Catégorie : feuilletons

06.06.22

(La fleur de douche & le gant de crin)

« Quelle histoire ! Il fallait en rester à l’incipit sinon l’étirer vite jusqu’au point final — Pas évident de retrouver la première page sous ton millefeuille de soins ‘‘à la japonaise” tu dis

Dire que j’avais écrit à même la peau et jusque dans la paume quelques antisèches en matière de rabibochage — Et puis quoi ? elles auront toutes disparu dans l’eau du bain où marine la fleur de douche où macère encore ton gant de crin

Je les pensais indélébiles comme c’était à l’encre de seiche or il n’en reste plus aucune trace rien — Rien que ta peau décapée néanmoins douce ta peau d’ores et déjà de petite geisha »

23.05.22

(le mitigeur & la double vasque)

« On s’était promis une vie de château on n’a construit que des remparts (+ une table basse qui sert de vide-poche et de meuble télé) — Eh dis ! on a quand même une double vasque un lit double trois écrans de streaming la clim un lave-linge avec je sais pas combien de programmes un aspirateur triple A sans parler du triple vitrage !

A quoi bon la double vasque ? tu craches toujours de mon côté même que tu t’en gargarises — Ton capital sympathie est sérieusement en baisse depuis l’apparition des cotons réutilisables (penses-tu à les laver avant de te débarbouiller avec ? franchement je reste mitigé)

Le mitigeur ! c’est le mitigeur qu’il faut changer ! — Penses-tu vraiment que nous en serions moins éclaboussés ? »

19.05.22

(le sac à viande & l’âme à ressorts)

« On aurait dû prendre le matelas avec une meilleure indépendance de couchage au lieu du king-size — Si je ne m’abuse nous disposons d’un sac à viande il t’attend au grenier ou bien à la cave ? je m’y perds dans tous ces dépotoirs

Et mon dos tu y penses à mon dos ? — J’avoue que je n’y pense pas trop tu me l’auras tourné plus souvent que la tête

N’empêche qu’il va passer l’arme à gauche regarde regarde les deux cratères sur les bords — Ça ne serait pas arrivé non si l’on avait choisi l’âme à ressorts »

17.05.22

(le ploc du couvercle)

« Bon sang t’en as pas marre de ces phrases bateaux ? — C’est bien là où le mât blesse tu compartimentes tout sinon ça divague

Cherche pas j’ai atteint mes limites pour aujourd’hui et puis j’ai la migraine — Tu devrais la mettre en bocal à côté de tes trucs en vrac ça pourrait faire des germes et même des larves

Il s’agit de denrées non périssables — Appelons un chat un chat il s’agit de pièges à mites alimentaires, inévitable

Des piques encore des piques mais toujours pas de chien parce que tu es allergique — Tu ne sors jamais de ta zone de confort comment voudrais-tu sortir un chien matin midi et soir comme ces gummies vegan que tu dévores No stress total detox et j’en passe et des boosters qui gomment à peu près tout sauf tes TOC »

11.05.22

(le choix de la déco)

« Il me tarde que la nuit tombe et elle finira par tomber c’est sûr — Comme tout ce que tu accroches vaguement au mur

Quand je tomberai de fatigue tu pourras lever le camp et aller décrocher la lune comme l’a prédit ton horoscope — Non sans récupérer au préalable crochets chevilles et marteau il ne faudrait pas que tu défonces toutes les cloisons dans un accès de rage qui finira par retomber, patience, comme la ventouse des torchons

Décidément tu me regardes de travers depuis que j’ai fait tomber le niveau à bulles — J’enfonce le clou depuis que tu ne ramasses plus ce que tu bouscules »

10.05.22

(le périmètre du tapis)

« Tu n’as jamais été aussi haut perchée tu te rends compte — Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à faire les cent pas pour faire ses nouvelles chaussures

Je vois que le parquet est déjà plein de rayures une vraie marinière — Goethe disait “C’est pour savoir où je vais que je marche” et je vois déjà 13 centimètres au-delà de la balustrade bientôt l’aventure

Ces escarpins te font de belles jambes de très belles jambes en effet cependant le cuir est vraiment de mauvaise qualité — J’ai quelques ampoules et alors ? Autant dire que j’ai rarement aussi bien vu où je mettais les pieds

Écoute… si ça te permet d’éviter le sujet qui revient continuellement sur le tapis — Remercions-le plutôt d’offrir un toit cosy à tout ce qui s’émiette jusqu’au prochain soulèvement »

09.05.22

(danse de salon)

« Merde encore une écharde ça commence mal (ça continue cahin-caha) — C’est bien toi qui disais lundi est le pied gauche de la semaine (surtout quand l’on marche pieds nus si tu veux mon avis)

C’est toi qui voulais du vrai parquet et tu ne remets jamais la pince à épiler à sa place après l’avoir mise dans ton nez — Tu comptes patienter jusqu’à dimanche pour voir la vie du bon côté ?

Exact et sans me presser j’en ai assez de courir après ce qu’on avait avant ça me tord les chevilles — L’embauchoir nous aura fait défaut on a perdu notre forme d’origine

Vivre chaque jour comme si c’était le dernier tu disais hier et depuis l’on ne fait que mourir et maintenant je boîte comme une vieille — Disons comme le dernier de la semaine pour commencer et veux-tu bien arrêter le carnage montre-moi donc ce pied que je t’en débarrasse »

02.05.22

(le cinq-à-sept)

« Tu as pris ma place cette nuit côté porte Dois-je te rappeler que ce bord était le mien avant que tu ne me le piques comme la dernière part de ce carott cake — qui t’aurait rendue plus aimable ?

C’est la cerise sans le gâteau — Maigre collation excuse du peu Tu es plus difficile à approcher qu’une scutigère véloce livrant à tout berzingue des plats tièdes ou un kit SOS Apéro

Tu ne manques pas d’air tiens récupère plutôt le matelas gonflable de ton foutu copain qui a squatté notre salon pendant combien de temps déjà hein combien ? — Tu es un lit de mensonges accueil atonique 7j/7 tiens comme SOS Médecins (dans la salle d’attente c’est le même épisode d’Oggy et les cafards qui passe en boucle)

Je serai devant ma sitcom au doublage atroce qui te hérisse les poils avec les rires enregistrés et donc communicatifs contrairement à toi dont je décrypte les sous-titres tant bien que mal du soir au matin Là c’est ma pause — Et le quatre-heures c’est pour les chiens ? La prochaine fois qu’on s’essayera au tea time rappelle-moi de faire un clafoutis de tes bêtises tu avaleras tous les noyaux enfin j’aurai ta peau »

30.04.22

(le distributeur de glaçons)

« Vivre d’amour et de glace pilée sera fort commode grâce à notre prochain frigo signature multiportes dont deux qui se font face — En attendant tu as laissé la bombe hors de celui-ci que tu recouvres de magnets dégueulasses

Sa capacité est de 529 litres tu te rends compte toutes les réserves qu’on pourra faire ! Damn, de vrais ricains ! — Tu n’es vraiment pas commode Il te manque une case of course et quelques tiroirs in fact

Avec un minibar indépendant en plus ! Je t’en dirai des cheers chéri tu ne pourras plus te passer de sangria à ma façon — En attendant les fraises seront sans crème fouettée ce soir (sans parler de la mayo qui traîne dehors depuis ton intérêt soudain pour le froid statique)

Décidément tu es triste comme un pare-brise qui dégivre ou pire ! comme ce bac à œufs inutile à côté de la moutarde — Permets-moi d’émettre quelques réserves face à tant d’emballement pour un appareil qui conserve simplement tout ce que l’on entame et qui finit ensuite étiqueté au congel parce que c’est trop c’est beaucoup trop pour juste deux »

29.04.22

(la microsieste)

« Tu peux dormir sur tes bouchons d’oreilles faits sur mesure j’ai mis un réveil à 15h28 pour ton cours de Gym Tonic — Mais que tu me rassures as-tu pensé à ton dilatateur nasal anatomique ?

Voilà le hic Tu mens comme je respire c’est maladif — Tu ronfles même quand je trêve… systématique

Le repos aura été de courte durée Tu veux la guerre tu vas l’avoir — J’aimerais seulement un bout de la couverture que tu accapares et pourquoi pas un geste disons macroscopique »

28.04.22

(la plante verte)

« Quoi tu n’es pas toute seule dans ta tête Qu’est-ce que tu cherches à nous dire encore ? — Que je suis très seul dans le décor C’est comme habiter un soliflore

Qu’y puis-je si tu ne sais pas t’entourer Il n’y a qu’à voir toutes ces bougies que tu ne te décides jamais à allumer — Je n’ai pas choisi de rester planté là dans un T2 à moitié vide de toi qui plus est sans balcon ni judas

C’est que tu ne sais pas remplir ton temps libre Arrose donc les plantes avec cette coupe pleine à ras bord — Tu parles de la plante verte celle qui dépérit ou la carnivore ? »

26.04.22

(sous plafond)

« C’est vrai je mène bien ma barque, d’accord j’ai le bras long, mais est-ce une raison pour que je change toutes les ampoules de la maison ? — Le plafond est à peine plus haut que ma tension ainsi que tu m’en fais volontiers la remarque

L’escabeau serait la solution si tu ne l’avais prêté au voisin qui n’ouvre pas quand tu toques parce qu’il est sourd comme un pot ou bien mort — Ce qui est une chance quand tu hurles sur tout ce qui bouge peu s’en faut en tout cas quand tu débloques

Ce qui reste un problème j’insiste pour récupérer ce qui autrefois était en notre possession et qui aurait pu élever le niveau du débat à ce que je vois — Comment peux-tu voir quelque chose dis-moi il fait aussi noir aux cabinets que dans le placard »

25.04.22

(sitôt lundi)

« Je porte la trace de ton regard regarde tellement tu me dévisages — L’occiput a une curieuse façon de remercier l’appuie-tête sitôt remis

Comme si l’on pouvait se reposer sur toi ! tu as toujours mal quelque part — Il faut dire que ta pommette est plus saillante qu’un fusil d’affûtage

Ne nous serions-nous pas croisés hier dans cet autre couloir qui ne mène nulle part ? tu revenais de loin et de profil disons de trois-quarts — Tu dois confondre avec l’isoloir Ce n’est pas la première fois que tu dérailles sitôt lundi »

24.04.22

(un sale quart d’heure)

« Peux-tu approcher la table basse ? j’aimerais étendre mes jambes (que tu les masses) — On croit entendre ta mère ! La contention te rendra ingambe (si tu coopères)

J’ai passé le doigt sur la surface c’est fou regarde la pellicule revient chaque jour à la place du crime — Comment pourrait-il en être autrement ? tu passes ton temps à faire la poussière pire qu’un film qu’on rembobine

Que ne ferais-je pas pour ton allergie oculaire — Reprendre le ménage là où tu l’as laissé par exemple devant la porte attendent plusieurs bouteilles bonnes à jeter »

23.04.22

(le pousse-café)

« Tu pousses un peu là… Café + calva ça ne te réussit pas — On peut bien me priver de repères mais jamais de mon petit remontant ça va pas la tête !

Non linotte ce tête-à-tête ne vole pas haut même qu’il se mord la queue — Tu avais sur le bout de la langue un nom d’oiseau qui te l’aura mordue (ça saigne plus que j’aurais cru)

Tu n’es pas à l’abri vieille branche de trouver l’équilibre à quatre pattes — Je vais te le prouver sur le champ et la huitième latte du plancher que tu as posé à la va comme j’te pousserais bien dans les orties »

22.04.22

(le ramasse-miettes)

« C’est plus tendu malheur que la peau de ma panse — Il est grand temps de desservir je pense et se répartir les crasses

Il faudra finir les restes ce soir au pire demain midi — Ou bien tout congeler avec ce qu’on aura entamé depuis

Vidons ensemble le lave-vaisselle pour à nouveau le remplir — Malheur ! Voilà qu’il me priverait de ma petite tâche digestive ! »

21.04.22

(sous les coups de midi)

« Je vois bien que tu n’es vraiment pas dans ton assiette — Oh c’est bien vrai je suis au bout de ta fourchette

Tu as toujours l’oh à la bouche nom d’un chien — Tu sais bien enfin je l’espère qu’il s’agit là d’onomatopée

Vas-tu finir par cracher le morceau qui rumine oh là là — Tes reproches couvrent même le bruit de la hotte la vache elle t’aspirera un jour… et pffuit ! »

20.04.22

(assaut du lit)

« Lève-toi et sache que tu ne tiens pas debout — C’est que j’ai oublié le repose-pieds en voulant tout prendre en main

Quand tu parles ça fait des bulles à mémoire de forme — Tu sais bien comme chacun sait enfin je l’espère qu’il s’agit là de phylactères 

Pardon mais tu es assis dans mon fauteuil crapaud — C’est tout à fait faux je suis assis sur les ruines du château »

18.04.22

Souviens-toi que tu es soupière et que tu redeviendras soupière.

Tant de meubles nés en kit
et qui ainsi nous quittent
C’est fou ce qu’ils termitent
Ils auront donc fini par se décomposer d’eux-mêmes
Est-ce bien tout ce qu’ils méritent ?
Qu’ils puissent reposer en pied
Ou sur le bras du canapé

17.04.22

— Sauve ta peau, je me charge des meubles !

— Bien, on gagnera du temps et, comme chacun sait, le temps c’est des fonds de tiroir.

— Mais attends voir, comme je fais partie des meubles, il faut sauver celui à rallonges plus que tout autre chose !

— Tu ne penses donc qu’à t’éparpiller ! A mon sens, la passoire reste la priorité : prends-la donc sur la tête comme elle a la forme idoine. C’est une chance, tant de praticité.

— A t’écouter, le plus important c’est égoutter. Mais que reste-t-il alors ? Et puis, quelle idée de s’encombrer de tous ces trous ! Non, vraiment, je ne suis pas d’accord. Puisqu’il se joue toujours quelque chose dans le dos, c’est donc là qu’il faudra transporter la banquette de piano.

— Nous n’arriverons donc pas à accorder nos violons !

— C’est du pipeau ! Décidément, la musique, ce n’est vraiment pas ton fort.

— A ce rythme-là, on n’est pas sorti de l’auberge… Sauve les meubles si ça te chante, mais abandonne donc le prie-dieu à son sort !

— C’est déjà fait, qu’est-ce que tu crois ! En rien, je m’en doute bien. Toujours est-il que j’ai la situation bien en main. Reste juste à prendre la porte. Après toi, je t’en prie. Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Ta carcasse bloque le passage ! Prends la porte, te dis-je ! On ne va quand même pas partir sans pouvoir entrer autre part !

— Attends une minute, je sauve ma peau, tu sauves les meubles, mais qui donc pour sauver l’immeuble ?

08.04.22

Sous un tonnerre d’encouragements ou bien sous la menace, c’est dans le bassin sportif qu’il faut faire ses preuves. Montrer tout ce que l’on ne sait pas faire. Enfin, ça dépend de son niveau bien sûr, si l’on est dans le groupe expert ou celui qui galère. Je vous laisse deviner où je me situais alors, quand j’avais leur âge : tapez « glouglou » dans Google Maps – mais cessez de me taper avec la perche voulez-vous !

Les yeux rivés sur les gros chiffres rouges du panneau d’affichage, je constate qu’il n’est toujours pas l’heure de partir et que la température de l’eau est de 27 degrés. Ben voyons ! J’accompagne un enfant malentendant : il n’est pas aveugle ! D’ailleurs il n’y croit pas plus que moi, à ces 27 degrés. Sa mâchoire claque comme le petit bedon d’Abel quand, avec un courage immense pour son jeune âge, il saute du plongeoir. Tous grelottent en rang d’oignons, pareils aux lamelles des stores sous la tempête, et je ne peux pas les rassurer puisque je ne suis pas un panneau d’affichage : l’eau est froide, je ne vais pas mentir. Les lèvres de la petite Brune sont aussi violettes que les lunettes de plongée d’Agathe, l’hématome d’Edgar et les varicosités de la maîtresse qui a quitté ses bas de contention pour enfiler des tongs. Pour ma part, je ne sens plus mon pied droit que j’ai immergé, non sans crainte, jusqu’à la malléole pour donner l’exemple, du moins la direction à prendre. Heureusement, c’est fini pour moi ! J’y suis déjà passée il y a quelques années… et j’ai survécu. — J’ai survécu, regarde ! Le calvaire commence pour toi, je sais, c’est à ton tour de tendre les bras, d’attendre comme un piquet le moment inévitable où tu vas boire la tasse, mais ça va aller, je te promets : tu remonteras toujours à la surface comme les pâtes alphabet.

Assise sur le banc, à côté d’un parent accompagnant accompagné de son téléphone portable auquel il doit rendre des comptes pour qu’on lui rende la pareille, je ne suis guère plus à l’aise que mes petites ouailles détrempées. Certaines, plus aguerries cependant, nous éclaboussent à chacune de leurs prouesses acrobatiques – toutes capturées, sans exception, par le paparazzi accompagnant en mode rafale (mais qui est donc son enfant, à la fin ?!)
C’est la première fois que je vois mes jambes nues depuis l’été dernier : elles ont encore la couleur de l’hiver, des ecchymoses comme des traces de pas sur la neige flasque, aussi quelques poils incarnés. Sans doute aurais-je dû me gommer davantage. A l’avenir, je privilégierai le gant de crin à la fleur de douche. Dès à présent, je peux simplement me quitter des yeux, relève ainsi la tête en direction des gros chiffres du panneau d’affichage.

Pour la vingt-septième fois peut-être, le moniteur plonge sa perche pour récupérer le bonnet de bain de Clémence dont j’avais pourtant cru dompter la crinière à l’aide de beaucoup d’élastiques et de patience. Puisqu’il était impossible de prendre la totalité des rebelles d’un seul coup de filet, j’avais dû procéder en plusieurs étapes, avec l’aide de la principale concernée, laquelle devait coller son front contre mon ventre et maintenir les boucles les plus rétives pendant que j’étouffais le reste de la masse frisottante jusqu’à perdre haleine moi-même. Je lui avais arraché plusieurs touffes au cours de l’opération mais, à l’évidence, cela n’avait pas suffi à mater l’irréductible tignasse, définitivement incompatible avec la contenance somme toute limitée du bonnet dit extensible (ben voyons).

Finalement, je compte le nombre de bonnes raisons de s’enfuir à toutes jambes, même si chacun sait qu’on ne doit pas courir à la piscine. Sinon, on glisse et on peut se casser quelque chose, et oh ! malheur ! on ne peut plus aller à la piscine. Ne pensez pas que j’en fasse tout un plat ! J’en fais un roman-fleuve à la rigueur, mais le plat, c’est Abel qui le fait, et pas qu’un d’ailleurs. Au moment de plonger, il lève trop la tête, me regarde avec désespoir comme si j’étais son ultime bouée de sauvetage, et plaf ! le pauvre ! à plat ventre sur l’eau soudain dure comme la glace. Je l’aide à remonter l’échelle et lui glisse à l’oreille (enfin débarrassée du bonnet qui a lui aussi fini par lâcher prise et rejoint celui de Clémence pour commencer une nouvelle vie à deux) : Je sais, mon grand, je sais comme ça brasse, la piscine.

01.04.22

Il neige en avril et je suis accompagnatrice piscine. Deux informations parfaitement complémentaires comme le rouge de colère et le vert de peur.

Tous les vendredis après-midi, j’aurai donc sept ans. Huit tout au plus. Je serai à nouveau cette gamine terrorifiée, comme je disais quand j’étais terrorisée et terrifiée en même temps, ce qui arrivait souvent à l’école. Comment accompagner, surveiller et rassurer des élèves à peine plus jeunes et plus courageux que moi ? Dites, c’est vraiment obligé, le Cycle Piscine ? Si je me fais tatouer tout le corps dans la semaine, je pourrais être dispensée ? Après tout, il faut trouver des excuses adaptées à son âge légal. Je fais ce que je veux de mon corps et de mon imagination. Croyez-moi, ça ne sera pas beau à voir, tout ce rouge sous la cellophane et ça pourrait s’infecter… Aussi, donner de mauvaises idées aux enfants (je ne compte pas me faire tatouer l’alphabet, des petits cœurs ou des chatons). D’ailleurs, j’ai prévu de me faire percer dans la foulée, et la nuque et les tétons. Vous imaginez un peu ? Ce n’est guère pédagogique. C’est peut-être mieux que je reste à la maison.

Bassin ludique, qu’ils disent : comme l’on s’amuse, c’est sûr, à avaler tant d’eau pleine de chlore et de pisse ! Le tout en allant chercher des anneaux multicolores dans ces profondeurs insondables, qui sont vraiment très loin de la surface où l’on respire bien. Quand on y arrive enfin, faut dire qu’on le hisse fièrement, ce maudit précieux anneau ! A bout de bras, on se dépêche de le tendre au moniteur avant qu’il ne nous glisse des mains et ne retombe à la case départ qui est au fin fond du bassin, et que fait-il alors, Monsieur le moniteur ? Ce qu’on avait repêché, à la sueur du front cisaillé par le bonnet de bain imperméable – disons plus imperméable déjà que les yeux et les oreilles –, il s’empresse de le relâcher ! Il dit que c’est super mon petit, et plouf, comme si de rien n’était, il le jette à la flotte et ça nous éclabousse au passage ! Et la consigne maintenant, c’est d’aller en chercher un autre d’une autre couleur, par exemple un rouge ou un vert, pour voir ce que ça fait encore, de tâter plein de pieds les yeux fermés en espérant ne pas mourir comme ça, avec le pied d’un copain ou un anneau en plastique dans la main pleine de doigts fripés. Franchement, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle à ravaler autant de morve et de pleurs. Me réconforter, c’est pas mon fort.

Mordre la poussière, oui, si c’est du sable.

le syndrome de la terrasse — 4

Tu ne fais l’impasse sur aucun détour, retrouves sans peine les artères transversales, les petites rues perpendiculaires, les circuits tordus d’autrefois. Ta foulée insouciante redevient parcours stratégique ; l’errance somnambule, une marche alerte. Tu arpentes un monde parallèle qui n’a guère plus de centre : pas d’autre choix que de prendre la tangente. Changer d’apparence, prendre un nom de code, la perruque disco de ta fille, la canne du voisin qui se fiche bien que tout rouvre dehors, déjà que l’ascenseur fonctionne et l’emmène quelque part, par exemple à la boîte aux lettres. Tu te contentes finalement de porter des lunettes noires, monture passe-partout, verres miroir, regard impénétrable. Reste que ce retour à la normale est un étrange point de départ.

Les explosions de joie te font sursauter comme un champ de mines – disons, des pétards. Tu ouvres l’œil qui avale du pollen, fuis les regards carnassiers. Les m’as-tu vu, passe encore : s’ils te dévisagent depuis leurs clinquants perchoirs, ce n’est que pour vérifier si, ou non, tu lèves la tête, les remarques ou les reflètes. Tu es tout au plus une donnée statistique. Pour toi, c’est sans danger : tu restes incognito.
D’autres, en revanche, surgissent de la nappe uniforme comme diables en boîtes et, du bout de leur ressort, crient ton nom avec un tel enthousiasme, bon sang !, de fait ruinent en un temps record ta couverture et tout le crédit que tu portais à tes nouvelles lunettes motif camouflage. Aussi physionomistes que démonstratives, les têtes connues – que tu devrais reconnaître – ont rarement de mauvaises intentions mais, il faut le dire, la voix qui porte : une fois dans leur champ de vision, aucune chance de t’en sortir.

Ainsi pris au dépourvu, tu manques de répartie, restes muet ou bien te répands en excuses invraisemblables. Il ne faut pas vexer le livreur qui doit passer entre 11 et 16 h pour prendre tes empreintes et te donner en échange un cube de ruban adhésif (lequel cache la surprise que tu attends). Ou encore, tu as laissé la porte sur les clefs, le feu sur la casserole, le balcon sur le chat, bref, tu dois rentrer au plus vite. D’ailleurs, ton chat doit manger à heures fixes sinon il changera les rideaux de la cuisine sans ta permission ou, pire, mettra des pièges à souris sous ton oreiller, à la place de la télécommande télé, dans les poches de ton blouson… C’est vraiment gentil mais pas vraiment le bon moment : tu te rends dare-dare à ton premier cours de dédramatisation et le reste du groupe, quoique bienveillant, doit commencer à s’impatienter, voire même penser que ça y est, te voilà séquestré dans le camion fou du livreur qui écrira désormais ses maudits avis de passage avec ton propre sang. Et puis, Mercure rétrograde, non ? Enfin, quand tu manques d’imagination : tu n’es tout simplement pas celui que l’on prétend, on doit te confondre avec une autre personne qui te ressemble, oh, y’a pas de mal, ça t’arrive souvent.

Une fois revenu à la raison, tu dis au chat impatient d’aller voir ailleurs si l’on te suit. C’est alors qu’il tourne sur lui-même pendant parfois un bon quart d’heure. Après t’avoir donné le vertige, il s’enroule encore et commence une longue sieste au creux de tes cuisses, à égale distance de tes genoux et de ton nombril. Installé en spirale, il ressemble à l’œil de Sainte Lucie.

le syndrome de la terrasse — 3

On te déroule le tapis rouge, c’est-à-dire un paillasson plutôt large. Aussi as-tu l’impression de rendre visite à une jolie fille qui, malgré quelques réticences tangibles, apprécie que tu la courtises. Si tu ne dois passer la porte, tu peux en revanche séjourner un temps sur le seuil où tu montreras tout ton attachement, aussi ta patience – libre à toi d’y déposer des fleurs, installer un cendrier, une petite chaise pliante… et pourquoi non ? Se dire que c’est le printemps, le soleil brille, les jours s’allongent. Somme toute, c’est agréable de rester dehors. Et puis franchement, il fait toujours bon vivre sur un paillasson plein de fleurs et de chatons miaulant tous en chœur un « Bienvenue » si convivial.

Reste qu’avant de renouer avec les plaisirs de la table, tu apprendras à aimer ceux de la chasse. Rester vigilant, suspendu aux lèvres des fumeurs qui écrasent la cigarette juste avant l’ultime goutte de leur boisson. Flairer les disputes autour de l’addition, guetter le débat quant au pourboire, remarquer la anse du sac que l’ado soulève pour signifier son départ, fixer le téléphone que le costume deux pièces retourne régulièrement pour vérifier l’heure qu’il est, les minutes qu’il reste : pause terminée, il est temps pour lui de repartir, et toi enfin de pouvoir t’asseoir.

Une fois installé, suffisamment loin des autres tables (fini le temps où l’on se cherchait des poux dans la tête, et quel soulagement au fond, de n’avoir les bras assez longs), tu ôteras ton masque, afficheras un sourire radieux, une couperose toute neuve, un comédon printanier. Ah, le grand air ! Surtout, se faire servir ! L’eau en carafe te fera belle impression, aura en fait le goût désagréable de tes premiers cours de piscine. Un goût trop infect pour ne pas te faire regretter le filet d’eau de ton robinet entartré (non moins ta baignoire). Tu feras donc l’impasse sur l’hydratation. Prendras tes aises, quitteras sûrement ton blouson, étireras les bras, étendras les jambes (une nouvelle fois soulagé d’être assis à distance raisonnable du groupe de copines te soupçonnant déjà de chercher à leur faire du pied, mais qu’est-ce que tu y peux à la fin !, tu as hérité des jambes élancées de ta mère).

L’énergie contenue de la traque excitera finalement ton appétit. Tu ne te refuseras rien. Et partant, t’éclaircir la voix, héler le garçon, d’abord commander la boisson : Rouge ou blanc, le pichet ? — Pas trop bouchonné, ce sera par-fait. Faire changer les couverts (un peu sales), réclamer des glaçons vous serez gentil, demander une cale ou juste un dessous de verre, un petit bout de carton, enfin bon sang que ce soit stable !, trouver la viande trop cuite, les pâtes trop froides, chipoter sur le prix de l’accompagnement, retarder le temps du café, se laisser tenter par un digeo, prendre des nouvelles du patron, sa femme et ses enfants, accepter un petit dernier pour la route, éructer dignement, desserrer ta ceinture, envier les plats que l’on sert aux autres, regretter ton choix, te jurer de ne pas reprendre ça la prochaine fois.

le syndrome de la terrasse — 2

Si l’intérieur reste inaccessible comme le moucheron dans le verre, du moins pourras-tu frôler ce qui dépasse : l’aile droite de la terrasse. Aussi, en tendant bien le bras et sans décoller les fesses du plastique de ton siège, tu toucheras du doigt le rétroviseur d’une voiture garée de travers, à moitié sur le trottoir, et la queue du chien lapant de l’eau tiède dans un vieux Tupperware qui a depuis longtemps perdu son couvercle.

Mais d’abord, attendre ton tour, respecter la Jauge. Tu auras tout prévu : une bonne heure d’avance, des chaussures confortables, quelques en-cas pour tenir la distance, enfin la preuve de ton innocuité. Dans tous les formats qui existent. Te voilà prêt à dégainer le papier tamponné et, non sans fierté, ton Damatrix (tu viens d’apprendre le mot, ne te lasse donc pas de l’employer, surtout pour l’user très vite). Ce « code-barres carré à deux dimensions et haute densité, représentant une quantité importante d’informations sur une surface réduite » te donne finalement une image claire de la situation, disons le schéma de ce qui t’attend : une foule compacte et enjouée, prolixe bien qu’illisible, des grappes tantôt disparates tantôt écrasées, une série de petits points disposés au cordeau, un nombre important de pupilles dilatées.

Tu seras seul, facile à intercaler : avanceras tes arguments, en même temps qu’un pied. Attraperas au vol des morceaux de conversations (salées) et des énigmes (tièdes), adopteras les pourboires qui traînent, rattraperas les plateaux qui valsent. Te rappelleras comment trinquent les verres, débordent la mousse, puent les lavettes (presque toujours jaunes). Tu découvriras un nouveau trafic de flashcode. Le démantèleras. Tu observeras comment font les autres – propos de table et scènes de chasse –, ça n’aura pas l’air si compliqué en somme. Tu finiras par apprendre, sur le tas. Sur le tard, peut-être, déjà.

Une fois installé, coudes sur la table, pieds sous la chaise, docile et plutôt à l’aise, attendre ce qui te revient de droit : n’importe quoi avec une paille et des glaçons. Les doigts de la serveuse laisseront des traces sur le pourtour du verre. Ça ne te dégoûtera pas ; elles te sembleront familières. Pour en avoir le cœur net, au moment de l’addition, tu lui tendras discrètement ton téléphone qui passera au crible ses empreintes digitales. Il les lira, les reconnaîtra même ! Les prendra pour tiennes. Tu t’en serais douté : entre vous, l’indice d’une compatibilité certaine. Et tout sera déverrouillé.

le syndrome de la terrasse — 1

Ça y est. On a sonné l’hallali des livreurs et des plateaux-télé. Depuis ta cabane, tu entends les rideaux se lever, les chaises qu’on traîne sur le sol, l’hystérie du percolateur. Retirer tes pieds de la table basse du salon, les glisser sous la table du restaurant, il n’y a plus qu’un pas. Que tu t’apprêtes à franchir.

Disons que ça ne saurait tarder : tu ne te précipites pas, te retiens même. Tu attends le moment propice, consultes les prévisions météo, repousses encore un peu le temps des agapes, des réjouissances. Aussi devras-tu savourer chaque goutte du verre que l’on t’apporte, chaque becquée du plat dont tu disposes ; bref, être à la hauteur de l’événement.

Ensuite, à toi les grands espaces rectangulaires, les bouts de trottoir, les numéros d’équilibriste au bord de la rigole, la vie à découvert en somme ! Assurément, les places seront chères, il faudra prendre ton mal en patience : tu y es préparé. Des mois d’entraînement. Des colis qui tardent à venir. Des pizzas livrées froides. Des jambes lourdes et sans repos.

Retrouver avec le temps les bonnes vieilles habitudes, tes lieux fétiches, ces modestes royaumes. De nouveau protéger ton verre des mouches et la chaise libre des vautours : Désolé mais j’attends quelqu’un. Ou bien : Si, si, elle revient. Que de joie bientôt, sur ton lopin de terre ! Passer entre les gouttes, braver l’insolation sur le coup de midi, convoiter ta proie, enfin remporter la seule table bancale, comme avant.

Et puis, trêve de sentimentalisme à la fin. Bon sang, tu l’auras bien méritée, ta pinte de bière ! et quel pied ce sera ! Encore mieux que de pouvoir pisser après des heures d’embouteillages, coincé dans l’habitacle. En rang d’oignon au bord de la route, il suffisait pour te soulager d’attendre qu’un arbre se libère ; il suffirait à présent de quitter les hautes branches du tien. Enfin, que tu te décides à descendre.

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (4)

Alors que j’approchais du but avec, pour seul destrier, le fantôme bien peu véloce de mon vélo d’appartement encore et toujours à la traîne, une idée fabuleuse me roula dans la tête – et comment n’y avais-je pensé plus tôt ! Il suffisait pourtant de supprimer les bicyclettes de tous les livres, films et chansons, pour qu’enfin cesse l’oppression des marcheurs ! Oui, il était grand temps de combattre le vélocipédisme. Aussi fallait-il des mesures radicales. Armés d’arrache-manivelles et de dérive-chaînes, nous aurions tout à gagner à déconstruire ce moyen de locomotion, installé depuis déjà trop longtemps dans le paysage urbain et artistique.
(Quant au boulanger qui persiste à utiliser une bicyclette pour diviser la pâte, il devra être sensibilisé à la Cause mais pourra continuer librement l’exercice de son métier à condition, bien entendu, de rester discret dans l’arrière-boutique.)

Pour ma part, j’avais depuis longtemps trouvé le coupable : l’affiche du film E.T. L’extra-terrestre, punaisée au-dessus de mon lit quand j’étais enfant. Le vélo y tient une nouvelle fois la vedette, côtoie même les étoiles, sans jamais se soucier de ceux qui rampent, courent, piétinent ou bien flânent. Jamais je n’avais pu voler si haut, sinon par-dessus le guidon. En conséquence, j’étais une bonne à rien qui ne décrocherait jamais la lune. Voilà ce que cette affiche disait aux gamins ! Je dus ainsi me cantonner à la meilleure façon de marcher (et malheureusement, sans Patrick Dewaere à mes côtés). Pour éviter de telles frustrations à l’avenir, il était donc urgent de changer le deux-roues en chariot de supermarché : l’extra-terrestre serait placé non plus dans une caisse à l’avant du vélo, mais dans le siège enfant dudit chariot, et la lune remplacée par une enseigne lumineuse, par exemple. Voilà de nouvelles perspectives, plus accessibles, pour les générations futures.

C’est ainsi accompagnée d’une foule de bonnes intentions qu’à présent j’entrais dans l’atelier. Le réparateur m’assura que l’opération ne prendrait que quelques minutes. Il s’agissait d’un problème « mineur » : une allumette coincée dans un rayon d’inaction. Il dit qu’elle ressemblait à s’y méprendre à l’épée Excalibur (en miniature). Je trouvai la comparaison un peu capillotractée et me demandai si tous les réparateurs avaient un petit vélo dans la tête, mais tant que ça ne l’empêchait pas de faire correctement son travail… Je n’avais donc qu’à attendre quelques instants (le temps de découvrir sur le comptoir, entre des clés Allen et des gants tout sales, Le Cycle du roi Arthur).

Plutôt que d’attendre sans rien faire, je pensai à ma circulation, fis monter et descendre en rythme les talons en guise de pompe musculaire. C’est alors qu’une « Vélorution », sans peur et sans casque, passa devant la vitrine. Une fois. Deux fois. À la troisième fois, je ne pus m’empêcher de penser qu’elles cherchaient à me narguer. Je dis elles car la manifestation était strictement féminine mais, à mon avis, d’abord réservée aux équilibristes. Droites dans leurs bottes, le nez au vent, aucune ne touchait le guidon des mains, trop occupées ailleurs à brandir fermement des pancartes. C’était vraiment épatant, pour ne pas dire épique, ce que je fis remarquer à mon réparateur mais il ne réagit pas, les yeux rivés à mon vélo et les écouteurs plongés dans les oreilles (Le Haut Livre du Graal en version audio).

Visiblement très remontées, c’est avec trop de détermination qu’elles remontaient justement la rue : je ne pus donc pas bien lire leurs slogans, écrits en très gros pourtant. Cela dit, d’après le haut-parleur, elles luttaient contre le genre bipède et, grosso modo, toutes sources de pollution. En un mot, elles roulaient pour la bonne cause, et ce, j’insiste, sans les mains ! J’avoue que je guettais le dérapage ; il ne vint pas. Survint en revanche mon trauma d’enfance, et cette croûte en forme de paon sur le genou gauche.

Cependant mon vélo d’appartement était loin d’être tiré d’affaire : « Avec ces vieux modèles là, vous savez, quand on commence à toucher à un endroit… » Bref, on m’appellerait lorsqu’il serait prêt à reprendre la route de la maison. Je repartis donc les bras ballants et, sans toutefois chercher à les rattraper, gardais un œil sur mes bonnes intentions qui m’avaient devancée.

Elles croisèrent bientôt la route de Trottinétistes qui, électriques, s’indignaient contre les courbatures. Je redoutais l’échauffourée quand je les vis prendre la tangente mais, dans la rue perpendiculaire, les attendait le chef de file des Monocyclistes, attendant lui-même que la roue tourne. Aussi encourageait-il tous ses camarades à se prendre par la main, formant alors un seul et même engin à même d’occuper le haut du pavé.

Autant dire que je vis mes bonnes intentions rappliquer à toute vitesse : elles revenaient de loin ! Soudain moins intrépides, elles ne me quittèrent plus d’une semelle, ne cherchèrent plus du reste à me faire courir, si ce n’est pour rentrer au bercail. Sur la pointe des pieds.

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (3)

Je ne sortais plus sans un itinéraire précis dans ma poche ou la paume de la main – itinéraire qui consistait à longer les murs sans jamais avoir à traverser. Chaque déplacement prenait donc un certain temps mais les dernières altercations sur la chaussée ne me laissaient pas d’autre choix que celui de la déviation.

Stylo en main, je préparais d’ailleurs l’itinéraire le plus fiable jusqu’au réparateur de vélos. En effet, depuis plusieurs jours, je ne pouvais plus me dégourdir les jambes sur la petite installation de fortune qui stationnait dans mon salon où je faisais du surplace dynamique de façon quotidienne. Il s’agissait d’un vieux vélo très ordinaire qui avait été abandonné dans un caniveau et qu’un jour de sensiblerie tout aussi ordinaire, j’avais décidé d’adopter (de séquestrer serait plus juste).

Pour des raisons évidentes, il ne devait jamais sortir de mon appartement ; des planches en bois maintenaient solidement le cadre de la roue arrière, trop déchaînée à l’origine. Bref, j’en avais fait un parfait cycle d’intérieur. Chaque jour avec plus d’endurance, je filais comme le temps. Toujours est-il que je ne pouvais plus faire mes petits exercices à cette heure : quelque chose bloquait, sans doute un problème dans le système de transmission.

Je préférais tourner à vide que de tourner en rond. Il était donc urgent de le faire ausculter par un professionnel. Une fois délogé de son étau, je le mis dans l’ascenseur et descendis à pied. J’arrivai avant lui au rez-de-chaussée. Ne me restait plus ensuite qu’à le traîner jusqu’à l’atelier situé à trois rues perpendiculaires et cinq parallèles à la mienne. Les roues raclaient le sol comme les coussinets de ces chiens microscopiques qui, tirés énergiquement au bout d’une ficelle, sont emportés bien plus vite que ne leur permettront jamais leurs petites pattes mollassonnes.

Un passant entra dans mon champ auditif et dit alors : « Un vélo, c’est fait pour l’enfourcher ! » Ce à quoi je répondis que, bien sûr, je montais dessus – et qu’est-ce qu’il en savait ? – mais lorsqu’il était bien tranquille sur son socle, à la maison. A-t-on seulement idée de confondre chaussons antidérapants et chaussures à crampons ? Enfin de préciser qu’il s’agissait là d’un vélo domestique, pas d’un vélo tout terrain. Franchement, avait-il l’air prêt à faire la course ? Le pauvre venait même de perdre une pédale. (J’aurais pu m’en servir comme d’un projectile, oui, j’y avais bien pensé, mais j’espérais encore remettre la carcasse d’aplomb et glissai donc la précieuse pièce détachée dans ma poche sans fond, auprès de l’itinéraire retour.)

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (2)

— Oh ! Faut choisir ! C’est les vélos ici, bécasse va !

C’est en ces termes qu’un cycliste fluorescent et déterminé me houspilla alors que j’étais en roue libre dans mes pensées, encore toute abasourdie par ce qu’il venait de se passer.

J’avais oublié de regarder à droite avant de m’engager, raison pour laquelle j’avais fait marche arrière afin de repartir sur de bonnes bases de sécurité, mais à mi-parcours j’avais dû m’arrêter au beau milieu de la route – quoi, à peine une minute ! – à cause de mon lacet qui était sur le point de me faire tomber, ensuite pour reprendre mes esprits car un bolide inattendu et inentendu (ah, les moteurs électriques !) avait manqué d’écraser mon précieux moyen de locomotion, tout juste sorti d’un contrôle technique chez le pédicure.

J’étais stupéfaite de tant d’animosité et commençais presque à regretter la jungle des documentaires animaliers quand bondit soudain, furibond !, ce rouleur fait d’élasthanne. Tout colère d’avoir dû s’écarter de sa voie rectiligne pour m’éviter, il ressemblait au petit bonhomme rouge des feux pour piétons (feux qui, je le rappelle, manquaient ici cruellement, d’où la succession de péripéties et d’accidents manqués).

On attend d’un vélocipédiste sachant à ce point où il va qu’il parle sans détour. Or, la vitesse avec laquelle il pédalait l’empêchait de mieux articuler sa pensée, et voilà que je manquais une nouvelle fois d’indication. Que devais-je choisir, au juste ? Cherchait-il vraiment la prise de bec ou les mots lui avaient-ils échappé ? Et mon nez, était-il aussi long que celui de l’échassier ? Disait-il que j’étais un gibier appétissant ou rien d’autre qu’une empotée ? (Par chance, l’intonation, elle, était assez claire.)

Si le caractère désuet de ladite bécasse la rendait à mes yeux plutôt sympathique, mon véloce spécimen semblait ignorer qu’il n’est plus question aujourd’hui d’insulter les hommes en se servant de noms d’oiseaux, non plus d’offenser les animaux en desservant les hommes, au risque d’être condamné par l’association de défense des bêtes de somme.

La dernière fois que j’avais croisé la route d’une bécasse, elle était d’ailleurs bien moins féroce que dans la bouche de cet insaisissable cycliste. Et, au risque de perturber davantage la circulation, je fis un ultime bond en arrière. Dans une salle de bains humide couleur rose ancienne. Nette de nouveau, gracile et condamnée, la voilà figée en plein vol sur la couverture gondolée du Chasseur français d’octobre 1976, numéro qui avait toujours occupé une place de choix dans le bidet où mon grand-père archivait ses revues favorites, attaché à l’idée de faire du séjour aux toilettes un grand moment d’évasion.

Il faut dire aussi que j’avais monté à cheval pendant presque dix ans, et à cru le plus souvent : le trot assis était pour moi une seconde nature. L’acrobate en danseuse ne m’impressionnait guère, en somme, sur sa maigre monture en aluminium dotée d’une selle minuscule, visiblement très inconfortable étant donné tout le mal qu’il se donnait pour s’en éloigner le plus possible, de peur, j’imagine, qu’elle ne lui croquât quelque chose, façon vagina dentata en simili cuir.

Aussi l’aurais-je désarçonné sans peine si seulement il m’avait laissé le temps de la repartie… N’empêche, j’avais de cinglantes répliques prêtes à fuser quand l’occasion se représenterait ! Ainsi réconfortée, je rebroussai chemin en tandem avec mon fidèle chariot de courses qui disposait de solides petites roues arrière (pratique pour les escaliers).

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (1)

Le sens de circulation restait obscur.
Sans autre point de repère, je cherchais mon ombre,
aussi l’angle mort des voitures.

Il s’agissait d’une intersection sans aucun feu ni marquage au sol – du moins la route était-elle dépourvue de l’habituel passage zébré tant recherché par l’espèce piétonne qui, pour ne pas manquer sa proie, garde les yeux rivés sur le bitume. Il suffisait en somme que je me donne moi-même l’autorisation de traverser, aussi que la voie se libère. Je tenais donc les rênes de la situation, et plutôt correctement : poings serrés, l’ongle du pouce vers le ciel. Il n’empêche que le mors blessait la commissure des lèvres. Indécise plus qu’impatiente, j’étais le seul clou du passage. D’un pied sur l’autre, d’avant en arrière, je guettais l’intervalle propice, celui où nul véhicule ne se dessinerait plus au loin, mais incessant était leur ballet et je regrettais déjà mes danses de salon – glissades en pantoufles, moonwalk sur parquet flottant.

Cependant j’étais constamment distraite par de nouvelles pistes de réflexion qui fonçaient sur moi comme des pigeons estropiés. Claudiquant presque par définition. Dès lors, ma progression était ralentie par des paramètres qu’aucun engin à roues ne pouvait comprendre : si je projetais de rejoindre l’autre côté de la route, plus ensoleillé, je gardais à l’esprit que j’étais sujette aux lucites et insolations, et qu’il était peut-être plus prudent de rester de ce côté-ci, ou bien suivre le parcours des échafaudages. Sinon, j’avais encore la possibilité de m’engouffrer dans cette nouvelle galerie commerciale, temple des néons écrasant les ombres, ce qui m’obligerait à revenir un peu sur mes pas, certes, mais finalement m’éviterait d’avoir à contourner les longues files d’attente entassées devant les magasins, conformément à la règle des huit mètres carrés par client. Laquelle permet d’encombrer les trottoirs pour mieux garder ses distances à l’intérieur, aussi d’apporter un nouveau souffle à la poussiéreuse notion d’espace vital.

En retrait, le talon collé au sol, mon pied gauche attendait toujours l’appel du pied droit dont les orteils commençaient à grignoter la bordure de la voie, réfrénant une faim de voyage insatiable depuis la nuit des temps ; nuit qui, d’après la légende, se serait abattue le jour où sont devenus appétissants chauves-souris et pangolins. Enfin, je laissais mes pieds faire leur petite cuisine, et le gauche ayant finalement reçu un coup de coude en guise de signal, ils entreprirent tous deux d’avancer – sans du reste me concerter.

24.12.20

ce que contiennent les parenthèses (2)

Le dossier est raide comme une planche de salut. Le coussin de soutien lombaire, trop épais, l’invite franchement à se redresser. Elle lève donc les stores, aère la pièce, troque l’obscurité de sa chambre contre la nuit du dehors. Le plafond du ciel est aussi bas que la prise du téléphone, le compteur de gaz, la gamelle du chat. Ce n’est pas une raison pour faire grise mine. Non, vraiment, ce n’est pas le moment de laisser tomber, maintenant que les genoux sont rouillés. Aussi, nagent en surface des dizaines de petites victoires quotidiennes comme flottent les mouches sciarides sur l’eau stagnante des pétunias et des ficoïdes.

Elle est sans conteste très chanceuse d’avoir un appartement haut de plafond, avec du vrai plancher grinçant de concert avec les articulations. Aussi, de vivre du bon côté de la rue. Elle touche du bois (sa table de chevet, n’importe quel vieux meuble du salon) pour n’avoir jamais à traverser : en face, on a construit un EHPAD où n’existe plus que l’heure des visites et celle du coucher. Le bâtiment dispose cependant de larges baies vitrées, au rez-de-chaussée.

Enfermés dans leur chambrette – insignifiante parenthèse remplie de grilles, de trous et de points de suspensions –, les petits vieux s’ennuient ferme, à moins que ce ne soit elle, en fait lassée de les regarder par sa fenêtre au cours des 14 heures intermédiaires dont elle dispose, entre le radio-réveil et la fin du JT.

Un splendide conifère synthétique trône dans le réfectoire, ancien lieu de vie où tintaient fourchettes et dentiers, où l’on ne se réunit plus désormais au risque de propager le tout nouveau virus de la mort. Les résidents, un par un, ont bien entendu le droit d’aller contempler le sapin qui finit, comme un vrai, par perdre ses épines, après plusieurs années d’immortalité. Les uns après les autres, ils viennent donc suspendre une boule ou une guirlande, et ce malgré leurs doigts crochus qui restent fort utiles pour s’accrocher à la vie. Puisque la plupart sont en fauteuil roulant, ou plus tassés encore que le tabac dans la pipe, les décorations sont affreusement mal réparties (serait-ce donc sérieux, porter des escarpins clinquants sitôt quitté son siège de douche ?). En effet, seules les branches du bas sont apprêtées. Elles croulent sous les étoiles désorientées qu’on n’a jamais vues d’aussi près, tirent la langue à cause des anges dont les ventres dodus raclent le sol, enfin les brindilles les plus lasses bavent un brin sur toutes les pantoufles qu’elles voient passer.

Le sommet du sapin, lui, reste nu et vert, intouchable, par-dessus tout indifférent à la lente chorégraphie des déambulateurs, pour l’occasion endimanchés. Aussi masque-t-il son petit air supérieur sous une aura de sacré. Pourtant, couronné de neige artificielle pareille à des pellicules, il continue d’inspirer la sympathie. Semblable et familier, il rassemble chacun de son côté.

19.12.20

ce que contiennent les parenthèses (1)

Le café Grand’Mère commence à couler à 6h45. Elle entend généralement le premier klaxon excité quand la cafetière est pleine ; les enfants, eux, partent à l’école quand a déjà refroidi la première tasse. Elle entend leurs cris dans les escaliers, puis les roulettes des cartables et des poussettes qui caracolent. À 6h51, le radio-réveil ouvre la bouche afin qu’elle entrouvre les yeux. Lesquels, mécaniques et dociles, se dilatent instantanément pour laisser pénétrer la lumière (c’est-à-dire les voyants du décodeur télé).

L’invité de la matinale – un grand spécialiste, généraliste de surcroît – se poste à son chevet et proclame : « Le sacrifice est à la hauteur de l’enjeu : il faut mettre nos vies entre parenthèses pour éviter le pire. »

Elle n’en croit pas ses oreilles (dont les lobes, au fil des années, sont devenus les pendeloques naturelles). Éviter le pire, c’est justement ce qu’elle a toujours fait de mieux ! Fuyarde émérite depuis l’enfance, la voilà in extremis au cœur du sujet, déjà entraînée à remettre à plus tard, préparée mieux que quiconque aux « cas de force majeure ». Elle pourrait même devenir marraine d’une association d’entraide, faire part de son expérience, donner du courage aux plus fragiles. Bien sûr que si, la vie nous sourit : il suffit d’apprendre à lire les grimaces sympathiques ! Ça a toujours été sa devise, ça deviendra celle de ses semblables.

Mue par cet inattendu sacerdoce, elle jette avec entrain la couette sur le côté, et c’est rajeunie de quelques vertèbres qu’elle cherche à tâtons ses chaussons fourrés, les trouve en un claquement de doigts. La douleur est vive, le rictus persistant. Ses pupilles s’élargissent alors jusqu’à devenir deux gouffres lucides (le néon de la salle de bain). Elle s’est un peu emballée, il est vrai… Au fond, les parenthèses ressemblent aux plis d’amertume, aussi les découperait-elle volontiers pour en faire des virgules, fringantes pattes d’oies, si seulement les ciseaux étaient encore compatibles avec sa polyarthrite rhumatoïde.

ce sur quoi l’on trébuche (5)

l’été 2020


Le torse nu traversé par une bandoulière, une bouée flamant rose ceinturant le ventre et, pour seuls vêtements, un short de bain dont dépasse la ficelle de réglage mal nouée et des chaussettes de sport blanches donc déjà noires au talon et aux orteils, un jeune homme se poste sous un balcon avec en tête un scénario bien ficelé. En réalité, rien ne se passe comme prévu.

À cause des mules sans doute ou d’un manque de concentration, il trébuche sur un mot, crie malencontreusement son amour à Thelma au lieu de Mathilde. Laquelle le chasse immédiatement de sa maison de vacances et des quatre murs de ses réseaux sociaux. Il se traîne alors jusqu’au camping, le cœur et les bras lourds, accompagné de trois bosses sur le front dues à la mauvaise réception de sa console de jeux, son enceinte sans fil et sa chaise pliante, jetées par la fenêtre de celle qui refuse qu’on la prenne pour quelqu’un d’autre.

Alors qu’il ouvre l’œil, à la recherche de son bungalow qui ressemble de près ou de loin à celui du voisin, Mathilde et Thelma rouvrent WhatsApp, se reconnaissent, s’insultent, se menacent, puis finalement sympathisent. Elles s’officialisent rapidement meilleures copines ; à l’avenir, elles seront comme cul et crop top. Elles se prêteront même leur nombril.

ce sur quoi l’on trébuche (4)


l’été 2020


L’homme au détecteur de métaux — cet homme sans âge, que l’on retrouve chaque été, sur chaque plage, et que l’on s’attend un jour à voir marcher sur l’eau — tombe une nouvelle fois sur un os. Impossible de trouver la moindre pièce dans de telles conditions ! Comme seul butin cet été : six piercings de tétons. Petits et gros, fermes ou flasques, aréoles lisses ou piquées, brunes ou rosées : coupés net, les seins indécents. Le sable n’est plus qu’un tapis de mamelons.

Si, en apparence, l’opération peut sembler barbare, il s’agit en réalité d’un impératif tout à fait démocratique, la plage étant un espace de liberté où chacun doit pouvoir poser ses yeux là où il le souhaite, en toute sécurité. D’ailleurs, l’ablation systématique a été votée à l’unanimité par tous ceux qui levaient la main et, à l’aide du pouce et de l’index, comptaient en boucle jusqu’à deux.

L’exécution est propre, criante de dextérité. Un vrai travail de professionnel. Cela s’explique le plus simplement du monde, comme tout ce qui est sensé : ceux qui font en sorte que la chair reste correcte sont bouchers. Des bouchers sur le retour, disons. Les rares clients qu’il leur reste mâchent peu, ne font guère honneur à l’étal, croulent déjà sous le poids du céleri rémoulade et des carottes râpées, ajoutent tout au plus une tranche de jambon blanc découenné pas trop épaisse, les jours de fête. À deux doigts de la faillite, donc, ils n’ont eu d’autre choix que d’accepter ce petit job d’été. Voilà qu’ils se sentent rajeunir, et ce n’est pas pour leur déplaire, ni à leurs femmes d’ailleurs : de petits étudiants qui font la saison.

(Il convient ici d’alerter les orteils. L’été touche à sa fin, certes, mais qu’ils ne se réjouissent pas trop vite. Ils ont eu de la chance, pour cette fois. Si un œil trébuche sur dix petites raisons tordues de s’offenser, je ne donne pas cher de leur peau. Les orteils couverts de cors, d’ampoules et de vieux pansements qui bâillent comme des slips trop grands, seront pour sûr les premiers sanctionnés. Les autres n’ont qu’à bien se tenir : qu’ils restent ensevelis sous le sable et tout se passera bien.)


Pendant que le vendeur de beignets vend ses beignets et que le sauveteur en mer sauve la mer des noyés, les bouchers ébauchent ainsi un monde meilleur, sans mauvais exemples, sans âpres complexes, sans vilaines intentions. Fade comme l’eau en bouteille. Ils parcourent la plage avec tout l’attirail nécessaire (un brumisateur dans la poche, un couteau à la ceinture) et n’hésitent pas à trancher dans le vif – au besoin. Au besoin seulement. Les seins recouverts d’un morceau de tissu, s’il n’est pas transparent, sont bien entendu épargnés : on n’est pas des sauvages !

Ils en récupèrent certains, tantôt tremblants comme de petits flans, tantôt impavides à l’instar des fruits mûrissant à leur rythme ; déposent ensuite les dépouilles molles dans une glacière qu’ils appellent leur petite chambre froide, par nostalgie. Les bouchers ont un cœur eux aussi, et on l’entendrait battre sans doute s’il n’étouffait sous toutes ces couches uniformes, le long des plages naturistes.

ce sur quoi l’on trébuche (3)

l’été 2020


Les mouettes rieuses rient. Jusqu’ici, rien de nouveau sous le soleil. Cette année, en revanche, l’on comprend mieux pourquoi : elles gobent du gaz hilarant, comme des olives dénoyautées. Un goût de reviens-y. Elles ont le sens de la fête, les mouettes. La nuit, elles organisent d’immenses parties de rigolade en plein air. On perçoit la répercussion de leurs rires, sur le sable, les bancs, le camion à pizzas, le mini-golf, les balançoires… On peut aussi entendre les ballons de baudruche éclater dans leur bec, à moins que ce ne soit leur cœur. Elles auront joué à se faire peur.

Au petit matin, les goélands trébuchent sur des cartouches de gaz, plusieurs mouettes mortes, et ça ne les fait pas rire du tout. Quel mauvais exemple donnent-elles ! Les goélands, eux, ont des objectifs sérieux pour leurs juvéniles. D’abord, leur inculquer le sens du travail. Du travail alimentaire, s’entend : dès le plus jeune âge, ils apprennent à explorer les sacs des touristes qui, de toute façon, ne savent pas apprécier ce qu’ils ont. Goélands, petits et grands, repèrent donc les cabas entrouverts, cherchent ensuite la plus rare des victuailles, goûtent, recrachent, débattent et puis choisissent, enfin dérobent. Ils commettent leurs petits larcins sans inquiétude car les hommes, en vacances, ne font pas attention à leurs affaires, tout fascinés qu’ils sont par la trajectoire de l’ombre du parasol, d’un ballon ou d’un frisbee qui n’est pas le leur, ou celle d’un avion publicitaire faisant défiler, en veux-tu, en voilà, du toro-piscine, du concours Miss Littoral ou des rencontres libertines, mais jamais – jamais encore – la déclaration d’amour que la vieille dame aux taches brunes et à la visière en paille attend pourtant depuis 1952.

ce sur quoi l’on trébuche (2)

l’été 2020

J’ouvrais bien l’œil qu’il me restait, et ainsi marchais le long des poubelles de tri sélectif très sélectif, en pensant à tout ce qu’elles contenaient comme histoires possibles. L’offre était désormais impressionnante. Il en existait pour à peu près tout : glaces tombées du berceau, méduses échouées, parasols et perches à selfie cassés, couples déchirés, caprices d’enfants affamés ; d’autres encore étaient prévues pour les mots croisés tirés par les cheveux, les jeux à gratter nuls si découverts, les faux ongles longs comme des balais, mais aucune, absolument aucune poubelle pour les gobelets, encore moins, pensez-vous, pour les gobelets de granité à la pomme verte.

Je perdais espoir comme j’arrivais au bout de la jetée. Alors que j’imaginais ce que serait ma vie si je la partageais dorénavant avec ce gobelet, je fus soudain plongée dans l’ombre. L’ombre d’un vaste dépotoir qui s’érigeait comme un volcan en sommeil. Un panneau indiquait : Ce sur quoi l’on trébuche. Parmi cet amas, je distinguais la queue atrophiée d’un chat qui dormait encore, une tong, une canne blanche, une canette de bière toute cabossée, la jambe d’un homme qui avait sans doute été dérangé durant sa sieste et un seau à glace. J’estimai que mon gobelet avait ici sa place.

Il restait néanmoins un problème de détail : s’il s’était mis en travers de ma route, il ne m’avait pas fait trébucher. Je l’avais repéré de loin et, en vérité, pas l’un de mes orteils ne l’avait même frôlé. Pour qu’il soit accepté par le reste du groupe, j’entrepris donc de corriger un peu la réalité : je jetai loin de moi le gobelet, comme si jamais nos routes ne s’étaient croisées. Puis, j’avançai dans sa direction, accélérai délibérément le pas et, lorsqu’il fut à mes pieds, ne l’évitai pas. Percuté de plein fouet, le plastique crissa de douleur et, pour plus de crédibilité encore, je poussai moi-même un cri tout en perdant l’équilibre. Je jugeai ma prestation très convaincante.

Si convaincante, à vrai dire, que je ne parvenais plus à me relever. Je penchais en faveur de l’entorse. Ma cheville avait triplé de volume, et mes jambes s’essayaient au grand écart. Je ne pouvais pas faire grand-chose, n’avais donc plus qu’à rester optimiste : j’entendais les vagues, j’étais au grand air, pourquoi pas une petite sieste… Cependant, étendue en plein milieu du passage, je n’eus pas le temps d’échafauder un rêve. Ma jambe droite – qui s’était retrouvée à gauche – fit trébucher un enfant. Paf ! Ce fut ensuite au tour du père, de la grand-mère, d’une trottinette, et d’un déambulateur. S’ensuivirent bien d’autres chutes encore, mais elles n’étaient vraiment plus de mon ressort : puisque j’étais à la base de la catastrophe, mon champ d’action se trouvait assez réduit. C’est-à-dire écrasé.

La coupe était pleine ; la lune aussi. Ce serait bientôt l’heure de la promenade digestive. Un éboueur finit par tous nous déplacer afin de libérer le passage. Je retrouvais peu à peu ma forme initiale, en haut de la pile, à côté d’un chat qui dormait encore.

ce sur quoi l’on trébuche (1)

l’été 2020

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La promenade se voulait apéritive ; elle s’avérait à peine supportable. Beaucoup d’androïdes à éviter et, au sol, un gobelet de taille moyenne. Il avait dû contenir un granité vert pomme, étant donné la coloration prise par le plastique. J’approchai le nez : oui, arôme pomme verte.

Afin de montrer l’exemple aux goélands, je le ramassai – sans prendre de gants. (Dans le feu de l’action, j’avais pensé à la planète avant ma personne.) Le gobelet avait une agréable texture striée. Sitôt dans la main, je commençai à en gratter la surface avec mon ongle. Il me semblait entendre la cacophonie des cours de musique, à l’école. Avec quel enthousiasme alors je frottais mon güiro ! Cet instrument en bois recouvert de cannelures était une promotion : on ne le donnait qu’à ceux qui avaient déjà fait le tour du triangle, mais n’étaient pas tout à fait prêts encore pour le piano à queue.

Quand mon ongle eut fini son petit va-et-vient nostalgique, il fallut reprendre la mission là où je l’avais laissée : je cherchais une poubelle. Il n’en manquait pas, mais la plupart étaient pleines. Je mis donc le gobelet dans la première disponible. Il avait déjà touché le fond quand je me rendis compte que celle-ci était réservée aux papiers. Aux mauvais papiers, précisément. Les poubelles deviennent de plus en plus sélectives, me dis-je. Intriguée, je jetai mon œil gauche à l’intérieur : de la presse à scandale en tapissait le fond. Ça faisait beaucoup de bruit pour rien, comme un chewing-gum.
De toute évidence, ladite poubelle était très mécontente d’avoir à mastiquer un gobelet en plastique au goût de pomme verte (et l’œil sus-cité). Je me ravisai alors, glissai ma main dans sa bouche, heureusement dépourvue de dents très affûtées, et ressortis ce qui était devenu mon gobelet. Il fallait trouver un lieu plus approprié pour ses derniers jours.

(Mon œil, lui, restait captivé par le suicide d’une jeune actrice pleine d’avenir.)

à l’école – dernier volet


(une auréole de gras, un chat invisible, et d’autres ombres encore)

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Elle ne sait pas trop à quelle sauce elle va être mangée, cet été. Elle aimerait bien sauce Nantua, au bon goût d’écrevisse – ou au poivre vert, tiens, pour faire comme son père. Il lui a dit que les vacances seraient « apprenantes », mais elle ne voit pas trop ce que ça change avec d’habitude, parce que les vacances solaires lui ont toujours appris ce qu’est la vie quand on n’est pas à l’ombre de l’école, et aussi quand on s’ennuie.

De toute façon, elle a d’autres chats à fouetter pour le moment. D’ailleurs, si elle s’y prend trop en avance, la sauce à laquelle elle sera mangée aura tout le temps de tourner, et dans tous les sens, jusqu’à trouver la position idéale pour se figer dans le sommeil. Chaque chose en son temps, comme dit maman. Aujourd’hui, elle s’apprête surtout à vivre un grand jour dans sa petite vie d’écolière (ce pourquoi elle porte sa belle robe rouge avec les volants, sa préférée) : faire l’école à l’école. Elle revient enfin en classe après deux mois passés à la maison, devant l’écran où elle voyait sa maîtresse en pyjama, et parfois même avec son chat sur les genoux. Elle voudrait bien un chat, elle aussi. Et puis, un beau pyjama de dame, avec des petits boutons ronds, et un col claudine. En fin de compte, elle n’a obtenu que cinq masques en tissu confectionnés par sa mère, avec ses imprimés favoris (licornes magiques, chats mignons, beignets couverts de glaçages de toutes les couleurs, princesses avec des paillettes…) : ça ne fait peut-être pas grande dame, mais ça fait joli.

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En rentrant dans la classe, elle a l’impression de revenir sur une scène de crime, comme dans les films qu’on lui interdit de regarder mais qu’elle voit quand même, en secret : la dernière fois qu’elle était là, il avait fallu vider tous les bureaux à la hâte, et les faire rentrer dans les cartables qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. De pauvres oies que l’on gave. Tout s’était fait dans la précipitation, car le temps était compté avant la fin du monde : il ne fallait laisser aucun indice, aucun signe de son passage. Ce matin, rebelote, en sens inverse : c’est sur son dos (plutôt celui de maman) qu’elle a dû rapporter l’intégralité de ses affaires d’écolière et les remettre dans son bureau qui ouvrait déjà la bouche, affamé. D’abord impossible à fermer – un pantalon après un gueuleton –, le cartable a fini par céder devant la force légendaire de sa mère. Laquelle, telle une amazone, a enfourché le gros cartable ballonné, et s’est assise dessus de tout son poids, comme elle le fait sur les valises surchargées avant de les glisser dans le coffre de la voiture qu’il faudra aussi réussir à fermer (mais ça, c’est le problème de son père).

Elle s’attendait à travailler très très dur aujourd’hui, pour rattraper le retard, mais la maîtresse dit qu’il ne reste que sept jours d’école, qu’on ne pourra jamais finir le programme de toute façon, qu’il aura plein de trous, et que c’est à nous de les boucher pendant les grandes vacances. Son père rebouche ceux des murs avec du dentifrice et ça marche super bien, ça c’est du système D apprenant ! Elle a pris la parole sans lever la main, et la maîtresse – qui n’est décidément plus aussi gentille qu’avant – semble fâchée : elle lève les yeux au ciel et souffle dans son masque comme dans une montgolfière décidée à quitter la terre une fois pour toutes. Elle ressemble à la dernière feuille d’essuie-tout au bout du rouleau, celle qui part toujours un peu en lambeaux. La fillette, qui n’a pas de chat mais de l’empathie, voudrait bien consoler la maîtresse en lui faisant un gros câlin, mais faire obstacle au chagrin ne fait pas partie des gestes barrières. Alors, elle se contente de frôler son ombre quand elle passe entre les rangs bien espacés : elle a l’habitude de caresser les chats invisibles.

Reste qu’elle est bien contente de revoir les copains, et surtout de ne plus être avec son petit frère Clovis 24h/24, comme les distributeurs automatiques pleins de trucs mauvais pour la santé, qui font vite mal au ventre si on en mange trop. (L’école à la maison, c’était d’abord la maison sur le dos.)

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Quand vient l’heure tant attendue du goûter, elle prend sa boîte remplie d’un assortiment de petits sablés pur beurre. Elle y trouve un papier plié en deux, écrit par sa mère : C’est papa qui vient te chercher ce soir. Le mot papa est recouvert d’une auréole de graisse, comme s’il faisait une sieste sous l’ombre d’un arbre ou d’un chapeau. C’est la faute du beurre qui aura transpiré à cause de la chaleur. Il faut dire que c’est déjà l’été, la saison des ombres. C’est bien pratique, les ombres : ça forme des extensions d’enfants avec qui jouer. Dans la cour de récréation, puisqu’il est désormais interdit de toucher ses camarades, on s’amuse autrement qu’en étant de vrais enfants. De nouveaux jeux plus responsables sont apparus. Le touche-touche sans contact, par exemple. Pour attraper l’autre sans le toucher, il faut sauter dans son ombre. Le joueur s’immobilise alors (il doit sentir quand on touche sa projection astrale, une sorte de sixième sens). Pour être libéré et pouvoir de nouveau courir après une ombre, il faut qu’un copain tape trois fois dans la sienne avec le bout du pied. On ne pourrait pas jouer s’il faisait tout gris. Heureusement que c’est l’été, et que les ombres tiennent toujours à se démarquer du soleil.

16h50. Du haut des escaliers, elle voit son père qui la cherche des yeux, qui ressemblent à des hublots de machine à laver. Elle le laisse chercher un moment. Aussi, elle se cache un peu derrière le panneau d’affichage de la cantine, parce que c’est rigolo, qu’il ne la trouve pas tout de suite, et parce qu’elle est en grande conversation avec son amie imaginaire, qui a un chat et un col claudine. Quand elle entend la petite Astrid pleurer parce qu’elle a voulu lui voler son père qui ne s’est pas laissé faire, elle dévale les escaliers et le montre du doigt en criant que c’est son papa à elle, que c’est lui qui vient la chercher aujourd’hui, c’est écrit sur le petit papier bavard. (Elle voulait dire buvard, mais aussi plein de la bave du beurre, donc elle a dit les deux en même temps, pour gagner du temps.) Son père, enfin délivré de la gêne, récupère sa petite rouquine qui porte un masque d’une couleur bizarre, avec des licornes un peu verdâtres comme si elles avaient mal au cœur, sur une route jonchée de virages. La gêne reparaît : les dinosaures du petit frère avaient déteint dans le lave-linge, qu’il avait bien pensé à faire tourner, oui, mais sans la sacro-sainte lingette censée boire les couleurs qui dégorgent. Aussi est-il quasiment sûr d’avoir oublié de fermer tous les volets en partant. L’appartement sera un four. Il n’est vraiment bon qu’à fermer les coffres de voiture.

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Sur le chemin de la maison, la fillette saute dans l’ombre de son père vaseux comme dans une flaque qui n’éclabousse pas. Le père dit d’avancer plus vite, que c’est pas le moment de jouer. La rue, c’est dangereux. Il tire par la main Clovis qui devient une valise à roulettes. La fillette prend le bout de l’ombre de son père, qui s’étire alors comme un élastique ou du fromage fondu. Elle se demande si l’ombre va finir par craquer à force de tirer dessus. Elle ne la lâchera pour rien au monde. Puis son père, qui a peur de fondre, décide de changer de trottoir : le soleil tape trop fort encore, il faut passer à l’ombre, les enfants. Soudain alors, le corps extensible disparaît, et la petite fille n’a plus que du vide entre les doigts. Il ne lui reste plus qu’à les desserrer alors, et essayer d’attraper la main moite de son père qu’elle suit de près, comme cette ombre qu’on finit par ne plus remarquer.

à l’école – deuxième volet


(Turner, Füssli, et puis les craies grasses)
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Le passeur d’enfants, pareil à Charon mais en plus jeune, reconduit une fillette sur le banc du chagrin, plus maudit encore que l’Achéron. Pendant ce temps, le père n°3 ressasse toujours sa honte, celle d’avoir montré du doigt une certaine Marguerite, et puis cette Astrid mal fagotée, de les avoir confondues avec sa propre fille. Il justifie sa méprise à l’aide d’une formule très évidente : masque + lunettes = buée. Bref, il avance – ou plutôt stationne – à l’aveugle, pris au piège dans le brouillard d’un tableau de Turner (ça assoit un homme, de citer les peintres).
Toute la journée, pourtant, on a applaudit son attitude exemplaire, son index sûr et déterminé faisant fi du trouble des vitres plexiglas ; mais là, il faut dire qu’il a vraiment raté son entrée. Soudain déstabilisé par tous ces petits yeux ronds comme des ventres pleins d’attente, placés en rang d’oignons sur les bancs, et qui semblaient le voir comme le Messie, il a juste eu envie de se sauver. Évidemment, il n’a pas bougé d’un millimètre, et d’ailleurs, il savait bien la fuite impraticable étant donné toutes les courses qu’il trimbalait, en plus de son fils.

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Quant à l’ancien animateur, devenu nocher par obligation, il a surtout l’impression d’être en plein cauchemar, pourquoi pas celui de Füssli. Lui aussi a quelques références picturales, toutes prêtes à clouer les becs qui picorent sa patience. Il regrette ce temps dit périscolaire où il animait des ateliers de peinture expressionniste avec les doigts – les pieds et le nez, parfois. Son rôle n’est plus désormais que de veiller à ce que rien ne se passe autour.
Jadis sympathique boute-en-train, il est devenu, comme qui dirait, usé par la vie – aussi, par les nombreux parents qui essayent de l’amadouer afin de gagner l’autre rive, ou qui font des réclamations à tout bout de champ. Il ne compte plus les plaintes au sujet d’élèves soi-disant endommagés : un petit gnon, un lacet défait, une phalange éraflée, et c’est un flot de questions infernales. Comment se fait-il qu’on le réceptionne abîmé ? Aurait-il quitté son box individuel ? Qui l’a touché ? Il se pince, ne semble pas pouvoir se réveiller, alors il répond simplement ce qu’on lui a appris : il doit avant tout assurer la sécurité du territoire pédagogique en contrôlant le flux maternelle et élémentaire, et ne faire entrer et sortir qu’au compte-goutte, afin d’éviter la formation de groupes humains pathogènes. Lui – qui ne ferait pas de mal à une mouche tsé-tsé – a dû apprendre à hausser le ton, mais au fond, tout ça lui coûte terriblement. A trop prendre sur lui, il voit déjà ses épaules s’affaisser ; en revanche, il ne voit jamais l’heure tourner.

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Il peut fermer boutique à dix-huit heures tapantes. Enfin. Tandis que s’abaisse la grille un peu grippée de l’école, il se redresse, souffle, et étire sa nuque. Fin du trafic. Aussi s’empresse-t-il de retirer le badge qui met un nom sur la chose qu’il fait. Il récupère ensuite ses affaires, une bouteille d’eau, un briquet, et s’apprête à lever l’ancre. Il sera bientôt rentré au port, où frétille un silence impatient d’être dégusté. De son œil périscope, il vérifie toutefois qu’aucun précieux colis n’a été oublié. Sans grande surprise, il reste toujours Astrid quelque part. Astrid et sa peluche asphyxiée. Alors le jeune homme, sans plus de badge qui dit ce qu’il fait, attend avec elle que son prince vienne la délivrer. Pour l’occuper, il sort des livres de coloriages, et ils débordent ensemble.

à l’école – premier volet


(le père n°3, le délivreur d’enfants, et puis Astrid)

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« Je sais quand même reconnaître ma fille ! »

Il en est sûr, c’est bien elle. Avec la robe rouge, sa couleur préférée. Et l’épi roux qui part vers la droite, vers sa droite à elle, il veut dire. On la lui apporte, donc : ce n’est pas la bonne. Le délivreur d’enfants se doutait bien que ce colis-là ne lui était pas destiné ; le père indigne se sent jugé par son regard certifié Je vous l’avais bien dit. Il se croit alors obligé de surenchérir, et de préciser qu’elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau – surtout d’un peu loin ! C’est en effet depuis le seuil de l’école, désormais infranchissable, qu’il doit repérer ce qui porte son nom, et ce n’est pas évident. Ses yeux, myopes et embués, sont pourtant moins dociles que le reste du corps : ils enjambent la barrière avec vaillance et l’amplitude d’un volant de badminton qui, en l’occurrence, a malheureusement atterri sur le mauvais terrain. Ça arrive, de tomber à côté, on ne va pas en faire toute une histoire… C’est la deuxième fois de la journée que l’on met en doute sa compétence parentale, et il commence à en avoir assez ! Injustement discrédité, il décidé d’arborer son fils qu’il tient par la main comme un cerf-volant : lui aussi, c’est lui qui l’a fait, et il reconnaîtrait son unique fossette entre mille, à ne pas s’y tromper ! (Il entreprend toutefois de désembuer ses lunettes avec son foulard en soie.)

Le délivreur d’enfants – en réalité, un animateur périscolaire en reconversion – reste inexpressif, et n’écoute plus depuis longtemps que son talkie-walkie nasillard. Lequel demande si le champ est libre, ce à quoi le reconverti répond : C’est O.K. La zone est quadrillée. Vous pouvez les faire descendre. Autrefois maître en l’art du divertissement, il endosse son nouveau rôle avec beaucoup de sérieux et une précision mathématique. Dans un passé proche (c’est-à-dire hier), il a failli perdre plusieurs enfants dans les escaliers, et a évité de justesse l’échauffourée entre un parent trop en avance et un autre très en retard. Ce n’est en rien de sa faute : il ne parvient pas à se le pardonner. L’école donne à chaque famille une heure à respecter, au même titre qu’un bon psy fait en sorte que jamais ses patients ne puissent se croiser. Il n’empêche : ça n’aurait pas dû se produire. C’est à lui, l’animateur périphérique, que revient dorénavant la lourde tâche d’assurer le calme plat. Dorénavant, il sera inflexible, et c’est donc avec une imperturbable concentration qu’il mène bien sa barque, entre les bancs et les portes automatiques.  Il reste 10 places pour petits sur les bancs, 7 pour grands. Attendent devant l’école 3 parents : le premier n’est pas près de lever le camp, le second sans problème apparent, et le troisième sait quand même reconnaître sa fille – mais s’est déjà trompé deux fois. On a failli perdre Marguerite et Astrid, mais pas d’inquiétude : elles ne sont pas endommagées, et sont finalement restées du bon côté.

En attendant que le père n°3 retrouve ses esprits et la bonne rouquine, il achemine l’autre gamine toute liquéfiée sur le banc des orphelins. Elle y avait cru, elle, la carotte fane mal coiffée. Elle n’était pas contre l’idée de changer de père. D’ailleurs, le monsieur qui s’est trompé aurait très bien pu être le sien, s’il ne portait pas de lunettes et s’il était blond avec des bouclettes. Quand le monsieur au talkie-walkie lui a fait signe de se lever, elle était la plus heureuse des petites filles, elle n’en revenait pas ! Pour une fois, elle serait la première qu’on récupère, l’Elue que tous regardent partir avec envie ! Mais, en fait, non. Pour son plus gros chagrin, le monsieur à lunettes tenait à récupérer la Vraie petite fille, pas celle en papier calque tout barbouillé. Ce soir encore, elle verra la grille de l’école se baisser avec elle dedans. On la sortira finalement par la petite porte de derrière, celle pour les retardataires. Pour se consoler alors, elle sert contre elle son doudou fort, emballé dans un plastique pour le protéger des microbes, mais il fait un bruit de paquet-cadeau vide, de ceux qui n’amusent que les chats.

à l’index – épisode 5

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Poils.
C’est écrit noir sur blanc sur sa liste, comme le fait la toison sur la peau. Du lierre grimpant à la calligraphie incertaine. Voilà des mois qu’ils lui font horreur : il les soupçonne même de comploter jusque dans son dos.

Il espère être reçu par la même esthéticienne que d’habitude, celle qui sifflote quand elle étale la cire et qui extrait les récalcitrants avec conviction. Il préfère y passer directement plutôt que prendre rendez-vous par téléphone : elle aura forcément pitié de lui en le voyant, avec ses yeux qui transpirent même sous les cils, et elle acceptera de le recevoir au plus vite. Il lui dira que c’est assez urgent, pour ne pas dire vital : il suffoque, sous tant d’épaisseur, et ça fait même des pelotes qui bouchent la baignoire ! Aussi, il a un enfant en bas âge qui tire dessus comme un sonneur de cloches – sur ses propres poils, oui ! Et il peut lui dire que ça fait mal, pire que les cheveux. Face au caractère critique de la situation, elle lui proposera de venir dès le lendemain, elle s’arrangera pour avoir un créneau entre midi et deux. Elle se priverait donc de pause-déjeuner pour le sauver ! C’est là qu’on reconnaît une esthéticienne chevronnée. Grâce à son dévouement, il verra enfin le bout du tunnel, et redeviendra le minet imberbe qu’il est vraiment, au fond de lui.

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L’institut de beauté devait être la dernière étape de sa journée, l’épilogue de cette croisade. Tout était déjà scénarisé, happy end à la clef. Clovis, son fils, totalement étranger aux problèmes adultes, en a décidé autrement : pipipapapipipapa ! Le père connaît trop bien ce signal, souvent entendu en voiture, sur la route des vacances cent fois interrompue par ces besoins pressants. À une lettre près, le cri du jour est identique au retentissant pipimamapipimamaaaaa. De toute évidence, il faut agir. Il se rappelle que la galerie commerciale est à moins d’un kilomètre et qu’elle dispose de toilettes publiques tout à fait convenables : elle devra faire office d’aire d’autoroute.

Telle une voiture qui accélère par à-coups pour intimider celui de devant (il a vu les grands faire ça sur la route qui n’arrive jamais), l’enfant pousse à bout son père, lequel pousse la poussette qui n’est plus qu’une pile de marchandises arrimées tant bien que mal à l’aide de la mince ceinture de sécurité. S’il était resté attaché jusque-là, le petit galopin tient désormais à prouver qu’il est bien assez grand pour gambader librement. Sans protester – et sans demande explicite du géniteur qui l’accompagne –, il a volontiers laissé sa place à l’imposante cargaison, qu’il faudra monter dans les escaliers, déballer et finalement ranger à la bonne place, une fois revenu en leur Ithaque. Le retour à la maison, hélas, lui paraît si loin encore, et le jour lui-même semble dire « c’est quand qu’on arrive ? ».

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Cependant, encouragé par son fils qui le cravache à l’aide du seul poireau qui dépassait malheureusement d’un sac – hue hue hue ! –, il avance bille en tête vers la galerie, sans prendre garde aux indications pourtant claires : ATTENDRE ICI.
Le vigile, qu’il n’avait pas plus remarqué qu’un caméléon devant une vitrine, l’arrête net entre les portes automatiques, guillotine horizontale toute prête à se rabattre sur lui. Il ne semble pas disposé à écouter ses arguments, le besoin pressant, la cravache-poireau inflexible, le gamin franchement oppressant, l’heure qui tourne, etc. Sûr qu’il le goberait en un instant avec sa langue télescopique s’il ne coopérait pas. Aussi, quand il lui fait signe de reculer, le père ne montre aucun signe de résistance, tire à lui la poussette aux faux airs de diable et marche sur les pieds du petit monstre, toujours dans son dos.

À travers les petits trous de son heaume en plexiglas, le garde futuriste déclare : « Oyez oyez (ou, plus certainement : oh hey oh hey), galerie momentanément inaccessible. 140 personnes maximum. Actuellement, 139 personnes + un chien. D’aveugle, le chien. Vous ne pouvez pas rentrer tous les deux. A la rigueur, le gamin peut. Disons qu’il compte pour ½ personne. Avec le chien, ça ira. »
Il se sent soudain très protecteur, et saute à pieds joints dans son rôle de père. Jamais l’on n’avait à ce point piqué au vif son instinct paternel : pense-t-il vraiment qu’il va laisser son petit Cloclo rentrer seul dans ce tunnel ? Certes, il a de la force, et manie déjà bien le fouet bio, mais est-ce une raison suffisante pour le considérer comme un adulte ? Il s’émeut profondément à l’idée que, oui, à sa façon, il l’aime, son fils. Ce dernier n’a étrangement pas dit un mot depuis plusieurs minutes et, à force de se retenir, il a changé de couleur : l’heure devient grave. Ils ne peuvent plus attendre qu’un aveugle et son chien sortent de la galerie, et on a bien compris qu’amadouer le vigile était peine perdue. Tant pis pour les toilettes publiques convenables, il faut changer de cap, et vite ! N’écoutant plus que son mauvais pressentiment (il n’a pas de vêtements de rechange si la situation venait à déborder), il tourne le gouvernail, direction le saule pleureur du petit parc d’à côté, interdit aux chiens, et normalement vide à cette heure.

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Là, parmi quelques crottes de canidés domestiques qui ne savent décidément pas lire les pancartes, ils partagèrent leur premier moment entre hommes qui se respectent. Le fils, qui avait enfin lâché le poireau, éclaboussait allègrement ses chaussures et recommençait à sourire. Son père fit de même, par solidarité virile, et parce qu’il avait bu trop de café tout au long de la journée. L’arbre, témoin de cette inédite complicité, abritait la scène pour le moins curieuse : un homme engoncé dans son costume d’adulte auprès d’un petit garçon, encore auréolé de duvet, qui joue à faire le grand – et ne vise déjà pas si mal. C’était vraiment distrayant, c’est-à-dire que ça changeait des chiens auxquels on attribue toujours le même rôle : celui du chien.

à l’index – interlude

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Il ne s’agit pas d’une épitaphe, mais d’une épique formule de politesse, aujourd’hui monnaie courante : A votre tour. Notons qu’il existe une variante de type offrande (C’est à vous) et une autre de type ringard (A vous de jouer !).

Concentrons-nous sur la plus noble. A votre tour, donc, c’est ce qu’articule solennellement le client sortant au visiteur suivant. Lequel attend l’adoubement depuis un bail, planté au seuil de l’arène, entre un garde et la plèbe. Il convient d’attendre son tour dans le calme, avec le sérieux et la patience d’une hostie qui fond sur la langue, ou d’un gamin hypnotisé par des bonbons intouchables, piégés dans un écran.

La bravoure est aussi indispensable que le potentiel d’achat : si l’on veut consommer, il faut donner de soi. Prendre part à ce tournoi, où les plastrons se mêlent aux brigandines, et les targes aux boucliers antiémeutes. La galerie commerciale est un lieu de mélange et de rencontres inévitables. On dit que, là-bas, certains ont retrouvé de vieilles connaissances ou pu adopter quelques enfants perdus ; on dit aussi que les plus chanceux auraient trouvé moult chaussures à leurs pieds.

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Lorsque l’acheteur potentiel, momentanément élu client-roi, est autorisé à s’approcher, le reste de la chevalerie s’écarte et s’incline. L’heure n’est plus aux protestations : on ne remet pas en doute un tel verdict, on se montre fair-play. (Au risque d’entacher tout le romanesque de cette histoire, et la bonté d’âme des participants, il faut préciser un point afin de mettre en garde le lecteur, peut-être futur intronisé : que la foule, à cet instant, évite rébellion et joute verbale, n’est point signe de trêve ou d’approbation, mais un stratagème ayant pour seul but d’esquiver les mitraillettes à microbes, et de ne pas galvaniser inutilement les postillons.)

Les grandes enseignes sont sources de tout petits plaisirs qui sautillent comme des insectes : mettre la main dessus n’est pas évident. Cependant, on remarque tout de suite les plus persévérants, ces ambassadeurs solides qui, même au bout de la file, n’abandonnent jamais. Le temps les a endurcis, ils peuvent désormais braver sans peine tous les éléments : soleil brûlant du zénith, air conditionné au pouvoir-conjonctivite, pluie torrentielle, terre boueuse et glissante, graviers qui se faufilent à l’intérieur des chaussures ajourées (spartiates comprises). La récompense est à la hauteur des épreuves surmontées : ils pourront se jeter dans les bras du rayon Nouveautés, retrouveront enfin le parfum si réconfortant de la sortie d’usine aux notes plastifiées, et cela n’a pas de prix — tout au plus un code-barres.

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Certains intrépides n’hésitent pas à entrer dans la bataille et la boutique sans autre armure qu’un bomber ou une doudoune. D’autres, plus téméraires encore, n’attendent pas derrière la ligne indiquée, et grappillent des centimètres à chaque signe d’inattention d’un rival, jusqu’à finalement devancer tout le peloton. Bien entendu, ceux-là se font immédiatement huer (quand c’est trop révoltant, on ne lésine plus sur la salive), mais ils ne tiennent pas rigueur de ces contestations. Ils tracent leur route sans ciller (c’est le propre des héros).

Avant tout le monde, ils mettront la main sur le dernier godillot à la mode. Jamais on ne les verra perdre de vue leur objectif, ou se laisser amadouer par le pathos alentour, les enfants impatients, les soi-disant vétérans de guerre, les grands acteurs qui se prétendent prioritaires… Après plusieurs mois de repos forcé, loin des champs de bataille et des entraînements rituels, ils ont de l’énergie à revendre. Aucun n’a perdu la main, ni le sens des affaires : savoir viser, ça ne s’oublie pas. La prochaine sur la liste est depuis longtemps dans la ligne de mire. Ne reste plus qu’à attendre le moment opportun pour dégainer le bon de commande. Elite challenge force 1, collection Flyknit 4.0, référence LV-06-2020. Pointure 43,5. Coloris crème. Ça urge, la proie est sur le point de leur échapper ! qu’on fasse le nécessaire, vite ! mais surtout : on la veut vivante.

à l’index – épisode 4

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Après avoir évité de peu la crise de nerfs devant la boulangerie, l’excrément canin sur le trottoir et un motard daltonien, ou seulement déterminé à griller le feu rouge, il ne sait plus où donner de la tête. Il a perdu le fil et son élan, a dû les laisser tomber sur une bouche d’égout qui les aura avalés comme l’on gobe les mouches. Tout désorienté, il s’apprête même à demander conseil à son fils de quatre ans : où faut-il aller, que veut-il faire, son Clovis ? Cependant le petit s’est endormi dans la poussette, la bouche cernée de chocolat, le pantalon couvert de miettes. La baguette au seigle, amputée d’un quignon, joue le rôle de l’appui-tête. Il lui bave un peu dessus, mais ça n’a pas d’importance : à vrai dire, ça ramollira la croûte, de toute évidence trop cuite puisqu’elle a eu raison de son plombage, quelques minutes auparavant. Abandonné de tous, il s’en réfère donc à sa liste de courses, froissée mais a priori toujours de bons conseils. Elle lui indique : Cordonnier. Mais pourquoi donc ? Il ne se souvient pas ce qu’il doit y faire, mais il faut lui faire confiance, ça lui reviendra sûrement en chemin, alors il se dirige vers.

Il ne s’attendait pas à trouver autant de monde ici : d’où il est, il n’aperçoit même pas la devanture, c’est dire ! Le cordonnier serait devenu à la mode, aurait fait le buzz dans son dos ? Le maillon manquant, pense-t-il, ce ne sera pas lui. Accusant le coup, il se rajoute, cheveu sur la soupe, au bout de l’interminable chaîne flambant neuve. En effet, le cortège est étrangement jeune, et c’est avec un plaisir d’entomologiste qu’il l’observe comme à travers la boîte à insectes (loupe intégrée) de son adolescence. Face à lui s’étend un phasme longiligne qui traîne la savate, fondu dans l’asphalte ; une scutigère véloce néanmoins ralentie dans sa course par le marquage au sol ; un mille-pattes qui piétine en claquettes-chaussettes. Lui, qui macère dans ses chaussures fermées, se demande très logiquement ce qu’ils peuvent bien venir faire ressemeler.

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Il se sent soudain de trop, une vieille branche recouvert de pruine, contrairement à ces fruits encore verts, à la peau lisse et uniforme – parfois acnéique. De ce groupe uni et homogène, il est l’intrus ; un intrus blet parmi de petites grappes luisantes de soleil et de sébum, reliées entre elles par quantité de câbles qui sont autant de racines rassurantes. L’écouteur, gras et sociable, passe d’un cérumen à l’autre, décidé à n’exclure personne du délire musical.
Au fond, il les envie presque, avec leurs claquettes, mais alors sans les chaussettes : quelle chaleur ! D’ailleurs inquiet de l’insolation, et de l’heure, il sort son cellulaire, constate qu’il s’est éteint faute de batterie, et se rappelle que sa fille a « trop la honte » quand il dit « cellulaire ». Il se demande si l’on peut avoir honte d’une pensée ; puis, se fait honte de penser vieux quand il ne parle déjà pas bien jeune.

Il pense cependant au côté positif de la situation : il ne peut pas dire qu’il ne sait pas où se mettre. Tout est indiqué, dans le respect de la distanciation sociale imposée (au vu de la situation prépubère précédente, elle ne le dérange pas tant que ça). Il prend donc le temps de se placer exactement là où il faut, ce qui le détourne un temps de l’angoisse de son déclin. Avec précision, il introduit sa paire de Richelieu au centre du petit cercle blanc prévu à cet effet, c’est-à-dire prévu pour une personne qui garde les bras le long du corps et les pieds joints. (Pour un ado filiforme, passe encore, mais pour un adulte bien installé dans la vie, c’est une toute autre affaire.) Il veille toutefois à ne pas déborder du cadre. Sa ressemblance avec le pointeur « Vous êtes ici », qu’on cherche désespérément sur le plan d’une ville étrangère, lui saute alors aux yeux.

Bien entendu, la poussette ne rentre pas dans la Zone – laquelle doit faire la taille d’un frisbee, ou d’une assiette à dessert. A voir ce trône à roulettes hors du périmètre autorisé, resté libre et marginal, il ne peut réfréner une pointe d’amertume, du chagrin peut-être. Il garde pourtant à l’esprit qu’il n’a pas à s’apitoyer sur son sort (statique mais passager) ; il n’a rien dont il peut légitimement se plaindre : tant qu’il ne dépasse pas les bornes, il peut bien danser sur place la Macarena, s’exercer au reggaeton, lever les bras au ciel, prendre des postures de yoga, imiter le chant des oiseaux ou du moteur des voitures. Et oui, si ça lui chante, il a le droit de porter tout le poids du monde sur ses épaules velues, sagement circonscrit ici.

Il avance de cinq pas, c’est-à-dire d’un seul cercle, mais il ne perçoit toujours pas l’entrée. Il se sent de plus en plus las… Totale, l’interdiction révolte ; à peine assouplie, elle accable. Disparue, elle manquerait sans doute. S’il n’a pas toujours bon fond, l’interdit a toujours bon dos. Il doit absolument noter ces idées qui fusent à vau-l’eau, pour son recueil de bonnes formules. Ça lui vient comme ça, surtout la nuit, quand il ne fait rien, une espèce de don nouveau. Aujourd’hui, on aime les petites phrases qui inspirent, dès le réveil, faut que ça se lise vite, que ça serve tout de suite : ça marchera. Ça pourra même le rapprocher de sa fille : elle lui installera une application sociale pour mettre ses pensées-à-swiper directement en ligne, depuis son cellulaire, enfin il veut dire, son téléphone portable.

Reste qu’il n’est pas dans son état normal, en ce moment. Il devient mélancolique. C’est que sa lampe de bureau en opaline verte commence sérieusement à lui manquer, et l’ampoule de celle de chevet a grillé. Comme un feu rouge. Il jalouse presque sa femme qui a deux néons à la place des yeux quand elle rentre le soir, avec le sentiment ô combien satisfaisant d’avoir fait son devoir.

Son devoir à lui est un fiasco. Arrivé devant la vitrine, c’est stupéfait qu’il constate que le cordonnier n’existe plus – sinon, il se serait trompé de rue ? Il a atterri devant un magasin de vêtements, ceux qu’on appelle paradoxalement de fast fashion. Il a mis presque une heure à atteindre le premier cintre : il ne voit rien de très rapide là-dedans. Mais passons. Evidemment, il ressort sur-le-champ.
En s’éloignant du temple synthétique, il ressent un profond sentiment de gâchis : tout ce temps à attendre pour rien ! Il doit se rattraper. Afin de ne pas revenir à la maison les mains vides, et pouvoir barrer Cordonnier de sa liste (ce qui est quand même l’essentiel), il passe rapidement dans une supérette et achète du cirage premier prix (pas le choix) : un applicateur express incolore, avec embout mousse. (Ça sauvera les meubles, certainement moins les souliers.)

À ce jour, les chaussures tressées qui étaient à faire ressemeler sont encore dans le filet de rangement de la poussette. Oubliées. De toute évidence, il marchera de biais cet été – ou bien, s’achètera une paire d’espadrilles, avec semelle de confort intégrée.

à l’index – épisode 3

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Primeur
Clopes
Boulangerie

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La liste est une course de relais à n’en plus finir, une file d’attente qui jamais n’avance, ou si peu. Au fur et à mesure, la sienne se rallonge tandis que les autres, semble-t-il, progressent toujours plus vite. Un sentiment d’injustice s’immisce en lui comme une note qu’on rajoute dans l’interligne. Combien de fois a-t-il entendu déjà, en bas d’un immeuble ou sur un trottoir, « Allez chéri, c’est bon, on rentre à la maison maintenant. » ? La fin de matinée approche et c’est déjà une affaire classée pour certains. Lui n’a pour l’instant barré que deux corvées, a dû en rajouter trois en cours de route, en tout il lui en reste plus d’une dizaine : la journée ne finira jamais.

C’est qu’il a le temps de penser à tout ce qui manque en essayant de faire le vide. Le temps de penser à tout ce qu’il faut faire en ne faisant rien d’autre qu’attendre. Tiens, aujourd’hui, c’est le dernier jour pour manger les yaourts avant la date de péremption : Ce soir, laitage obligatoire au dessert. Mais il doit surtout penser à désinfecter les masques en tissu de toute la famille, avant le dîner. Il écrit alors, prenant appui sur sa cuisse ou celle de son fils : Machine à laver 60° + lingette antidécoloration (avec trois points d’exclamation). S’il oublie encore une fois de mettre la lingette au fond du tambour, sa fille ne lui pardonnera pas. Retrouver sa robe de princesse non plus rose bonbon mais marronnasse, et ses licornes toute verdâtres, fut un tournant dramatique dans leur relation père-fille : ça ne doit pas se reproduire, au risque de la perdre tout à fait. Qu’il se rassure : aucun transfert de couleurs et pas plus de transports de colère ne seront à déplorer, tout ira bien s’il pense à la lingette. Il s’en fait la promesse et, puisque deux précautions valent mieux qu’une, souligne le mot lingette trois fois – finalement, l’encadre carrément.

Pour se donner du courage, il s’octroie une petite pause sur un banc afin de découvrir si son jeu à gratter « Spécial été » est gagnant. Il l’avait jalousement gardé dans sa poche de pantalon, en prévision d’un moment difficile où il aurait besoin de réconfort, et il a bien fait : cachés sous le dernier parasol, alors qu’il n’avait plus d’espoir, il trouve 5 crabes, soit 5 euros ! Il glisse le précieux sésame dans le filet de la poussette, et c’est tout ragaillardi qu’il se dirige désormais vers Du pain sur la planche, troisième destination de la matinée.
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Comme il s’en doutait, ce qu’il a ressenti tout à l’heure – la conviction de n’être pas à la hauteur, ce début de dépression sévère – était une fausse alerte. C’est du passé. L’odeur réconfortante du pain chaud embaume toute la rue et il se sent d’excellente humeur. Il dirait même qu’il rayonne. Subjuguée par sa prestance, ou par peur de se faire rouler sur les pieds par l’imposante poussette, la foule s’incline et s’écarte, lui laissant tout l’espace nécessaire pour prendre part au cortège. Assis à l’entrée, fidèle au poste, est installé celui qu’il appelle poliment le nécessiteux de la boulangerie. Avec componction, il verse quelques piécettes dans la main de son fils pour qu’il les lui donne, et c’est cette petite main légère qui les jette joyeusement dans le gobelet en plastique du monsieur assis, comme l’enfant dit.

A chaque pas qui le rapproche du comptoir, il prie un peu plus fort pour que personne ne prenne avant lui le dernier pain au lin sans gluten. Il n’en reste qu’un, et il est si près du but, pitié, pitié. Enfin ! c’est à lui de tendre le bras, coupé net dans son élan par la vitre en plexiglas, qui a déjà volé les empreintes de tant d’index trop communicatifs. Bam. Pardon. Il recommence, c’est-à-dire qu’il commence par le plus important : Lui, lui, le dernier pain au lin ! C’est bon, il l’a eu. Plus calme désormais, il demande une baguette au seigle. Non, non, pas une ficelle : du sei-gle ! Une pas trop cuite, celle-là, la première en partant du haut. C’est qu’on se fait mal comprendre, à cause du masque. Arrêtée elle aussi dans son élan, la voix fait boomerang, ravale ce dont elle parle. Il éprouve alors un sentiment cruel, celui d’être incompris, tel un artiste maudit. Il offre des mots et voilà qu’on les lui rend sur-le-champ, comme un cadeau qui ne plaît pas, un courrier qu’on retourne sans raison à l’envoyeur.
Enfin, décidé à prouver qu’il a bien retenu la leçon, il passe agilement le bras par-dessus la vitre, ainsi qu’une pince qu’on dirige avec concentration à la foire : à la place d’une grosse peluche reléguée au grenier pour des années, il aura un croissant aux amandes, pour tout de suite.

— Non, non, pas de pain au chocolat, Cloclo ! Pardon, Madame, ce petit fait n’importe quoi, il a mal dormi, cette nuit (ou bien est-ce moi, qu’il marmonne). Arrête ! CLOVIS, arrête de montrer du doigt, et touche pas la vitre, enfin ! T’as les mains toute sales ! Tu auras peut-être un jouet, plus tard, si tu es sage, mais pas de pain au chocolat, non ! Tu as déjà eu une sucette tout à l’heure et tu l’as fait tomber, c’est TA faute, pas la mienne !

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Pour se venger, ou simplement pour s’occuper, le diablotin, qui a trouvé le jeu secret de son père, gratte avec son petit ongle encore un peu mou la case « Nul si découvert », et un parasol qu’il avait oublié. Une fois dehors, constatant les dégâts, le père grogne, arrache son masque par le nez (le jette par terre), s’arrache une oreille (la recolle) ; de rage, il croque et dans son croissant et dans le quignon encore tiède, parce que ça va bien ! Il se mord la langue, dit merde, dit chut au merdeux qui braille, se sent jugé par le clodo, se sent jugé par son fils (qui pleure devant le clodo), tente de retrouver son calme, ramasse le masque, le repositionne. Il reprend son souffle, inspire lentement, se souvient de sa mère qui lui tendait toujours des sacs en papier pour qu’il respire dedans, avant les examens, après les examens, dans la voiture, dans le noir, dans le train fantôme de la foire…. Il tend un morceau de croissant à son fils : Excuse papa, d’accord ? Le petit trouve que c’est nul, les croissants aux amantes : lui, il aime le pain aux koalas. Le monsieur assis en a un, lui. Et il a même un chien, il a trop de la chance, d’avoir un chien pour les câlins.

à l’index – épisode 2

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­Devant le bureau de tabac, ceux qui attendent, pouces verticaux et satisfaits, sont espacés les uns des autres comme des poils hérissés. Je prends place au bout de la file, devenant cet épi indomptable que l’on remarque toujours en premier. Comme tout un chacun, je prends mon mal en patience et j’allume ma dernière cigarette (ce qui m’occupe un certain temps grâce au caprice du briquet).

Devant moi (à un mètre et des pollens), un homme essaye de calmer les pleurs de son fils qui vient de faire tomber sa sucette. Il semble bien dépourvu, me fait un peu de peine. Il sort son téléphone et, sans doute pour se calmer lui-même, décide d’appeler quelqu’un, quelqu’un que j’imaginais de confiance, mais personne ne répond. Je peux lire la déception sur la moitié haute de son visage. Cependant, il a besoin de parler, et s’autorise à laisser un message sur le répondeur. Il a enfin réussi à trouver le bon rythme, il a pris le coup de main, comme on dit ! Ce matin, c’est en moins de 45 minutes qu’il a attrapé son fils et qu’il l’a harnaché dans la poussette – il est fougueux comme un pur-sang, le gamin ! Il tient de son père, hein ? En tout cas, il sent qu’il progresse : il y a encore quelques jours, il mettait plus d’une heure ! Il espère que la reprise s’est bien passée ? Lui, il continue le télétravail, seule sa femme a repris son poste, et la boutique a déjà retrouvé sa clientèle, elle est contente. Fatiguée, mais contente. Lui, il a enfin commencé le livre que sa sœur lui avait offert, il y a des années. Il sent qu’il va le dévorer ! D’ailleurs, il voulait en racheter, en avoir un d’avance, mais la file d’attente était si longue chez le libraire qu’il a abandonné. Il réessayera plus tard, il lui reste encore une centaine de pages. C’est qu’il lui faudrait vraiment un polar, bien noir, et un roman aussi, à l’eau de rose, pas trop rose quand même, pour Sophie, se détendre, le soir. La file est quand même plus courte ici, ça va vite : il y a plus de lecteurs que de fumeurs dans cette ville ! Il doit raccrocher, il le rappelle ce soir.

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On approche de l’entrée. Entre-temps, d’autres ont pris place dans mon dos. La dernière place est une pointe abîmée sans cesse recoupée, qu’on pense rafraîchie, qui fourchera encore. En attendant mon tour, je fais défiler les métaphores capillaires, et les unes des journaux, exposés dehors. « Plage dynamique contre dolce vita : la guerre est déclarée ? ». La question semble rhétorique. La suivante, en revanche, je me la pose vraiment : si l’on contraint la plage au dynamisme, ce qu’on appelle « la vie active » ne devrait-elle pas devenir, en conséquence, contemplative ? et les orteils en griffe naturellement changés en éventail ? En guise de compensation, j’entends (et j’écris dans un coin de ma tête : téléphoner au pédicure).

Seul un J’aime Lire trouve grâce à mes yeux. Le hors-série « 100% Tom-Tom et Nana (en vacances) ». Apparemment, on ne sort pas tous grandis de cette expérience : m’avoir pour seule compagnie pendant deux mois m’aura tout bonnement fait régresser. Je me souviens qu’en marchant à quatre pattes dans l’appartement – pour suivre le parcours d’une poussière, ou alors d’un rayon de lumière –, j’avais même regretté n’avoir plus l’âge pour les bavoirs, ceux où sont inscrits les jours de la semaine et qui auraient eu le mérite de structurer le temps. (C’était long, dimanche.)

Maintenant, ça avance. Je commence à entrapercevoir les yeux du buraliste qui porte une invisible minerve. Le pauvre, je le vois bien, comme il évite de bouger, comme il serre les poings ! Il fait semblant d’être décontracté mais, en réalité, il ne pense qu’à ne pas se gratter jusqu’au sang le derrière de ses oreilles, apparemment irritées par le frottement permanent des élastiques de ce foutu masque qu’il est fortement recommandé de porter, comme il doit dire avec amabilité aux clients qui passent la porte d’entrée.

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C’est au tour de l’homme à la poussette d’avancer. Il jette un dernier œil sur sa liste, et montre tout du doigt comme s’il redoutait qu’on l’entende mal à cause de tous ces intermédiaires, textiles et plastiques, entre sa voix et les oreilles desquamées du buraliste. Trois Winston rouge et une Gauloise ; deux Dunhill bleu et deux Vogue bleu, pour sa femme qui a repris le travail, et la cigarette du même coup, elle a craqué ; un carnet de timbres, pas rouges, les verts ; pourquoi pas Le Monde diplomatique ; et un paquet de chewing-gum à la menthe polaire, et ce briquet-là, avec les pois jaunes. Oh et puis allez ! un jeu à gratter, comme ça, avec les parasols.

Dans la précipitation, pour vite laisser la place, il met tout sur les genoux de son fils, et repart en tirant à bout de bras la poussette comme on le fait d’habitude avec un chariot de course à roulettes. Il faut dire qu’elle déborde effectivement de fruits et légumes, que le bambin, avec ses gros sabots qui pendouillent, ne perd pas espoir de changer en marmelade avant la fin de la balade. Enfin, c’est à moi : Quoi ? le prix a encore augmenté ? Non, je ne savais pas… Bon. Comme d’habitude, quatre paquets de Chesterfield bleu, s’il vous plaît. Oui, je prends aussi les vacances de Tom-Tom et Nana.

à l’index – épisode 1

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« Vous savez ce que vous voulez ? »

Le père de famille, organisé, sort sa liste : bien sûr, il sait. C’est un as de l’initiative, un expert en fait de décision. Aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours su ce qu’il voulait, depuis la jolie rousse à lunettes qui lisait sous l’arbre de la cour B, jusqu’à la couleur de sa lampe de bureau, la robe de son cheval en demi-pension, et celle portée par sa femme (rousse, donc) le jour du mariage.

Il a le sens de l’effort. Faire les courses est un exercice comme un autre. Un exercice qui – il l’admet – a rarement demandé autant de persévérance, d’organisation et de discipline qu’en ce moment, sauf peut-être lors des fêtes de Noël. L’épidémie est aussi celle du protocole, de la procession, du compte-goutte, du comptez un mètre entre deux personnes, sans oublier, bien sûr, la vague hydroalcoolique qui efface tout résidu humain entre chaque passage, plus déterminée encore que la mer faisant disparaître, malgré elle, les traces de pas sur le sable. La procédure de désinfection, cent fois répétée, rend tout un peu plus long, mais aussi tout un peu plus sécurisant, alors on y consent, de la même façon qu’à l’école, on apprend d’ennuyeuses poésies, pour la bonne note ; une litanie aux airs de fable, sans plus d’animaux, rien que la morale, et quelques bâillements contagieux.

Il n’est donc jamais plus de huit heures moins dix quand notre père de famille, justement en train de bâiller, quitte son domicile. Il s’en tient ensuite au programme qu’il s’est fixé, ou que sa femme lui a donné. Dans la file d’attente, il prend son mal en patience, et un air détaché. S’il se lève aux aurores, c’est dans l’espoir d’arriver avant tous les autres qui ont la même idée que lui : il n’a jamais encore été dans le trio de tête, une petite défaite qu’il a du mal à avaler.

Évidemment, les clients ne sont plus autorisés à se servir. D’abord contrarié par cette règle nouvelle (n’est-on jamais mieux servi que par soi-même ?), il a fini par y prendre goût : si, à la maison, on lui reproche la texture farineuse de la poire, la moisissure sur les framboises, l’aspect flétri de la salade, ce ne sera jamais plus de sa faute, il aura pris ce qu’on a bien voulu lui donner. Aussi, quand on lui demande ce qu’il veut, n’hésite-t-il plus une seconde, dégaine de concert et sa liste et son index, qui a pris le coup de main. Toujours sur le qui-vive, il cible les produits désirés et, sans trembler, remet son festin entre les mains gantées du maraîcher.

— Un poivron, le jaune ; des pommes, les bien rouges, disons huit ; et quatre tomates, les noires, de Crimée, pas trop grosses s’il vous plaît. Ajoutez des bananes, celles-ci, pas trop vertes, pas trop tachées non plus, d’accord ? Du raisin, aussi, il vient du Chili ? Bon, tant pis… enfin, si, mettez-en moi une petite grappe quand même, non, non ! la grappe du fond, là, je préfère, la plus petite, juste une petite folie, ça fera plaisir à Sophie. Une salade, comme ça, une qui craque bien, et un avocat, bien mûr, bien tendre, c’est pour ce soir. Lui, il me semble bien. Non, plus à gauche, voilà.

Alerte et exercé, son doigt fait venir et fait aller le commerçant entre les étals. Un chat à la poursuite d’un rayon laser. Il imagine sans peine un petit point rouge jaillissant de l’index. D’ailleurs, il semble déjà avoir pris quelques centimètres. C’est lui désormais qui mène à la baguette ! Lui, le chef d’orchestre ! Il pointe finalement un melon, celui avec le pécou bien accroché, pas prêt à se décoller. « Le quoi ? », interroge le maraîcher. — Le pécou, le pédoncule, la queue du melon, bon sang ! Un melon bien ferme disons, c’est pour manger en fin de semaine. Donnez-moi celui-là, à vue d’œil, ça ira.

Son fils, qui a tout vu de la scène depuis son petit trône à roulettes, s’exclame, indigné : « Mais tu m’as dit qu’il faut jamais montrer du doigt, papa ! ». C’est vrai qu’il est là, juste un peu plus bas. Le père, si habité par le rôle, l’avait presque oublié. C’est un peu vexé qu’il s’apprête à payer mais, au dernier moment, tend le doigt en direction du présentoir à sucettes, de tout temps à côté de la caisse, guettant patiemment leur proie, l’instant de faiblesse. Oui, la framboise, celle-ci. La caissière la glisse sous la vitre en plexiglas, à l’instar d’un prêt sur gage, le père en ôte l’emballage et la plante immédiatement dans la bouche du petit rabat-joie.

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Maintenant, direction le bureau de tabac.