une vie passée à soulever les voiles opaques des fenêtres borgnes. (Ce qui s’appelle couramment « enseigner ».)

Si l’on fait donc perdre la tête à ceux qui croient trop peu en Dieu, la perdent davantage encore ceux qui ont simplement cru en l’Homme.


On peut facilement passer toute une vie à chercher les valeurs, les idéaux ou les principes qui seront dignes de porter la majuscule sans ployer. Tous en sont capables tant qu’on ne les charge pas de mil intentions captivées par elles-mêmes. Certains trouvent plus vite que d’autres, je dirais même qu’ils se précipitent, faisant de tous les possibles minuscules une seule et même ruine.

Je mélange : nuire. Je reconstruis : réuni.