Auteur/autrice : lou valse

10.05.22

(le périmètre du tapis)

« Tu n’as jamais été aussi haut perchée tu te rends compte — Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à faire les cent pas pour faire ses nouvelles chaussures

Je vois que le parquet est déjà plein de rayures une vraie marinière — Goethe disait “C’est pour savoir où je vais que je marche” et je vois déjà 13 centimètres au-delà de la balustrade bientôt l’aventure

Ces escarpins te font de belles jambes de très belles jambes en effet cependant le cuir est vraiment de mauvaise qualité — J’ai quelques ampoules et alors ? Autant dire que j’ai rarement aussi bien vu où je mettais les pieds

Écoute… si ça te permet d’éviter le sujet qui revient continuellement sur le tapis — Remercions-le plutôt d’offrir un toit cosy à tout ce qui s’émiette jusqu’au prochain soulèvement »

09.05.22

(danse de salon)

« Merde encore une écharde ça commence mal (ça continue cahin-caha) — C’est bien toi qui disais lundi est le pied gauche de la semaine (surtout quand l’on marche pieds nus si tu veux mon avis)

C’est toi qui voulais du vrai parquet et tu ne remets jamais la pince à épiler à sa place après l’avoir mise dans ton nez — Tu comptes patienter jusqu’à dimanche pour voir la vie du bon côté ?

Exact et sans me presser j’en ai assez de courir après ce qu’on avait avant ça me tord les chevilles — L’embauchoir nous aura fait défaut on a perdu notre forme d’origine

Vivre chaque jour comme si c’était le dernier tu disais hier et depuis l’on ne fait que mourir et maintenant je boîte comme une vieille — Disons comme le dernier de la semaine pour commencer et veux-tu bien arrêter le carnage montre-moi donc ce pied que je t’en débarrasse »

05.05.22

La consigne est la suivante : « Complète le dessin à l’aide des informations du texte qui l’accompagne ». Deux phrases – qui, à l’école, commencent par une majuscule et finissent par un point, sans mil enchevêtrements encore – composent le court texte situé juste au-dessus de la zone à illustrer, où flotte déjà la tête d’une fillette au centre du cadre. Une adorable tête réduite avec une queue de cheval sur le sommet du crâne, à l’endroit où l’on pratique la trépanation (de préciser qu’il est tout à fait contraire aux valeurs de l’école de faire rentrer quelque chose dans la tête d’un enfant par la fontanelle : le savoir se diffuse plus subtilement, d’abord par les yeux et les oreilles).
Comme promis, les quelques lignes informent l’élève que la petite fille s’appelle Jeanne (Enchanté, Jeanne), qu’elle porte une salopette rose et des chaussettes bleues (pour braver les stéréotypes de genre et mettre tout le monde d’accord, je suppose).

Il reste cinq minutes pour finir l’exercice. Il faut s’y mettre. Sa grande sœur aime beaucoup les salopettes, ça tombe bien, il sait comment faire les bretelles. C’est la main toutefois un peu crispée autour de son crayon qu’il s’applique à dessiner une salopette (sorte de gros H en lettre bâton) qu’il colorie ensuite en rose (dans la poche de devant, il glisse en plus une rose de couleur rose pour bien montrer qu’il connaît aussi la fleur qui s’appelle comme la couleur alors on ne sait jamais bien de quoi on parle). Puis il regarde mes pieds – parce que c’est plus simple avec un modèle – et crayonne une paire de chaussettes. Comme le texte ne précise pas s’il s’agit de bleu ciel ou de bleu foncé, il en fait une de chaque (le fait que je porte de façon tout à fait exceptionnelle des chaussettes dépareillées n’est que pure coïncidence : cet élève a toujours été d’un grand perfectionnisme, c’est-à-dire qu’il s’attache à mettre tout le monde d’accord quant à sa note finale).

Voilà qu’il a fini avec une minute d’avance. Fier, il me tend la feuille. Tous les éléments sont bien présents. Jeanne a une tête, un cou et deux bras (en un mot, Jeanne est un buste) ; elle porte effectivement une salopette et des chaussettes, même qu’elle les tient fermement dans ses mains comme elle pourrait tenir un vieux doudou par les oreilles ou la petite anse de sa boîte à goûter pareille à une valisette (en deux mots, Jeanne est toute nue).

Quant à moi, c’est tout naturellement que je porte la responsabilité de laisser cet enfant dans l’ignorance. Qu’il puisse, quelques années encore, prendre au pied de la lettre tout ce qu’il devra porter plus tard à bout de bras et qui, je le crains, sera moins mignonnet qu’une salopette rose bonbon en forme de lettre bâton, qui plus est de traviole, une bretelle immense et l’autre toute petite. A cet âge, on a encore le droit d’être asymétrique.
Aussi, quand il me demande « Est-ce que c’est tout vrai ? », je lui réponds oui, bien sûr tout est vrai puisque je me suis pincée et que, malgré mes épis et un manque évident de concentration lors du chaussage, je suis bel et bien réveillée. (S’il m’avait demandé si c’était juste, ma réponse eût sans conteste été différente ! Que croyez-vous, je suis professionnelle ! Et justement, ce n’était pas sa question.)

C’est d’ailleurs avec un grand professionnalisme que j’ai patiemment attendu ma pause pour méditer davantage sur la question vestimentaire. A vrai dire, j’en suis rapidement venue à cette conclusion : les hommes se porteraient secours davantage s’ils ne portaient rien sur le dos. Niet, nada, zéro. Imaginez seulement un monde où l’on se baladerait tous et toutes dans le plus simple appareil, et pourquoi pas une salopette à la main comme l’on promène un temps le compagnon fidèle, puis fidèlement sa dépouille (c’est que la fidélité change vite de camp, n’est-ce pas, lorsque la mort gagne du terrain sinon la course même).
Cependant la sonnerie retentit, on fait la course pour être chef de rang et avoir la main de la maîtresse dans les cheveux, qui nous recoiffe un peu. Pour l’instant, on est là, on a six ans, une trousse entière de crayons à étrenner et une nouvelle copine qui s’appelle Jeanne, qui porte une salopette rose comme la fleur et des chaussettes bleues, d’un bleu qu’on se demande s’il est plutôt foncé ou plutôt ciel alors on choisit les deux.

02.05.22

(le cinq-à-sept)

« Tu as pris ma place cette nuit côté porte Dois-je te rappeler que ce bord était le mien avant que tu ne me le piques comme la dernière part de ce carott cake — qui t’aurait rendue plus aimable ?

C’est la cerise sans le gâteau — Maigre collation excuse du peu Tu es plus difficile à approcher qu’une scutigère véloce livrant à tout berzingue des plats tièdes ou un kit SOS Apéro

Tu ne manques pas d’air tiens récupère plutôt le matelas gonflable de ton foutu copain qui a squatté notre salon pendant combien de temps déjà hein combien ? — Tu es un lit de mensonges accueil atonique 7j/7 tiens comme SOS Médecins (dans la salle d’attente c’est le même épisode d’Oggy et les cafards qui passe en boucle)

Je serai devant ma sitcom au doublage atroce qui te hérisse les poils avec les rires enregistrés et donc communicatifs contrairement à toi dont je décrypte les sous-titres tant bien que mal du soir au matin Là c’est ma pause — Et le quatre-heures c’est pour les chiens ? La prochaine fois qu’on s’essayera au tea time rappelle-moi de faire un clafoutis de tes bêtises tu avaleras tous les noyaux enfin j’aurai ta peau »

30.04.22

(le distributeur de glaçons)

« Vivre d’amour et de glace pilée sera fort commode grâce à notre prochain frigo signature multiportes dont deux qui se font face — En attendant tu as laissé la bombe hors de celui-ci que tu recouvres de magnets dégueulasses

Sa capacité est de 529 litres tu te rends compte toutes les réserves qu’on pourra faire ! Damn, de vrais ricains ! — Tu n’es vraiment pas commode Il te manque une case of course et quelques tiroirs in fact

Avec un minibar indépendant en plus ! Je t’en dirai des cheers chéri tu ne pourras plus te passer de sangria à ma façon — En attendant les fraises seront sans crème fouettée ce soir (sans parler de la mayo qui traîne dehors depuis ton intérêt soudain pour le froid statique)

Décidément tu es triste comme un pare-brise qui dégivre ou pire ! comme ce bac à œufs inutile à côté de la moutarde — Permets-moi d’émettre quelques réserves face à tant d’emballement pour un appareil qui conserve simplement tout ce que l’on entame et qui finit ensuite étiqueté au congel parce que c’est trop c’est beaucoup trop pour juste deux »

29.04.22

(la microsieste)

« Tu peux dormir sur tes bouchons d’oreilles faits sur mesure j’ai mis un réveil à 15h28 pour ton cours de Gym Tonic — Mais que tu me rassures as-tu pensé à ton dilatateur nasal anatomique ?

Voilà le hic Tu mens comme je respire c’est maladif — Tu ronfles même quand je trêve… systématique

Le repos aura été de courte durée Tu veux la guerre tu vas l’avoir — J’aimerais seulement un bout de la couverture que tu accapares et pourquoi pas un geste disons macroscopique »

28.04.22

(la plante verte)

« Quoi tu n’es pas toute seule dans ta tête Qu’est-ce que tu cherches à nous dire encore ? — Que je suis très seul dans le décor C’est comme habiter un soliflore

Qu’y puis-je si tu ne sais pas t’entourer Il n’y a qu’à voir toutes ces bougies que tu ne te décides jamais à allumer — Je n’ai pas choisi de rester planté là dans un T2 à moitié vide de toi qui plus est sans balcon ni judas

C’est que tu ne sais pas remplir ton temps libre Arrose donc les plantes avec cette coupe pleine à ras bord — Tu parles de la plante verte celle qui dépérit ou la carnivore ? »

26.04.22

(sous plafond)

« C’est vrai je mène bien ma barque, d’accord j’ai le bras long, mais est-ce une raison pour que je change toutes les ampoules de la maison ? — Le plafond est à peine plus haut que ma tension ainsi que tu m’en fais volontiers la remarque

L’escabeau serait la solution si tu ne l’avais prêté au voisin qui n’ouvre pas quand tu toques parce qu’il est sourd comme un pot ou bien mort — Ce qui est une chance quand tu hurles sur tout ce qui bouge peu s’en faut en tout cas quand tu débloques

Ce qui reste un problème j’insiste pour récupérer ce qui autrefois était en notre possession et qui aurait pu élever le niveau du débat à ce que je vois — Comment peux-tu voir quelque chose dis-moi il fait aussi noir aux cabinets que dans le placard »

25.04.22

(sitôt lundi)

« Je porte la trace de ton regard regarde tellement tu me dévisages — L’occiput a une curieuse façon de remercier l’appuie-tête sitôt remis

Comme si l’on pouvait se reposer sur toi ! tu as toujours mal quelque part — Il faut dire que ta pommette est plus saillante qu’un fusil d’affûtage

Ne nous serions-nous pas croisés hier dans cet autre couloir qui ne mène nulle part ? tu revenais de loin et de profil disons de trois-quarts — Tu dois confondre avec l’isoloir Ce n’est pas la première fois que tu dérailles sitôt lundi »

24.04.22

(un sale quart d’heure)

« Peux-tu approcher la table basse ? j’aimerais étendre mes jambes (que tu les masses) — On croit entendre ta mère ! La contention te rendra ingambe (si tu coopères)

J’ai passé le doigt sur la surface c’est fou regarde la pellicule revient chaque jour à la place du crime — Comment pourrait-il en être autrement ? tu passes ton temps à faire la poussière pire qu’un film qu’on rembobine

Que ne ferais-je pas pour ton allergie oculaire — Reprendre le ménage là où tu l’as laissé par exemple devant la porte attendent plusieurs bouteilles bonnes à jeter »

23.04.22

(le pousse-café)

« Tu pousses un peu là… Café + calva ça ne te réussit pas — On peut bien me priver de repères mais jamais de mon petit remontant ça va pas la tête !

Non linotte ce tête-à-tête ne vole pas haut même qu’il se mord la queue — Tu avais sur le bout de la langue un nom d’oiseau qui te l’aura mordue (ça saigne plus que j’aurais cru)

Tu n’es pas à l’abri vieille branche de trouver l’équilibre à quatre pattes — Je vais te le prouver sur le champ et la huitième latte du plancher que tu as posé à la va comme j’te pousserais bien dans les orties »

22.04.22

(le ramasse-miettes)

« C’est plus tendu malheur que la peau de ma panse — Il est grand temps de desservir je pense et se répartir les crasses

Il faudra finir les restes ce soir au pire demain midi — Ou bien tout congeler avec ce qu’on aura entamé depuis

Vidons ensemble le lave-vaisselle pour à nouveau le remplir — Malheur ! Voilà qu’il me priverait de ma petite tâche digestive ! »

21.04.22

(sous les coups de midi)

« Je vois bien que tu n’es vraiment pas dans ton assiette — Oh c’est bien vrai je suis au bout de ta fourchette

Tu as toujours l’oh à la bouche nom d’un chien — Tu sais bien enfin je l’espère qu’il s’agit là d’onomatopée

Vas-tu finir par cracher le morceau qui rumine oh là là — Tes reproches couvrent même le bruit de la hotte la vache elle t’aspirera un jour… et pffuit ! »

20.04.22

(assaut du lit)

« Lève-toi et sache que tu ne tiens pas debout — C’est que j’ai oublié le repose-pieds en voulant tout prendre en main

Quand tu parles ça fait des bulles à mémoire de forme — Tu sais bien comme chacun sait enfin je l’espère qu’il s’agit là de phylactères 

Pardon mais tu es assis dans mon fauteuil crapaud — C’est tout à fait faux je suis assis sur les ruines du château »

18.04.22

Souviens-toi que tu es soupière et que tu redeviendras soupière.

Tant de meubles nés en kit
et qui ainsi nous quittent
C’est fou ce qu’ils termitent
Ils auront donc fini par se décomposer d’eux-mêmes
Est-ce bien tout ce qu’ils méritent ?
Qu’ils puissent reposer en pied
Ou sur le bras du canapé

17.04.22

— Sauve ta peau, je me charge des meubles !

— Bien, on gagnera du temps et, comme chacun sait, le temps c’est des fonds de tiroir.

— Mais attends voir, comme je fais partie des meubles, il faut sauver celui à rallonges plus que tout autre chose !

— Tu ne penses donc qu’à t’éparpiller ! A mon sens, la passoire reste la priorité : prends-la donc sur la tête comme elle a la forme idoine. C’est une chance, tant de praticité.

— A t’écouter, le plus important c’est égoutter. Mais que reste-t-il alors ? Et puis, quelle idée de s’encombrer de tous ces trous ! Non, vraiment, je ne suis pas d’accord. Puisqu’il se joue toujours quelque chose dans le dos, c’est donc là qu’il faudra transporter la banquette de piano.

— Nous n’arriverons donc pas à accorder nos violons !

— C’est du pipeau ! Décidément, la musique, ce n’est vraiment pas ton fort.

— A ce rythme-là, on n’est pas sorti de l’auberge… Sauve les meubles si ça te chante, mais abandonne donc le prie-dieu à son sort !

— C’est déjà fait, qu’est-ce que tu crois ! En rien, je m’en doute bien. Toujours est-il que j’ai la situation bien en main. Reste juste à prendre la porte. Après toi, je t’en prie. Eh bien, qu’est-ce que tu attends ? Ta carcasse bloque le passage ! Prends la porte, te dis-je ! On ne va quand même pas partir sans pouvoir entrer autre part !

— Attends une minute, je sauve ma peau, tu sauves les meubles, mais qui donc pour sauver l’immeuble ?

08.04.22

Sous un tonnerre d’encouragements ou bien sous la menace, c’est dans le bassin sportif qu’il faut faire ses preuves. Montrer tout ce que l’on ne sait pas faire. Enfin, ça dépend de son niveau bien sûr, si l’on est dans le groupe expert ou celui qui galère. Je vous laisse deviner où je me situais alors, quand j’avais leur âge : tapez « glouglou » dans Google Maps – mais cessez de me taper avec la perche voulez-vous !

Les yeux rivés sur les gros chiffres rouges du panneau d’affichage, je constate qu’il n’est toujours pas l’heure de partir et que la température de l’eau est de 27 degrés. Ben voyons ! J’accompagne un enfant malentendant : il n’est pas aveugle ! D’ailleurs il n’y croit pas plus que moi, à ces 27 degrés. Sa mâchoire claque comme le petit bedon d’Abel quand, avec un courage immense pour son jeune âge, il saute du plongeoir. Tous grelottent en rang d’oignons, pareils aux lamelles des stores sous la tempête, et je ne peux pas les rassurer puisque je ne suis pas un panneau d’affichage : l’eau est froide, je ne vais pas mentir. Les lèvres de la petite Brune sont aussi violettes que les lunettes de plongée d’Agathe, l’hématome d’Edgar et les varicosités de la maîtresse qui a quitté ses bas de contention pour enfiler des tongs. Pour ma part, je ne sens plus mon pied droit que j’ai immergé, non sans crainte, jusqu’à la malléole pour donner l’exemple, du moins la direction à prendre. Heureusement, c’est fini pour moi ! J’y suis déjà passée il y a quelques années… et j’ai survécu. — J’ai survécu, regarde ! Le calvaire commence pour toi, je sais, c’est à ton tour de tendre les bras, d’attendre comme un piquet le moment inévitable où tu vas boire la tasse, mais ça va aller, je te promets : tu remonteras toujours à la surface comme les pâtes alphabet.

Assise sur le banc, à côté d’un parent accompagnant accompagné de son téléphone portable auquel il doit rendre des comptes pour qu’on lui rende la pareille, je ne suis guère plus à l’aise que mes petites ouailles détrempées. Certaines, plus aguerries cependant, nous éclaboussent à chacune de leurs prouesses acrobatiques – toutes capturées, sans exception, par le paparazzi accompagnant en mode rafale (mais qui est donc son enfant, à la fin ?!)
C’est la première fois que je vois mes jambes nues depuis l’été dernier : elles ont encore la couleur de l’hiver, des ecchymoses comme des traces de pas sur la neige flasque, aussi quelques poils incarnés. Sans doute aurais-je dû me gommer davantage. A l’avenir, je privilégierai le gant de crin à la fleur de douche. Dès à présent, je peux simplement me quitter des yeux, relève ainsi la tête en direction des gros chiffres du panneau d’affichage.

Pour la vingt-septième fois peut-être, le moniteur plonge sa perche pour récupérer le bonnet de bain de Clémence dont j’avais pourtant cru dompter la crinière à l’aide de beaucoup d’élastiques et de patience. Puisqu’il était impossible de prendre la totalité des rebelles d’un seul coup de filet, j’avais dû procéder en plusieurs étapes, avec l’aide de la principale concernée, laquelle devait coller son front contre mon ventre et maintenir les boucles les plus rétives pendant que j’étouffais le reste de la masse frisottante jusqu’à perdre haleine moi-même. Je lui avais arraché plusieurs touffes au cours de l’opération mais, à l’évidence, cela n’avait pas suffi à mater l’irréductible tignasse, définitivement incompatible avec la contenance somme toute limitée du bonnet dit extensible (ben voyons).

Finalement, je compte le nombre de bonnes raisons de s’enfuir à toutes jambes, même si chacun sait qu’on ne doit pas courir à la piscine. Sinon, on glisse et on peut se casser quelque chose, et oh ! malheur ! on ne peut plus aller à la piscine. Ne pensez pas que j’en fasse tout un plat ! J’en fais un roman-fleuve à la rigueur, mais le plat, c’est Abel qui le fait, et pas qu’un d’ailleurs. Au moment de plonger, il lève trop la tête, me regarde avec désespoir comme si j’étais son ultime bouée de sauvetage, et plaf ! le pauvre ! à plat ventre sur l’eau soudain dure comme la glace. Je l’aide à remonter l’échelle et lui glisse à l’oreille (enfin débarrassée du bonnet qui a lui aussi fini par lâcher prise et rejoint celui de Clémence pour commencer une nouvelle vie à deux) : Je sais, mon grand, je sais comme ça brasse, la piscine.

07.04.22

Aujourd’hui, j’ai une mine affreuse : voilà que je commence enfin à me reconnaître !

Alors comme ça, on a redécouvert la moitié des visages, la moitié basse, la basse-fosse ; la goutte au nez, ces petits trous qui coulent, qu’on mouche, qu’on met le doigt dedans ; et ces lèvres toute sèches, et ces moues, ces grimaces, tout ce qu’on s’essuie en tirant sur sa manche.

C’est comme ça, mais pas comme tu l’imaginais. Ton amoureuse n’a plus ses dents de devant ! Ses beaux cheveux caramel et ses yeux pâte de noisettes n’y changent rien. Son sourire est bien trop grand, comme un précipice qui va jusqu’aux oreilles, mais jamais jusqu’à toi qui te sens déjà au bord du gouffre de la tristesse. En plus, ta mère, elle tire tout le temps la gueule depuis qu’elle a retiré son masque… C’était mieux avant, ils ont raison tes grands-parents.
Même la jolie Maîtresse, comme ça te surprend ! Sa bouche n’a rien d’une framboise bien assortie à son foulard fétiche en pointillés de fleurs – motif Liberty, maman t’a dit alors qu’elle porte tout le temps que du noir comme une cage, alors comment elle peut savoir ? En fait, sa bouche, elle est couverte de gerçures plutôt très rouges, disons couleur Mara des bois, et qu’on aurait saupoudrée de sucre en poudre en plus. Tu as mal pour elle. A chaque fois qu’elle donne une consigne ou un conseil, ça craquelle et ça forme une petite bulle de sang qu’elle fait éclater du bout des lèvres.

Ton meilleur copain, et c’est bien le seul, il est encore plus beau qu’avant… Il n’a plus la morve au nez et les gencives à l’air. C’est pas juste à la fin ! Toi, tu as toujours les dents de lait qui bougent dans tous les sens dès que tu ouvres la bouche comme un squelette qui a froid. C’est vrai que tu as moins de buée sur les lunettes maintenant, mais tu doutes que ça puisse t’aider à remonter la pente. La vie, c’est pas un téléski.
Le pire c’est Xav’, le prof de sport. Tu as découvert pas plus tard qu’hier, avant de te prendre le ballon dans la tête tellement tu étais sous le choc, quelque chose que tu n’aurais jamais dû voir comme la guerre qui défile sur le téléphone de ton frère quand c’est pas une fille toute nue qui l’appelle pour faire la paix, au moins penser à autre chose parce que c’est une bombe ou quelque chose comme ça : bref, ton prof de sport, sa barbe c’est un tapis de poils blancs maintenant ! Et tu ne peux plus penser à autre chose. Dire que tu le pensais immortel ! Dans tes souvenirs, son sourire était blanc comme l’eau écarlate. En fait, il a plein de taches parce qu’il fume… Il fume ! Un grand sportif qui a de la force jusque dans le petit doigt et qui pourrait même soulever les immeubles qui tombent sur les gens qui n’ont plus de toit au-dessus de la tête, en fait il fume ! Ses dents, elles sont tout ébréchées comme ces vieux plats qu’on sort pour les grandes occasions et qu’on met les pieds dedans quand on dresse la table ronde pour tous bien se voir les uns les autres juste comme ça, parce que c’est dimanche.

05.04.22

Je couve quelque chose. Quelque chose qui traîne depuis plusieurs jours. Qui ne se déclare pas vraiment. Reste que je suis d’humeur visqueuse, vitreuse peut-être… justement, c’est encore flou comme ce qui n’est pas très en forme.

C’est attablée à l’écriture que je passe le plus clair de mon temps. Là, je noircis feuilles et carnets ; ils nappent le sol de récits futurs où déraper bientôt.
Quand je me lève de cette chaise de bureau qui est aussi celle du chat et de la salle à manger, je marche sur des œufs jusqu’à l’autre officine. Alors je m’assieds en face du pharmacien qui plonge l’écouvillon dans ma narine, comme l’on prélevait l’encre avec sa plume avant le Bic et le Covid. A se demander si le mot n’est pas simplement l’abréviation de la morve. Parfois on cherche compliqué alors que c’est là, juste sous notre nez.

Ce n’est jamais une partie de plaisir, ce prélèvement nasopharyngé quotidien. Toujours est-il que je récidive. Je vais au fond des choses, et par tous les moyens – y compris ceux qui manquent. Je couve quelque chose, vous dis-je. Si l’on doit aller chercher le virus dans les sécrétions du malade, alors allez-y, faites votre travail et trouvez quelque résultat positif à la fin ! Je ne sais pas, moi, une maladie opportuniste, un mal chronique, une manie, une tare, un vice ! Bien sûr, ça cache autre chose. Raclez, bon sang ! Raclez comme je frotte la phrase secrète avec toutes les mines dont je dispose, jusqu’à ce qu’elle crache le morceau.

Alors, que lisez-vous ? Ah, c’est incontestable, je suis négative. Oui, mais encore ? Pourrait-on plutôt m’apprendre quelque chose que j’ignore ?

01.04.22

Il neige en avril et je suis accompagnatrice piscine. Deux informations parfaitement complémentaires comme le rouge de colère et le vert de peur.

Tous les vendredis après-midi, j’aurai donc sept ans. Huit tout au plus. Je serai à nouveau cette gamine terrorifiée, comme je disais quand j’étais terrorisée et terrifiée en même temps, ce qui arrivait souvent à l’école. Comment accompagner, surveiller et rassurer des élèves à peine plus jeunes et plus courageux que moi ? Dites, c’est vraiment obligé, le Cycle Piscine ? Si je me fais tatouer tout le corps dans la semaine, je pourrais être dispensée ? Après tout, il faut trouver des excuses adaptées à son âge légal. Je fais ce que je veux de mon corps et de mon imagination. Croyez-moi, ça ne sera pas beau à voir, tout ce rouge sous la cellophane et ça pourrait s’infecter… Aussi, donner de mauvaises idées aux enfants (je ne compte pas me faire tatouer l’alphabet, des petits cœurs ou des chatons). D’ailleurs, j’ai prévu de me faire percer dans la foulée, et la nuque et les tétons. Vous imaginez un peu ? Ce n’est guère pédagogique. C’est peut-être mieux que je reste à la maison.

Bassin ludique, qu’ils disent : comme l’on s’amuse, c’est sûr, à avaler tant d’eau pleine de chlore et de pisse ! Le tout en allant chercher des anneaux multicolores dans ces profondeurs insondables, qui sont vraiment très loin de la surface où l’on respire bien. Quand on y arrive enfin, faut dire qu’on le hisse fièrement, ce maudit précieux anneau ! A bout de bras, on se dépêche de le tendre au moniteur avant qu’il ne nous glisse des mains et ne retombe à la case départ qui est au fin fond du bassin, et que fait-il alors, Monsieur le moniteur ? Ce qu’on avait repêché, à la sueur du front cisaillé par le bonnet de bain imperméable – disons plus imperméable déjà que les yeux et les oreilles –, il s’empresse de le relâcher ! Il dit que c’est super mon petit, et plouf, comme si de rien n’était, il le jette à la flotte et ça nous éclabousse au passage ! Et la consigne maintenant, c’est d’aller en chercher un autre d’une autre couleur, par exemple un rouge ou un vert, pour voir ce que ça fait encore, de tâter plein de pieds les yeux fermés en espérant ne pas mourir comme ça, avec le pied d’un copain ou un anneau en plastique dans la main pleine de doigts fripés. Franchement, je ne vois pas ce qu’il y a de drôle à ravaler autant de morve et de pleurs. Me réconforter, c’est pas mon fort.

Mordre la poussière, oui, si c’est du sable.

23.03.22

Le jeu du Chat et de la Souris, version animale des Gendarmes et des Voleurs, n’est-il pas de tous temps un indispensable du bagage éducatif, et sans doute la plus abordable des fournitures scolaires ?

Si la mode est un éternel recommencement, il y a fort à parier qu’on jouera de nouveau aux Cowboys et aux Indiens, mais les plumes et les chevaux en moins parce qu’on n’est plus rien que des sauvages : les Indiens porteront des casquettes avec l’étiquette qui pendouille et l’autocollant qui brille ; les Cowboys, eux, chevaucheront à cru trottinettes, monoroues et gyropodes ! Il faudra passer par une application de rencontre puis noter l’offensive sur une échelle de 1 à 5 étoiles de shérif. Avant de se jeter dans la mêlée, l’enfant devra donner son consentement : il accepte culbutes et égratignures si et seulement s’il n’est pas le seul dans cette mésaventure.
C’est pas du jeu ! — Ce n’est que ça.

Sûr qu’on va se casser les dents, et plutôt deux fois qu’une ! Qu’est-ce que ça fait ? Ce ne sont même pas les définitives !
Retranchée dans la salle des maîtresses (à ce jour, le seul maître de l’école n’a déposé aucune réclamation), j’observe à travers la baie vitrée télescopages, échauffourées et réconciliations. C’est souvent moi que l’on vient voir quand on a perdu une dent. Je tamponne alors la bouche en sang et, puisque j’ai toujours sur moi des paquets de mouchoirs, enveloppe dans l’un d’eux la précieuse dent de lait, pour la Petite Souris, dont je suis en quelque sorte l’auxiliaire. Si c’est elle qui s’occupe le soir des quenottes passagères, quel est donc le rongeur qui adopte vieux chicots et plombages ? Qui, entre chien et loup, viendra pour les dentiers ? Qui donc pour récupérer implants, bridges et facettes, disposés avec soin sous notre dernier oreiller ? Ragondin ? Cochon d’Inde ? Loir des greniers ? Que n’y ai-je pensé plus tôt ! Le Grand Polatouche ! Ça ne peut être que lui, qui fera le déplacement. Enfin, j’aimerais quand même bien être sûre… On n’a pas fini de se briser les dents et c’est franchement pas donné, le sourire.

Jacques a dit : Trouve un passe-temps increvable.

21.03.22

Elle est passée de mode, l’ère pandémique. Fini Un Deux Trois CovidDistance-moi ou tu meurs… Adieu Touche-touche pas à mon masque et Cache-cache le gel hydroalcoolique. Sans rancune Corona, Virus à couronne comme l’on te nomme. Chassé du trône ! Fin du règne ! Tape-m’en cinq et fous le camp avec tes variants !

Il faut dire que les individus de moins de treize ans s’adaptent drôlement vite à la situation. Aussitôt, ils retrouvent les jeux d’avant, indémodables ; inventent déjà ceux de demain : une fois tombé, le masque ne fait-il pas un super lance-pierre ? La paille inoxydable, elle, a depuis longtemps été élue meilleure sarbacane. Dommage pour l’écouvillon, bien trop court quoiqu’on en dise, pour détrôner sabres laser et mythique Excalibur.

Le mieux, c’est qu’on peut à nouveau se mélanger avec les autres classes. Les grands apprennent aux petits à faire leurs lacets, et puis les quatre cents coups. Le souffre-douleur retrouve ses tortionnaires. La jolie bouclette, ses prétendants de cour. Certains, je les vois, partagent leur goûter avec les doigts plein de bave et de chocolat. L’intolérant à presque tout grignote en cachette ses galettes de riz complet. Bien sûr qu’il ne meurt pas de faim : il crève juste d’envie de lécher tous les emballages de gâteaux que ses copains jettent dans la poubelle verte en oubliant souvent plein de miettes dedans. Après tout, c’est écrit nulle part qu’il est allergique aux miettes ! Et d’ailleurs, on lui a toujours dit qu’on ne jetait que du bien propre dans la poubelle verte, et du réutilisable aussi. Ce sera chose faite. En attendant de plonger la tête, à l’abri des regards, dans la poubelle pleine de restes, il zyeute les vermicelles arc-en-ciel, et les pépites de chocolat, et la crème, et tout ce beurre, de l’énorme part de gâteau de son copain qui n’a jamais peur de rien.

La cour de récréation redevient bruyante, électrique, turbulente – parfaitement insupportable pour une personne de plus de treize ans. Enfin, tout redevient normal !

18.03.22

le Coin Calme

C’est chose connue, les enfants aiment jouer à la bagarre (surtout le vendredi après la cantine : à mon avis, le repas alternatif y est pour quelque chose). C’est de bonne guerre, une façon de se rencontrer, s’apprivoiser peut-être… A cet âge, le postillon est le plus doux des projectiles. Et puis quoi ! y’a pas mort d’homme. Au pire, on partage un œuf de pigeon avec un autre petit garçon, et alors ça ! c’est mieux qu’un pacte de sang.

Pour les dissidents, il existe toutefois « le Coin Calme ». Dans cette zone silencieuse – quoique fort mal isolée des cris de rébellion et de délivrance –, à l’écart du champ de mines de rien, certains sont assis sur les jardinières, d’autres fixent la grille où s’échappe l’eau de pluie, parfois s’évadent quelques billes… Ici l’on peut fermer les yeux, s’isoler pour lire ou confier ses chagrins. On s’y regroupe aussi, on répète la chorégraphie du mercredi après-midi, la poésie de la semaine prochaine, l’on s’entraîne à l’âge adulte. Disons qu’ici plus qu’ailleurs, on fait la part des choses : la compète, la guerre froide, c’est en classe ; en récré, on fait plutôt la paix, de guerre lasse.

Aussi faudrait-il reconsidérer les vertus pacifiques du goûter. Précisément du goûter à miettes (si possible avec emballage individuel). Qu’on se le dise, les enfants sont de bien meilleure humeur après un petit gâteau industriel. Au contraire, ceux qui doivent se contenter de collations saines – clémentine mollassonne pleine de pépins ; pomme golden découpée le matin même, toute noircie déjà, berk ; amandes et raisins secs qui se baladent dans une boîte en plastique impossible à ouvrir sans aide extérieure ; morceau de fromage à pâte dure qui transpire par tous les trous sous la cellophane ; quignon de pain complet et complètement rassis –, ceux-là font bien trop tôt l’expérience de l’injustice. Laquelle conduit plutôt à faire la tête qu’à faire la paix, ce n’est un secret pour personne hormis les grandes, on dirait.

Depuis peu, cependant, calmes et bagarreurs se sont mis d’accord : ils jouent ensemble aux « Russes contre l’Ukraine », se persuadent qu’ils en ont inventé les règles. Je n’ose les contredire : ils ont l’air de si bien s’amuser, oublient même toupies et spinners dans la poche intérieure du manteau, au fond du cartable… Je leur demande de faire attention malgré tout : la pharmacie de l’école n’a plus aucun pansement et seulement six granules à faire fondre sous la langue. Bref, pas assez pour tout le monde.

08.03.22

Fragments d’un amour disruptif

— Va voir ailleurs si j’y suis !
— C’est bien là ce que je te reproche, jamais en ce lieu et toujours à ta place.
— (est en train d’aigrir…)
— J’arrive.
— Ok. Rdv ici et on ira ailleurs.


06.03.22

L’école est peut-être le dernier lieu (encore ouvert, j’entends) où l’on refuse d’avoir peur. Impossible de nous taxer d’aveuglement ou d’inconscience ; bien au contraire, c’est écrit noir sur blanc dans le règlement : les costumes effrayants sont interdits pour ne pas traumatiser les plus jeunes, qui vivent alors entourés de gentils dinosaures, d’insectes géants, de petites princesses, de licornes mignonnes et de sirènes trop belles. S’ils entendent encore parler les animaux et les fleurs, ils n’entendent rien aux brutes épaisses, aux masques carnassiers, aux armes qui tuent pour de faux mais font mal pour de vrai…  

Le mot à destination des parents est formel : le jour du carnaval, il n’y a pas lieu d’épouvanter ses camarades. Seront refusés, de façon systématique, tous déguisements jugés dangereux pour l’innocence générale, destructeurs d’amis imaginaires, générateurs de cauchemars et, par suite, de disputes parentales : Non, pas encore ! il est trop grand pour dormir avec nous, enfin ! – Qu’il enlève sa queue de dinosaure au moins ! – C’est un Pokémon, mon chéri. Et remets ton slip, tu veux bien… – Si tu lui avais acheté ses plateformes et son crop top, on n’en serait pas là ! – S’habiller comme Lena Situations, c’est pas un déguisement ! – Tu aurais préféré la laisser aller à l’école dans son pyjama Dumbo avec ses pantoufles Bob l’Eponge ? C’est la honte ! – C’est bien la mode des Crocs… – C’est ta faute de toute façon, quelle idée d’écouter toutes ces horreurs à la radio quand tu l’emmènes en voiture… – C’est bien de son âge, les paroles trash, les vidéos gores, et puis la guerre, c’est au programme, je te rappelle.

Enfin, inutile d’essayer de faire passer les monstres hideux pour de gentils ogres verts, les égorgeurs pour de braves bouchers en reconversion professionnelle, les poupées vengeresses pour des militantes aux idées claires, les balafres et la cervelle apparente pour de nouveaux critères de beauté plus inclusifs… Si l’équipe éducative garde à l’esprit qu’il faut vivre avec son temps, à l’école, il faut d’abord vivre avec les autres. Quiconque dissimulera justiciers et terroristes sous les traits d’étudiants surdoués en pleine croissance et décompensation totale sera exposé à de lourdes conséquences. Pas plus de tolérance s’agissant des déguisements faits maison (même si c’est fait avec amour et quelques sacrifices) ainsi que des accessoires personnels : le vieux couteau japonais de maman reste préjudiciable pour les enfants apprenant à compter sur leurs doigts, les aiguilles à tricoter de la grande sœur peuvent crever un œil, le fusil de chasse de papi (même sans cartouches) reste un objet contondant, idem pour la scie égoïne de l’oncle bricoleur… Enfin, tout objet connecté au monde extérieur – ou pire, directement à l’élève – sera confisqué sans délai. Rappelons d’ailleurs que les écouteurs et les montres dites intelligentes sont interdites tout le reste de l’année : l’heure des papas et des mamans est aussi immanquable qu’invariable, pas besoin de vérifier. Quant à celle de la cantine, à n’en pas douter les enfants feront confiance à leur horloge biologique. Du reste, des casques antibruit sont depuis peu mis à disposition des plus sensibles afin que le moment du repas reste agréable et bénéfique à tous.

Un refuge pour les fées et les lutins, le temple du mimi tout plein, le Pixar de l’Arcadie, un distributeur automatique de câlins ! Vous l’aurez compris, travailler à l’école, c’est vraiment la planque — et une planque à temps partiel, c’est toujours mieux qu’un casse-pipe mal rémunéré.

02.03.22


Oreillettes et merveilles feront tout avaler, rien qu’avec un peu de rhum, de la fleur d’oranger, beaucoup d’huile et pas mal de beurre. Il faut dire qu’avec de petits noms pareils, ça ne peut pas être mauvais, c’est forcément une bonne pâte – monstres et œillères, même dodus et très sucrés, auraient sans doute appâté moins de fidèles, permettez-moi de le croire !

Bref, je sors de la boulangerie avec mon petit remède. Que j’aime croustillant sous la dent, moelleux sur la langue, ces deux textures miraculeusement réconciliées à la déglutition. Alors que, sous mes yeux !, le sac en papier absorbe goulûment toute la graisse de mes petits beignets, vite je déplie le journal que j’ai acheté le matin même avec mes cigarettes et un « Baraka », nouveau jeu à gratter très prometteur. Ainsi étalé sur mes genoux, pareil à un set de table parfaitement rectangulaire, le monde d’aujourd’hui fait un tapis idéal pour accueillir tout le sucre glace qui forcément s’échappe ; finit par recouvrir toute l’encre, comme la neige étouffe les pas et blanchit l’asphalte.

Bien sûr, c’est écœurant. La texture est décevante, la saveur carrément banale : ça a plutôt le goût d’un donut… enfin, rien d’extraordinaire. Mascarade ! Il ne faut pas tromper le patient sur la marchandise ! Chaque année, c’est la même histoire, toujours je me fais avoir… Tant pis, j’avalerai tout rond ces quadrilatères de pâte fade sous l’œil émerveillé d’un parterre de pigeons.

Etalées sur la toile cirée de la cuisine – sentinelles bien alignées –, entaillées au centre par l’ongle expert, laqué rouge, de ma mère, à elle seule capable de déguiser chagrins d’enfant et peurs informes en de parfaits losanges bientôt figés dans l’huile de cuisson, formant à la fin une pyramide un peu bombée, tout un régiment de merveilles, voilà le souvenir que je garde d’elles (hélas, inconnues au bataillon dans les onze boulangeries sélectionnées pour mon étude comparative).

01.03.22

L’actualité est pesante, c’est le moins que l’on puisse dire. Pourtant, le journal est bien mince aujourd’hui. Plus de mots pour dire la guerre ? On ne peut donc que la faire ? Ce n’est quand même pas très professionnel. La presse, par élégance sans doute, ne parle pas davantage de la Fashion Week : aussi interminable qu’une semaine de jeûne intermittent, elle ne ferait guère le poids face au défilé des tanks.

A l’instar de ces calendriers perpétuels, je suis étonnée que personne n’ait encore inventé la « une indémodable ». Au fond, le journal parle toujours de la même chose, quelle que soit l’année. Un éternel recommencement, comme la taille de guêpe, les pattes d’eph, le crochet… A peu de chose près, toujours la même mise, les mêmes joueurs, la gagne et les défaites, la pioche, le bluff et le joker, des coups d’éclat par-ci par-là… Pourquoi donc se creuser la tête quand l’on assiste chaque jour au même spectacle ? Les gens d’armes et les valeurs serait un titre accrocheur, et pérenne bon sang !

En dernière page – pour refermer le journal sur une note joyeuse, j’imagine –, on me donne l’horoscope (une caresse dans le sens du poil) et la recette des bugnes, ces beignets du mardi gras. Une recette assez facile, pour quatre personnes. Cependant, je suis seule, j’ai deux mains gauches, point de friteuse… et puis, me direz-vous, a-t-on seulement encore de l’appétit ? Bien sûr que oui ! L’appétit vient en mentant (aussi, en passant devant les monts de merveilles en vitrine des boulangeries) ; et comme l’on se ment bien, les doigts tout huileux, les yeux bien au sec. Enfin, il faut parfois se tourner vers les gens compétents, les recettes pérennes : « 100 grammes, ça en fait combien à peu près ? Ah… juste 5… c’est tout ? Alors le double. Enfin non ! 350 disons, ou plutôt 400 tout rond, c’est ça : 400 grammes de bugnes moelleuses s’il vous plaît. »

25.02.22

De peur qu’elle ne meurt de soif, j’ai noyé mon Amaryllis pourtant dans la force de l’âge. Elle tangue désormais comme la cheminée d’un Titanic. J’ai la main lourde quand il s’agit de bien faire.

L’homme et l’iceberg ont en commun un certain détachement. Leur avenir est aussi proche d’une mer de sang, au mieux d’une flaque. Reste que la météo ne pourra décidément rien pour leur peau.
Quant au radeau, il continue à surfer sur la vague pour trouver où faire fortune et, pourquoi pas, se rendre utile. D’instinct, met le cap vers l’est.

Experte de la dérobade, chaque jour je m’entraîne avec rigueur. Je n’ai pas tant de mérite, le terrain était favorable, disons qu’il s’agit d’un talent congénital. Je saurai prendre la fuite à temps ; par la mer fluide d’abord, en dernier recours par la terre ferme. Par les airs, en revanche, j’ai des progrès à faire : j’attends la saison des moustiques et des montgolfières. J’observe tout ce qui vole avec application quand je ne suis pas tapie dans l’abri anti-bombes que j’ai inventé de toutes pièces, à la lueur de mon front.

L’horizon est flasque comme une joue triste. Aussi faut-il s’efforcer de raffermir nos maigres qualités – en priorité celles du cœur car ce sont là des muscles profonds. A trop les négliger, on devient lâche, puis émergent quelques vergetures (je ne les condamne pas ; elles sont la preuve irréfutable qu’un changement est toujours possible). Cependant, le relâchement est parfois irréversible. Eh quoi ! on n’est pas libre de ses mouvements dans une gaine !

Aménagé par mes soins, le bunker ressemble comme deux gouttes d’eau à nos paupières quand l’on dort. La prison dorée de ta peau. Ma respiration prend ta vitesse de croisière et je n’ai plus peur. Et puis, tu ronfles. J’ai le cœur lourd quand il s’agit de te faire taire.

20.02.22

Sur la corde sensible, plus que du linge très propre certifié Oeko-Tex — ce qui n’empêche pas, qu’on se rassure, de laver son linge sale en synthétique et en public.

Il faut aujourd’hui prendre tant de pincettes pour s’exprimer qu’il devient délicat, voire impossible, d’en trouver une seule encore disponible pour déloger ces poils incarnés qui brûlent, s’enkystent, s’infectent… un jour ou l’autre, se répandent. Tout à fait mûrs sinon blets, enfin se vident. (Notez que j’ai pris environ six pincettes en plus de mes doigts pour écrire ce texte : je garde le premier jet dans mes archives – précisément dans le carnet numéro 27, situé dans le troisième tiroir en partant du bas de ma colonne de rangement en métal couleur turquoise, où quelques autres textes inédits seront peut-être portés aux nues à titre posthume, qui sait ce que l’avenir nous réserve !)

Mais d’abord, vivre avec son temps. Moins fataliste que vigilante, je mets donc régulièrement à contribution toutes mes pinces à linge (initialement au nombre de vingt-quatre, mais le lot a bien diminué parce que ça se casse pour un rien ces choses-là). En conséquence, il n’en reste plus aucune pour me boucher le nez, empêcher cette odeur de graines germées (un conflit en fermentation) de pénétrer mes narines. Je préfère pourtant le discours nasillard un peu encombré au laïus bien propret qui doit se moucher bruyamment sitôt hors-champ – ou pire, en direct, devant quelques milliers de followers parce qu’il faut être proche de sa communauté. Et puis au fond, tout au fond de l’écouvillon, qui n’a pas l’eau à la bouche de voir la goutte au nez fraîchement sorti d’une rhinoplastie turque ?

Enfin, je dois dire qu’absentes de l’étendage, les pinces à linge manquent d’abord aux petites culottes qui se dandinent sous la brise et regrettent le temps où l’on trouvait encore le moyen de leur pincer les fesses. Tandis que d’antiques pyjamas très confortables lorgnent nuisettes et dentelles, le linge de maison, lui, s’égoutte lourdement. Il peut baver tranquille : son poids le stabilise sur la corde. Rien n’est moins sûr, en revanche, concernant la lingerie fine, si fine en réalité… Légère et inoffensive, elle ondule et se balance, sans penser aux conséquences de telles acrobaties tout près du vide. Bien sûr la chute est inévitable. Sens dessus dessous, tissus délicats et culottes enfantines tombent sur la tête des passants qui pâtissaient déjà d’un sérieux manque de perspective (lunettes sales ou embuées, écran terne, niveau de batterie faible et tutti quanti, toi-même tu sais, et cetera, qui sait une fois encore ce que l’avenir me réserve : mieux vaut s’assurer la compréhension de tous). A vrai dire, ils manquaient aussi bien de fantaisie que d’un élégant couvre-chef alors… Disons qu’en fin de compte, ça tombe bien.

Reste le nettoyage à sec. A long terme, un très bon investissement d’après la responsable d’un pressing écologique qui a quand même les yeux sacrément rouges (c’est juste qu’elle est hypersensible, surtout à la lumière bleue et aux néons parce qu’elle relève du spectre de l’autisme, et puis elle est intolérante à l’eau calcaire).

15.02.22

De la boue de la mer Morte régénère et détoxifie mon visage tandis que j’écoute le témoignage d’un agriculteur qui rappelle que, dépourvus de glandes sudoripares, les porcs sont parmi les animaux les plus propres de la ferme. La boue sèche, tiraille. Vient le temps du rinçage : j’ai déjà meilleure mine. Un glow naturel. C’est décidé : je sors ce soir.

« Balance ton bar ! » A ce moment, je m’exécute : trouve un ver, jette l’hameçon, crochète un beau spécimen la bouche ouverte (en conséquence, l’eau à la bouche) et le balance sur le comptoir. Une prise respectable de plus d’un mètre qui, en conséquence toujours, fait valser la rangée de verres de rhum qui attendaient d’être flambés, éclabousse du même coup clientes et barmen. Cris de désespoir, invectives, regards noirs – le maquillage n’était visiblement pas waterproof… Bref, j’ai loupé mon coup.

C’est vrai qu’il fait un peu tache au milieu du panier déjà bien garni de crabes érubescents. Très joliment tacheté pourtant, bien dodu, respirant la bonhommie par ses branchies, mon bar ne plaît pas. Pas du tout. Il vole peut-être un peu trop la vedette aux reines de la soirée. C’est vrai qu’étincelante à souhait, sa robe argentée éblouirait n’importe quel highlighter savamment fixé sur les pommettes et l’arcade sourcilière. Mon offrande bien balancée sort décidément par tous les pores de l’assemblée, floutés cependant avec beaucoup d’application.

Pour couronner le tout, voilà qu’on m’engueule comme du poisson pourri ! Afin de ne pas me faire trop d’ennemis (je n’aime pas le conflit), il faut trouver un arrangement au plus vite : en conséquence alors, je paye une tournée générale de rhums arrangés. Je m’en envoie un d’une traite, ai l’impression d’avaler une couleuvre carbonisée. Finalement, pars en quête d’un écailleur avec mon butin pas commun sur les bras. Après tous ces événements qui m’ont fait suer, je ne suis plus franchement à mon avantage ; et ma peau qui brille, aux tempes, sur le front, les ailes du nez… là où elle cherche à respirer, en somme. La zone T est un quartier vraiment trop dénigré. Pas si craignos, au fond. Plutôt salubre en fait. Suffit de poudrer.

Sur le chemin, je croise un groupe mixte à tendance grasse. Des badauds haut de gamme. Je les vois se pincer si fort le nez que quelques points noirs en profitent pour s’échapper. D’accord, je dois puer la poiscaille, et alors ? C’est sans conséquence – et toujours mieux que l’odeur de transpiration des lieux très fréquentables.

09.02.22

La nuit, tous les chats sont bleus comme Audras & Billie.

Je trouvais le chauffeur de taxi décidément bien excité à l’idée de me conduire jusqu’au caveau familial dans sa voiture électrique tout confort qui ne faisait pas plus de bruit que Léon, Martine, Agnès, Marion, Odette et Roger, Escotte le persan, Doudou le pisseur, Marie-Jeanne, Antoine, Manyana du clos Chalambeau, Noël et puis Bernadette, Patchouli, Mélodie dite la Cantatrice hirsute, sans oublier le petit Ploum qui a fait oupsvlop, enfin boum. Nos chats ont toujours été considérés comme des membres de la famille.

Le petit dernier s’appelle Albert. Albert de la SPA. Il avait immédiatement grimpé sur mon crâne aux cheveux ras ; j’avais pensé alors qu’il tenait mieux là-haut que n’importe quel bibi : ce serait lui. Ne vous méprenez pas sur son prénom. Il s’agit moins d’un hommage à Camus, Cohen ou Dubout que d’une stratégie de camouflage. C’est que j’étais lasse de batailler avec les pompes funèbres et d’entendre, pêle-mêle, les plaintes du thanatopracteur, les jérémiades du graveur, l’indignation des autres endeuillés noirs de la tête aux pieds, et j’en passe et des malheurs : Ça va pas bien, ma bonne dame ! Ajouter « Repose aux Paradis des croquettes » sur la pierre tombale ? N’avez-vous aucune considération pour les épitaphes voisines  ! Vraiment, vous exagérez… L’enterrer avec sa balle ? Enfin, c’est délirant ! Une sépulture pour ces petites bêtes ! Elles sont mignonnes, oui, mais j’ai mieux à faire, voyez-vous, que de masser pattes et coussinets de votre gros minet.

Je n’étais pas un monstre (pour preuve, j’aimais les chats). J’entendais donc leurs arguments, le surmenage : tant de morts sur le feu, de cadavres à grimer, assouplir, fourrer de ouate, dérider un peu… D’ailleurs, le burn out est chose courante dans le milieu du repos éternel (mon Sauveur, i.e. le taxi en temps de grève SNCF, était chauffeur de corbillard avant et il s’endormait souvent au volant, oh ! vraiment pas longtemps, et de toute façon, on ne pouvait pas franchement dire qu’il mettait en danger les passagers). Enfin, sensible à la détresse des salariés des pompes funèbres, j’avais même fini par proposer mon aide pour le toilettage — la toilette, Madame, la toilette ! Quoi ? comment ça, c’est Mademoiselle ? Allons bon, minette, que voulez-vous à la fin ? Ce que je voulais, c’était apporter l’herbe à chat pour la déco et le rembourrage. Personne ne me prenait au sérieux. On priverait donc de sépulture les chattes et les matous comme l’on était privé de griffes et de caresses ! C’est de cette façon qu’on remerciait là nos affectueuses boules de poils ? (L’expression boules de poils n’est guère inclusive, aussi dois-je présenter sur-le-champ mes plus plates excuses aux maîtres et maîtresses de sphynx mâles et femelles.)

Je vous le donne en mille : tous mes interlocuteurs restèrent de marbre. Ils avaient déjà reçu trop de plaintes : des visiteurs scandalisés de tomber sur des arbres à chat, des souris en plastique et toutes ces stèles honorant la mémoire de Doudou, Mimine, Patchou, Castafiore… Et pourquoi pas Titi et Milou pendant qu’on y est ! Elle empiétait un peu trop sur leurs plates-bandes, la femme à chats. On ne venait pas au cimetière pour rire. Il fallait donc respecter la solennité du lieu et éviter de mélanger les torchons et les serviettes. A ce jour, je ne sais toujours pas qui, des hommes ou des bêtes, sont les jolies serviettes (se déplieraient-elles encore délicatement sur les genoux ? Asseyons-nous pour voir). Toujours est-il qu’avec l’invention du Sopalin et de la microfibre, on ne manque pas de façons d’absorber. Ce qui coule, ceux qui bavent. On est même plutôt embarrassé quand on a la larme à l’œil, la goutte au nez. Qui aurait un papier buvard réutilisable à me prêter ? C’est qu’elle est sensible, la midinette. (Ma-de-moi-selle, nom d’un chien !)
J’avais moi-même reçu un grand nombre de représailles, corbeaux et collages spécistes. La plupart inventifs. Bien sûr, j’avais aussi reçu le soutien d’associations militantes (elles le sont toutes) et de toiletteurs qui me caressaient tous dans le sens du poil. Du seul poil, en effet, dressé sur le grain de beauté, petit brise-larmes, de ma joue gauche.

A mon sens, on me faisait un mauvais procès. D’autant plus que j’avais croisé la route de nombreux bipèdes aux noms franchement bancals, pour ne pas dire carrément bêtes : Ruby, Neige, Dune, Eucalyptus, Ravintsara, Misty, Opéra, Olympe, Gaya, Gaga, Insta, Delta, Maki, Zoom, Litchi, Belle-de-mai, Mars-Abel, Acajou, Taïendaï, Cyrrus… Et ils seront bien gravés quelque part, ces sobriquets-là, ne serait-ce que sur l’arbre de la cour de récré, n’importe quel épiderme d’adoption, et plus tard, qui sait, dans la neige artificielle, le sable de Dubaï, un agenda personnalisé… Moi, je n’ai rien contre la fantaisie, au contraire, tant qu’elle n’est pas trop mal orthographiée, mais alors qu’on laisse monsieur untel consacrer les croquettes et embaumer les chats de gouttière, si ça l’enchante !

Cependant, je finis par comprendre que rigor mortis n’était rien face à la rigidité des zygomatiques. Restons sérieux. Lugubres et sérieux. Ainsi décidai-je que tous mes chats porteraient à l’avenir le nom d’homo sapiens lambda. Passe-partout, ils seront plus anthropoïdes que les hommes. Fin du débat, fin des noms d’oiseaux : je pourrai m’absorber tranquille. Honorer secrètement la mémoire de FlocFloc et Boom-Bap. Observer, complice, les cendres de Biscotte retomber du bon côté des pattes. Tiens, et écrire à Albert : « Cher Albert de la SPA, je compte sur toi pour avoir la paix. Tu es le chef de file d’une ère nouvelle. Aussi en suis-je certaine, tu nous enterreras tous comme tu fais dans ta litière. Je t’autorise à recouvrir mes paupières. A te venger sur mes chapeaux qui ne tiendront pas mieux là-haut qu’ici. »

02.02.22

Les raisons de s’émerveiller s’amenuisent ainsi que certains spécimens ; il faut donc sauter dessus gaiement comme dans les flaques qui toujours s’évaporent, sinon se changent en puits.

La semaine passée, j’apprenais de façon concomitante 1) qu’Éric Chevillard serait à Paris le 7 février pour la lecture de son dernier livre, L’Arche Titanic, à la Maison de la Poésie ; 2) que je bénéficiais d’une indemnité inflation de 100 euros bientôt visible sur ma feuille de paie ; 3) que ma pelade se résorbait ainsi qu’une peau de chagrin ou la banquise ; 4) que mon compte de bibliothèque était désormais bloqué et que je n’étais plus autorisée à emprunter, prolonger ou réserver de documents jusqu’à la restitution des livres ci-après : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus  ? et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été  ? de Pierre Bayard ; 5) qu’après étude attentive de mon dossier (en réalité une lettre de réclamation pleine de verve et à la calligraphie irréprochable), le centre de relation client SNCF TER avait le plaisir de m’adresser la somme de 3,40 euros en Bon Voyage (prédécoupé au bas de la page) afin de participer aux frais de taxi engagés au mois d’octobre (à peine 170 euros) suite à la suppression de tous les trains pouvant me conduire au cimetière où, de toute évidence, celle pour laquelle je faisais le déplacement ne remarquerait guère mon retard, mais enfin, ce n’est pas une raison pour faire languir les fleurs.

Si ma dernière expédition n’avait pas été une franche réussite, je ne comptais pas en rester là. C’est-à-dire que je ne comptais pas rester , cernée par quatre massifs montagneux encerclant eux-mêmes ce qu’il faut bien appeler ma ville natale. Heureusement, vinrent me délivrer ces bonnes nouvelles concomitantes – hormis, bien sûr, le fait d’être interdite de bibliothèque, ce qui me fit bien de la peine mais ne me rendit pas malade pour autant parce que c’est à la bibliothèque, justement, que j’avais appris à vaincre la culpabilité qui est une émotion qui tue (j’avais lu sur place ce manuel salvateur, après avoir fini ma journée de travail, à midi, car je travaille à temps très partiel le temps de me refaire une santé, et puis quoi ! ce n’est pas du vol de gagner ce que d’autres perdent, surtout les jolis marque-pages). Bref, j’avais toutes les cartes de réduction en main – et un Bon Voyage – pour aller à Paris. Je réservai immédiatement un billet de train, côté fenêtre (je m’assurerais ainsi qu’aucune montagne ne serait à mes trousses). Flambée, l’indemnité inflation ! Découpé, dépecé, incinéré, le Bon Voyage ! Au feu, le Temps ! Feu de joie ! Feu la Mort !

Sitôt arrivée à l’hôtel, je me ferai couler un bain, j’avalerai l’intégralité du plateau de courtoisie, me rendrai soûle de café en sticks, de sachets Lipton et de petits sucres individuels, ensuite de mignonnettes. Puis, disparaissant sous une montagne, une montagne oui ! mais de mousse, j’ingurgiterai tous les produits d’accueil Fragonard que j’imagine aussi enivrants qu’un petit tour d’escarpolette. Après tout, il existe des caprices de première nécessité.

Du reste, je souhaite à tout un chacun de connaître, au moins une fois dans sa vie, le luxe de prendre un taxi en période de deuil (non moins de grève), être libéré ainsi de son bagage (pas des fleurs que l’on préférera garder sur les genoux), se faire ouvrir grand la porte avant la fermeture du cercueil, se voir proposer le choix de la radio, partager les cahots de son petit sac vide d’aventures et pourtant plein de formats voyage ; enfin, se payer le luxe de vomir à discrétion sur les chrysanthèmes, confortablement installé dans une voiture électrique aussi muette qu’une tombe.

10.11.21

Depuis les hauteurs de Collioure, la mer tombe de tout son long. Furieuse la veille, aujourd’hui placide, une insaisissable odalisque où flottent mélancolie et fantasmes (aussi quelques masques). Quant à moi, étrangement lucide, j’acceptais sans peine ma ressemblance avec une carpe en pâmoison, aussi bien une algue ou une anguille, entortillée comme je l’étais autour du bras que me prêtait N. d’un accord tacite et, je crois, sans réserve. Son bras libre prenait donc sur lui de montrer avec passion tout ce qui nous entourait. Il dirigeait mon regard à la baguette : là, un champ d’oliviers ; ici, tel papillon ; le nuage, là-bas, qui imite l’écriture illisible des médecins, et puis toutes ces vignes à perte de vue ! Je devais savoir – bien sûr – que les coteaux étaient situés sur un balcon de schistes du Cambrien, le début de l’ère paléozoïque : à l’idée de piétiner tant d’Histoire, j’eus soudain le vertige, m’accrochai de plus belle à son bras, et dus continuer la grimpette sur la pointe des pieds (pour ne pas abîmer).

Nous marchions tranquillement dans les traces d’un sanglier, scrutant le sol à l’affût des lézards, quand N. fléchit les genoux, m’emportant avec lui dans les méandres de la roche métamorphique. Il s’intéressait particulièrement à l’aspect feuilleté de ces plaques d’ardoises, qu’on appelait pour cette raison « un feuillet rocheux » et qui me faisait d’abord penser à la croûte charbonneuse du pain noir cuit au Chazelet (seul réconfort à la montagne). Je ne l’arrêtais plus ; il s’attardait sur tout ce qui était beau, tout ce qui était rare aussi, et tout était d’une rare beauté ici : bref, nous n’allions pas arriver de sitôt au terme de notre ascension (ce que je lui fis remarquer alors qu’il amorçait, sans penser aux conséquences, une description fidèle de la picole, outil indispensable du parfait viticulteur – précisément, une sorte de pioche pour travailler la terre des plants de vigne).

Certes, personne ne nous attendait là-haut mais j’attendais avec impatience, pour ma part, le moment de la douche, aussi de la buvette (il faut des repères solides, même en vacances). Sous l’effet du fœhn et de l’effort, le visage de N. prenait une teinte lie-de-vin tandis que je commençais toute entière à me fondre avec la Côte Vermeille. Comme nous avions encore du chemin à parcourir, je tirai discrètement sur notre bras commun et nous nous remîmes en route. Heureusement, pour un mois d’octobre, le soleil était encore bien haut, imprenable comme le pompon des manèges. Et puis, nous n’étions pas encore passés à l’heure d’hiver, dont on se soucie peu d’ailleurs sur le littoral. Ici, point d’avance ou de retard, on vit d’abord au rythme la mer. Laquelle quitte, à son bon vouloir, sa robe limpide pour s’envelopper d’un voile acajou, reflet de la lune et d’un Banyuls hors d’âge. Alors seulement vient le soir.

Enfin, perchés sur la tour Madeloc après des heures de marche et de panégyrique, nous ressemblions moins à de grands poètes qu’à de la petite friture. Assoiffée, je fis remarquer comme la Méditerranée ressemblait à une pleine bouteille alors – non, plutôt des dames-jeannes entières de curaçao renversées : une immense flaque couleur E133. De toute évidence, l’heure n’était plus à l’emphase, mais bien à celle de l’apéro. Encore fallait-il que nous redescendions de notre perchoir d’un seul et même pas afin d’arriver en bas coude à coude, vaguement ponctuels.

25.10.21

Les températures sont tantôt plus hautes, tantôt plus basses que les normales de saison (calculées sur 30 ans et mises à jour toutes les décennies). Je sors peu pour éviter les transitions. Marche pieds nus, trois pulls sur le dos ; parfois en sous-vêtements avec, pour seul accessoire, une bouillotte réchauffant le plexus nerveux végétatif situé derrière l’estomac (plus connu sous le nom de plexus solaire). Le climat change, non pas l’heure d’extinction des réverbères.

Avant et après la météo, la même publicité où, cela va sans dire, les sourires pleuvent, les mains se tendent, les dents irradient, bref, où il fait bon vivre comme dans toutes les publicités qui ne vendent pas l’aura mélodramatique d’un parfum : « LE CHOIX FUNERAIRE, votre partenaire obsèques. Reposez-vous sur nous. » J’apprends du même coup que je peux me reposer sur quelqu’un d’autre que sur celui qui est mort et que le temps restera sec jusqu’à jeudi prochain. Indice de confiance : 2/5. A mon sens les prévisions ne sont pas bonnes ; je tente de me rappeler où et quand j’ai vu mon parapluie pour la dernière fois : impossible.

Tout bien considéré, un partenaire d’obsèques est plutôt une bonne idée. Un cavalier pour le bal de toute dernière année. Quelqu’un de compétent, formé à partager ma tristesse sans m’encombrer de la sienne : il me serait étranger. Un intérimaire. Sa mission consisterait à m’accompagner à chaque enterrement pour une bouchée de pain complet sans gluten, en échange d’un buffet à volonté après les funérailles, avec mention des allergènes et alternatives véganes. Un inconnu dont je pourrais choisir le prénom, pour plus de commodité, et qui présenterait bien mais sans en faire trop, bien sûr, car il serait tout à fait déplacé de chercher à se faire bien voir lors d’une cérémonie où celui qui nous y a conviés reste introuvable. Et puis, si les morts ont tous la même peau, ceux qui restent ont franchement tous la même tête, aussi l’apparence n’aura-t-elle aucune d’importance. Disons qu’il ressemblera à n’importe qui (barbe sculptée, mèche rebelle et jean retroussé) et cela suffira à créer un climat de confiance, du moins un sentiment familier, appréciable dans ce genre de circonstance. Reste l’attitude dudit partenaire qui, elle, devra être irréprochable : je l’imagine faire les liaisons entre les mots, baisser la tête quand il le faut, prendre la mienne sur son épaule… —  Je vous présente mon partenaire d’absence, il parle peu, console bien, serre correctement la main. 

Aux autres endeuillés, il partagerait ses plus sincères condoléances et, discrètement, son code promo. Après tout, la mort, ça fait partie de la vie, et la vie, il faut bien la gagner aussi… bref, il aurait le sens des réalités comme on dit, et je ne pourrais pas le lui reprocher, de garder les pieds sur terre, je serais même rassurée, au fond, que quelqu’un ici se décide à ne pas monter au ciel. Il me divertirait enfin, de façon un peu coupable, comme ces conneries à la télé qui font penser à autre chose de peut-être pire après tout, mais de différent.

Aujourd’hui, je n’ai pas encore tiré les rideaux. Il fait nuit si tôt qu’il est déjà trop tard. Cependant la nébulosité, hier abondante, devrait se dissiper demain et progressivement laisser place à une période d’accalmie : je sais déjà tout du temps qu’il fait. Impossible, en revanche, de prévoir le temps qu’il faut.

à la mémoire de B. & B.

29.08.21

En rentrant de vacances, j’ai soudain eu une prise de conscience, témoigne ce père de famille encore rougi par le soleil, ou simplement rougeaud. Il reconnaît s’y prendre à la dernière minute, mais ne ménage pas ses efforts pour trouver un centre où faire piquer son ado. La mère, câblée à son téléphone, passe dans le champ : Surtout, on veut à tout prix éviter une forme grave de la maladie. On ne sait pas si elle s’adresse à la caméra ou au micro qui pendouille sous son menton, mais la détresse de cette femme n’en reste pas moins criante de vérité. Le père, à cet instant, tousse un peu : C’est la clope, assure-t-il en tendant son paquet de cigarettes sans filtre au journaliste. Celui-ci décline, l’autre poursuit tout en sortant la fumée par le nez : J’ai vu le cartable tout prêt pour la rentrée, perdu là, au milieu de tout son fourbi, et à cet instant mon cœur s’est serré (c’était pas la clope ce coup-ci). J’ai compris qu’il fallait tout mettre en œuvre pour lui assurer une scolarité normale. Autrefois inquiet quant aux effets secondaires, il est désormais bien décidé à ne pas voir son petit trésor alité dans sa chambre tout l’hiver. Surtout, qu’il n’attrape pas le virus de la flemmingite aiguë cette année !

À tous les jeunes qui viennent d’avoir leur permis, notez que le frichti vaccinal est désormais disponible en drive ! Si vous commandez un double menu Big Vax avant la fin du mois, vous bénéficierez de votre premier contrôle technique offert, de 10 points supplémentaires sur votre permis, de l’huile en rab, d’un détecteur de radars gratuit avec alertes en temps réel directement téléchargé sur votre téléphone, d’un bracelet fluorescent ambiance boîte de nuit, d’un billet coupe-file pour votre troisième dose, d’un désodorisant senteur Festival à suspendre au rétroviseur, enfin d’une planche de stickers personnalisés avec votre QR Code prêt-à-flasher : sympa pour décorer votre voiture, vos sneakers, votre agenda, et même la peau (nos stickers sont testés sous contrôle dermatologique, cependant si vous constatez des rougeurs, un gonflement ou de fortes démangeaisons, retirez immédiatement, rincez à l’eau froide et évitez tout nouveau contact avec l’allergène).

24.08.21

L’enfant empoigne les jambes de sa mère, froides comme une paire de ciseaux. À la faveur d’un entrechat, elle lui coupe un doigt, une mèche de cheveux et le bout de son museau. Ça ne le calme pas. Affolé de la voir partir, l’abandonnant ici, avec les monstres de sous le lit, il agrippe ses chevilles globuleuses – la malléole a une tête d’épingle –, enfonce ses ongles dans le cuir des mollets et finit coupé en deux lorsqu’elle referme violemment la porte sur lui. Ainsi divisé, il peut désormais se garder tout seul, comme un grand (les grands, il le sait, passent leur temps à se dédoubler, parfois même se mettent en quatre pour augmenter les chances de s’entendre) : la partie basse se met sagement au lit, les pieds sur l’oreiller, tandis que la tête repose sur la table du salon, veillant un peu devant la télévision. Présence familière, doux bruit de fond que les cris de sa mère décapitée en direct.
Puis, l’écran devient tout noir : pour voir la suite du programme, il faut payer davantage.

Aujourd’hui dans Question de mode : on aime son tombé nonchalant, sa coupe unisexe, son tissu respirant… Intemporel et confortable, on dit de lui qu’il a déjà détrôné le paréo et s’apprête à conquérir le monde de la haute couture ! Alors ? Si vous pensez avoir la réponse, merci de nous la donner.

Se glisse, entre deux Priorité au direct, un reportage sur la discrimination capillaire et l’ouverture d’un salon dédié aux cheveux bouclés : La Touffe sans pareille. Un véritable sacerdoce pour cette auto-entrepreneuse que de combattre la moquerie du frisottis et de gonfler les crinières. À chaque shampoing, elle ne manque pas de bénir l’eau claire qui, à l’instar de Pluie La Divine, ruine diktats et brushings. Lieu de tolérance s’il en est, on y accueille aussi bien les anglaises que les afros. En revanche, pour les lissages brésiliens, les cheveux raplapla, les baguettes et les franges rideaux, c’est de l’autre côté de la rue que ça se coiffe, nous explique la journaliste ; laquelle, impartiale, se met en route vers La Fine Fleur du Lisse.

Une voix de synthèse énumère les noms de toutes les victimes de la horde tandis que défilent sans effort quantité de linceuls, ni trop larges ni trop serrés, parfaitement uniformes sur le carrousel à bagages de l’aéroport, privatisé pour l’occasion.

12.07.21

Le soleil gonfle comme un coquard ; le canapé continue de s’affaisser.
Mes vertèbres le suivent, par solidarité.
Je redresse cependant la tête : le paysage est de travers.

Rien à faire, je suis aux premières loges d’une scène qui ne colle pas.

Je m’approche de la fenêtre, trébuche sur le pied du ventilateur, perds une pantoufle, enfin écarquille des yeux las et secs. Ils couinent comme des chaussures neuves qu’on aura tôt fait de revendre à un sourd. Au beau milieu de mon champ de vision, dévorant le premier plan, se dresse un éléphanteau rose et mauve, entouré de bulles souriantes et carnassières qui ressemblent à de gros ballons prêts à éclater. La peinture est bien trop vive. Encore fraîche, elle pourrait s’estomper à la faveur d’un orage, d’un lézard décidé… et si le vent s’y mettait, la gifle d’une branche… Reste qu’elle tacherait volontiers mon doigt si je pouvais l’étirer jusque-là : je ne m’y aventure pas. J’ai des mains de pianistes, d’accord, mais il ne faut pas exagérer. Et puis, c’est sûrement plein d’allergènes, la peinture aérosol. Mieux vaut ne pas y toucher.

Toujours est-il que l’horizon a bien changé, gondole autant qu’une feuille de papier sous une montagne de glu. Me voilà face à un mur tout mignon et tout bariolé, effets d’optique et éblouissements à la clef. Impossible désormais d’ouvrir les volets sans faire entrer dans mon salon un encombrant pachyderme, ivre de surcroît. De toute évidence, il s’agit de Dumbo, le fameux éléphant volant des studios Disney, que je pensais sagement endormi dans le vieux magnétoscope de mes parents. Aussi suis-je très agacée par ce changement de décor soudain comme la fiente d’un pigeon sur la visière de mon imprenable couvre-chef.

C’est que j’appréciais l’insignifiance du mur d’en face, sa couleur porcelaine contrastant avec tout un réseau de traînées noires, le fait qu’il soit incapable de retenir le regard – tableau terne, sécurité fade. Disons qu’il remplissait bien son rôle de mur, tenait debout malgré les fissures, ne donnait aucune perspective, faisait simplement de l’ombre aux poubelles et aux vélos de la cour. À ma connaissance, jamais personne ne s’en était plaint (et bien au contraire, je pourrais dire). Façade vieillotte et familière, elle était aussi peu dérangeante que la mouche morte dans la vasque du plafonnier dont je n’ose changer l’ampoule depuis qu’elle a grillé – peu après la mouche d’ailleurs – car je devrais alors nettoyer le poussiéreux luminaire, entreprise périlleuse s’il en est, et tout à fait inutile étant donné qu’il est impossible d’éclairer la pièce ; or, un nettoyage méticuleux nécessite un éclairage correct. L’inverse étant vrai, je préfère ne rien toucher. Une fois pour toutes, ne pas entacher la grisaille.

29.06.21

Autoritaire, la lumière pénètre sans ciller. Je ne vois plus l’heure s’afficher sur l’écran : suspendues dans l’air, les particules remplacent les secondes. L’appartement est traversant : baigné de poussière.

Laquelle ne s’est encore déposée par terre. Partout elle volette, constelle la pièce. L’air est un rideau opaque, une vieille étoffe qui se fait battre : les poumons filtrent comme ils peuvent ce que je respire. Aussi le balai n’est-il d’aucune utilité : je prends mon filet à papillons, rattrape au moins cinq minutes de mon précieux temps à perdre. Soit une réserve de trois cents moutons.

En somme, je suis dans un bon jour – ce qui arrive une semaine sur deux.

le syndrome de la terrasse — 4

Tu ne fais l’impasse sur aucun détour, retrouves sans peine les artères transversales, les petites rues perpendiculaires, les circuits tordus d’autrefois. Ta foulée insouciante redevient parcours stratégique ; l’errance somnambule, une marche alerte. Tu arpentes un monde parallèle qui n’a guère plus de centre : pas d’autre choix que de prendre la tangente. Changer d’apparence, prendre un nom de code, la perruque disco de ta fille, la canne du voisin qui se fiche bien que tout rouvre dehors, déjà que l’ascenseur fonctionne et l’emmène quelque part, par exemple à la boîte aux lettres. Tu te contentes finalement de porter des lunettes noires, monture passe-partout, verres miroir, regard impénétrable. Reste que ce retour à la normale est un étrange point de départ.

Les explosions de joie te font sursauter comme un champ de mines – disons, des pétards. Tu ouvres l’œil qui avale du pollen, fuis les regards carnassiers. Les m’as-tu vu, passe encore : s’ils te dévisagent depuis leurs clinquants perchoirs, ce n’est que pour vérifier si, ou non, tu lèves la tête, les remarques ou les reflètes. Tu es tout au plus une donnée statistique. Pour toi, c’est sans danger : tu restes incognito.
D’autres, en revanche, surgissent de la nappe uniforme comme diables en boîtes et, du bout de leur ressort, crient ton nom avec un tel enthousiasme, bon sang !, de fait ruinent en un temps record ta couverture et tout le crédit que tu portais à tes nouvelles lunettes motif camouflage. Aussi physionomistes que démonstratives, les têtes connues – que tu devrais reconnaître – ont rarement de mauvaises intentions mais, il faut le dire, la voix qui porte : une fois dans leur champ de vision, aucune chance de t’en sortir.

Ainsi pris au dépourvu, tu manques de répartie, restes muet ou bien te répands en excuses invraisemblables. Il ne faut pas vexer le livreur qui doit passer entre 11 et 16 h pour prendre tes empreintes et te donner en échange un cube de ruban adhésif (lequel cache la surprise que tu attends). Ou encore, tu as laissé la porte sur les clefs, le feu sur la casserole, le balcon sur le chat, bref, tu dois rentrer au plus vite. D’ailleurs, ton chat doit manger à heures fixes sinon il changera les rideaux de la cuisine sans ta permission ou, pire, mettra des pièges à souris sous ton oreiller, à la place de la télécommande télé, dans les poches de ton blouson… C’est vraiment gentil mais pas vraiment le bon moment : tu te rends dare-dare à ton premier cours de dédramatisation et le reste du groupe, quoique bienveillant, doit commencer à s’impatienter, voire même penser que ça y est, te voilà séquestré dans le camion fou du livreur qui écrira désormais ses maudits avis de passage avec ton propre sang. Et puis, Mercure rétrograde, non ? Enfin, quand tu manques d’imagination : tu n’es tout simplement pas celui que l’on prétend, on doit te confondre avec une autre personne qui te ressemble, oh, y’a pas de mal, ça t’arrive souvent.

Une fois revenu à la raison, tu dis au chat impatient d’aller voir ailleurs si l’on te suit. C’est alors qu’il tourne sur lui-même pendant parfois un bon quart d’heure. Après t’avoir donné le vertige, il s’enroule encore et commence une longue sieste au creux de tes cuisses, à égale distance de tes genoux et de ton nombril. Installé en spirale, il ressemble à l’œil de Sainte Lucie.

le syndrome de la terrasse — 3

On te déroule le tapis rouge, c’est-à-dire un paillasson plutôt large. Aussi as-tu l’impression de rendre visite à une jolie fille qui, malgré quelques réticences tangibles, apprécie que tu la courtises. Si tu ne dois passer la porte, tu peux en revanche séjourner un temps sur le seuil où tu montreras tout ton attachement, aussi ta patience – libre à toi d’y déposer des fleurs, installer un cendrier, une petite chaise pliante… et pourquoi non ? Se dire que c’est le printemps, le soleil brille, les jours s’allongent. Somme toute, c’est agréable de rester dehors. Et puis franchement, il fait toujours bon vivre sur un paillasson plein de fleurs et de chatons miaulant tous en chœur un « Bienvenue » si convivial.

Reste qu’avant de renouer avec les plaisirs de la table, tu apprendras à aimer ceux de la chasse. Rester vigilant, suspendu aux lèvres des fumeurs qui écrasent la cigarette juste avant l’ultime goutte de leur boisson. Flairer les disputes autour de l’addition, guetter le débat quant au pourboire, remarquer la anse du sac que l’ado soulève pour signifier son départ, fixer le téléphone que le costume deux pièces retourne régulièrement pour vérifier l’heure qu’il est, les minutes qu’il reste : pause terminée, il est temps pour lui de repartir, et toi enfin de pouvoir t’asseoir.

Une fois installé, suffisamment loin des autres tables (fini le temps où l’on se cherchait des poux dans la tête, et quel soulagement au fond, de n’avoir les bras assez longs), tu ôteras ton masque, afficheras un sourire radieux, une couperose toute neuve, un comédon printanier. Ah, le grand air ! Surtout, se faire servir ! L’eau en carafe te fera belle impression, aura en fait le goût désagréable de tes premiers cours de piscine. Un goût trop infect pour ne pas te faire regretter le filet d’eau de ton robinet entartré (non moins ta baignoire). Tu feras donc l’impasse sur l’hydratation. Prendras tes aises, quitteras sûrement ton blouson, étireras les bras, étendras les jambes (une nouvelle fois soulagé d’être assis à distance raisonnable du groupe de copines te soupçonnant déjà de chercher à leur faire du pied, mais qu’est-ce que tu y peux à la fin !, tu as hérité des jambes élancées de ta mère).

L’énergie contenue de la traque excitera finalement ton appétit. Tu ne te refuseras rien. Et partant, t’éclaircir la voix, héler le garçon, d’abord commander la boisson : Rouge ou blanc, le pichet ? — Pas trop bouchonné, ce sera par-fait. Faire changer les couverts (un peu sales), réclamer des glaçons vous serez gentil, demander une cale ou juste un dessous de verre, un petit bout de carton, enfin bon sang que ce soit stable !, trouver la viande trop cuite, les pâtes trop froides, chipoter sur le prix de l’accompagnement, retarder le temps du café, se laisser tenter par un digeo, prendre des nouvelles du patron, sa femme et ses enfants, accepter un petit dernier pour la route, éructer dignement, desserrer ta ceinture, envier les plats que l’on sert aux autres, regretter ton choix, te jurer de ne pas reprendre ça la prochaine fois.

le syndrome de la terrasse — 2

Si l’intérieur reste inaccessible comme le moucheron dans le verre, du moins pourras-tu frôler ce qui dépasse : l’aile droite de la terrasse. Aussi, en tendant bien le bras et sans décoller les fesses du plastique de ton siège, tu toucheras du doigt le rétroviseur d’une voiture garée de travers, à moitié sur le trottoir, et la queue du chien lapant de l’eau tiède dans un vieux Tupperware qui a depuis longtemps perdu son couvercle.

Mais d’abord, attendre ton tour, respecter la Jauge. Tu auras tout prévu : une bonne heure d’avance, des chaussures confortables, quelques en-cas pour tenir la distance, enfin la preuve de ton innocuité. Dans tous les formats qui existent. Te voilà prêt à dégainer le papier tamponné et, non sans fierté, ton Damatrix (tu viens d’apprendre le mot, ne te lasse donc pas de l’employer, surtout pour l’user très vite). Ce « code-barres carré à deux dimensions et haute densité, représentant une quantité importante d’informations sur une surface réduite » te donne finalement une image claire de la situation, disons le schéma de ce qui t’attend : une foule compacte et enjouée, prolixe bien qu’illisible, des grappes tantôt disparates tantôt écrasées, une série de petits points disposés au cordeau, un nombre important de pupilles dilatées.

Tu seras seul, facile à intercaler : avanceras tes arguments, en même temps qu’un pied. Attraperas au vol des morceaux de conversations (salées) et des énigmes (tièdes), adopteras les pourboires qui traînent, rattraperas les plateaux qui valsent. Te rappelleras comment trinquent les verres, débordent la mousse, puent les lavettes (presque toujours jaunes). Tu découvriras un nouveau trafic de flashcode. Le démantèleras. Tu observeras comment font les autres – propos de table et scènes de chasse –, ça n’aura pas l’air si compliqué en somme. Tu finiras par apprendre, sur le tas. Sur le tard, peut-être, déjà.

Une fois installé, coudes sur la table, pieds sous la chaise, docile et plutôt à l’aise, attendre ce qui te revient de droit : n’importe quoi avec une paille et des glaçons. Les doigts de la serveuse laisseront des traces sur le pourtour du verre. Ça ne te dégoûtera pas ; elles te sembleront familières. Pour en avoir le cœur net, au moment de l’addition, tu lui tendras discrètement ton téléphone qui passera au crible ses empreintes digitales. Il les lira, les reconnaîtra même ! Les prendra pour tiennes. Tu t’en serais douté : entre vous, l’indice d’une compatibilité certaine. Et tout sera déverrouillé.

le syndrome de la terrasse — 1

Ça y est. On a sonné l’hallali des livreurs et des plateaux-télé. Depuis ta cabane, tu entends les rideaux se lever, les chaises qu’on traîne sur le sol, l’hystérie du percolateur. Retirer tes pieds de la table basse du salon, les glisser sous la table du restaurant, il n’y a plus qu’un pas. Que tu t’apprêtes à franchir.

Disons que ça ne saurait tarder : tu ne te précipites pas, te retiens même. Tu attends le moment propice, consultes les prévisions météo, repousses encore un peu le temps des agapes, des réjouissances. Aussi devras-tu savourer chaque goutte du verre que l’on t’apporte, chaque becquée du plat dont tu disposes ; bref, être à la hauteur de l’événement.

Ensuite, à toi les grands espaces rectangulaires, les bouts de trottoir, les numéros d’équilibriste au bord de la rigole, la vie à découvert en somme ! Assurément, les places seront chères, il faudra prendre ton mal en patience : tu y es préparé. Des mois d’entraînement. Des colis qui tardent à venir. Des pizzas livrées froides. Des jambes lourdes et sans repos.

Retrouver avec le temps les bonnes vieilles habitudes, tes lieux fétiches, ces modestes royaumes. De nouveau protéger ton verre des mouches et la chaise libre des vautours : Désolé mais j’attends quelqu’un. Ou bien : Si, si, elle revient. Que de joie bientôt, sur ton lopin de terre ! Passer entre les gouttes, braver l’insolation sur le coup de midi, convoiter ta proie, enfin remporter la seule table bancale, comme avant.

Et puis, trêve de sentimentalisme à la fin. Bon sang, tu l’auras bien méritée, ta pinte de bière ! et quel pied ce sera ! Encore mieux que de pouvoir pisser après des heures d’embouteillages, coincé dans l’habitacle. En rang d’oignon au bord de la route, il suffisait pour te soulager d’attendre qu’un arbre se libère ; il suffirait à présent de quitter les hautes branches du tien. Enfin, que tu te décides à descendre.

12.05.21

J’ai lu qu’au Brésil les infirmières remplissent d’eau tiède deux gants à usage unique, les nouent ensemble, puis entrelacent les doigts raides et froids des patients en réanimation. Certains voient dans ces mains jointes un geste tendre, une façon ingénieuse de pallier l’absence des proches ; d’autres, un moyen d’éviter que le manque de chaleur ne fausse les mesures médicales. J’y vois d’abord une planche de salut : je suis allergique au latex. Si je devais dormir à la toute dernière extrémité du lit, ma peau parlerait d’instinct le langage des cloques et des plaques. Aussi marquerait-elle franchement son désaccord. Me voilà donc parée en cas de rapport non consenti avec un corps étranger.

Mais en proie à ces reliefs pointillistes, cette éruption de pustules, ce prurit vivace enfin, qui donc pour me gratter jusqu’au sang ?

Autrement, dans un dernier souffle, j’offrirai généreusement mon corps à la science ! Lequel permettra une approche empirique du braille, bientôt déchiffré sur le bout des doigts. Enfin, c’est un cas de figure parmi d’autres aveuglements.

02.05.21

D’aucuns pensent à tort que je ne suis qu’idées noires. Ce que je raconte serait si sombre que seuls d’émérites nyctalopes pourraient s’y plonger sans risquer de se cogner aux majuscules, tomber dans les marges ou se prendre les pieds dans la racine pendante d’une longue plainte minuscule. Sans tambour ni trompette, j’écris pourtant des histoires si drôles que je ris à m’en fendre l’âme ! Regardez plutôt !

À l’hôpital, savez-vous donc où sont passées les ombres ? — Elles se sont fait porter pâles !
Et pendant que vous rirez à gorge déployée, je vous ferai avaler un peu de culture générale. Le scialytique – à ne pas confondre avec la sciatique pour laquelle je vous souhaite bien du courage – est un éclairage étudié pour détruire toutes les ombres et permettre ainsi au visiteur de se familiariser avec les limbes. En effet, il projette un faisceau lumineux à lui seul capable de dissiper le moindre doute : vous êtes au bloc opératoire, sinon en mauvaise posture.

Toujours est-il que je ne me livre guère à l’humour noir, mais pour en avoir la preuve, encore faudrait-il me laisser le temps de dépeindre tout le comique de la situation. Si je suis rompue au sarcasme, j’ai d’abord le sens de l’humour pâle. Celui qui rit nerveusement à chaque fois qu’il aperçoit, sous la peau diaphane, tout cet entrelacs de teintes chaudes et froides. Naturellement je fréquente l’humour blanc comme les chambres où l’on soigne, ne manque pas non plus d’humour gris qui est la couleur des gens que j’y croise.

10.04.21

Il s’achèterait des fleurs lui-même, voilà ce qu’il se dit. Mon voisin – qui avoisinait la trentaine de cartons vides sur le paillasson – s’était donc fait porter un bouquet, espérant engager la conversation et plus si affinités avec le livreur. Cependant, c’est un drone qui sonna à la porte. Il ne parlait pas français, il ne parlait pas du tout, en vérité. Il gardait son sang-froid devant les avances du célibataire qui, ainsi éconduit, se jura de ne plus commander que des pizzas prédécoupées sur lesquelles il avait pour habitude d’ajouter un peu de plastique râpé. Une fois fondu, il devenait si extensible qu’il pouvait alors tisser des liens entre les différentes pièces de son petit cocon.   

Reste qu’il avait des fleurs sur les bras et pas un coup d’un soir sur le dos. Désespéré, de surcroît inquiet à l’idée de commettre l’irréparable, il goba pour se consoler l’intégralité de la boîte d’oursons en gélatine rose spécialement conçus pour repousser la calvitie. Puis il ouvrit tous les placards à la recherche de quelque chose ressemblant à un vase. Il se rendit compte alors qu’il avait oublié de cocher la case « À usage unique » au moment de la commande ! Une fois déballées, il constata donc que les fleurs étaient synthétiques : preuve immortelle de ce fiasco qu’il pourrait au moins épousseter de temps en temps. Ce n’était décidément pas son jour de chance, en matière de romantisme. Et notre soupirant à l’agonie fit toute une story de sa chienne de vie.

Une chance pour lui : ça plaisait autant que les vidéos de chiots. Suite aux nombreux messages de soutien reçus durant la nuit, il parvint à se ressaisir rapidement et, dans la foulée, créa une chaîne de cuisine. Il avait enfin trouvé l’ingrédient clé de la résilience, non moins celle de sa réussite ! En temps réel, face caméra, il râpait tiges et pétales. Les parsemait ensuite sur une pizza, un plat de pâtes, un gratin de légumes, un croque-monsieur… C’était en somme devenu sa marque de fabrique, aussi un rendez-vous quotidien.

Dans le récipient de son mixeur (qui servait donc de vase), d’autres bouquets attendaient leur tour. Les fausses fleurs passaient par toutes les couleurs. (À l’instar de leur mort, leur peur ne paraissait guère naturelle : je soupçonnais un de ces filtres kaléidoscope.) Tôt ou tard, elles finissaient au four et – c’était là le clou de la recette – dégoulinaient de concert avec l’enthousiasme des spectateurs qui se rassemblaient, unanimes, sous un seul et même applaudissement digital.
Ainsi fit-il rapidement le buzz et, un jour, je remarquai qu’il avait déménagé dans un pays lointain où vont ceux qui s’approchent dangereusement de la réussite totale. Il faisait quantité de reels pour montrer comme il réalisait ses rêves : il pouvait notamment commander n’importe quoi à des robots qui lui parlaient beaucoup, qui plus est dans la langue de son choix.

Depuis, j’ai enfin découvert son vrai visage – disons plus distinctement qu’à travers mon judas – et il faut bien avouer qu’il est sympathique, presque solaire, du moins bronzé, ce qui n’est pas désagréable à regarder. Je le croise souvent dans les parties communes de l’écran et je dois dire que nous entretenons d’excellents rapports de voisinage. Poli, il hoche sans arrêt la tête en guise de salutation et ce n’est vraiment pas si courant, tant d’égards, dans la vie de tous les jours.

03.04.21

« Range ton antichambre ! » ordonnent les parents télétravailleurs aux enfants qui rêvent de maison buissonnière et gribouillent, par habitude, une spirale indélébile au coin de la porte d’entrée, parfois dans les marges du dernier avis d’échéance.

On a fait du chemin. Aussi les restrictions sont-elles bien plus souples aujourd’hui que par le passé mais, bon sang, rien n’assouplit le cuir si raide de ces splendides chaussures bien perchées qui, à force de piétiner dans leur boîte d’origine jusqu’à donner des haut-le-cœur au couvercle, se font toutes seules des ampoules !

Je tiens le manche de la serpillière comme le mât d’un radeau. C’est-à-dire que je l’ai passée machinalement tout autour de moi, et me voilà bloquée en plein milieu de la pièce. À égale distance (disons trois enjambées) de ce livre qui m’attend à plat ventre sur le canapé et de ma tasse de thé qui s’est empressée de refroidir. Pas un courant d’air pour accélérer ma délivrance (les fenêtres, bien sûr, j’ai oublié de les ouvrir).
Je reste donc sur le carreau – le seul encore sale.

Tous dans le même bateau : on attend que s’assèche le cours des choses.

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (4)

Alors que j’approchais du but avec, pour seul destrier, le fantôme bien peu véloce de mon vélo d’appartement encore et toujours à la traîne, une idée fabuleuse me roula dans la tête – et comment n’y avais-je pensé plus tôt ! Il suffisait pourtant de supprimer les bicyclettes de tous les livres, films et chansons, pour qu’enfin cesse l’oppression des marcheurs ! Oui, il était grand temps de combattre le vélocipédisme. Aussi fallait-il des mesures radicales. Armés d’arrache-manivelles et de dérive-chaînes, nous aurions tout à gagner à déconstruire ce moyen de locomotion, installé depuis déjà trop longtemps dans le paysage urbain et artistique.
(Quant au boulanger qui persiste à utiliser une bicyclette pour diviser la pâte, il devra être sensibilisé à la Cause mais pourra continuer librement l’exercice de son métier à condition, bien entendu, de rester discret dans l’arrière-boutique.)

Pour ma part, j’avais depuis longtemps trouvé le coupable : l’affiche du film E.T. L’extra-terrestre, punaisée au-dessus de mon lit quand j’étais enfant. Le vélo y tient une nouvelle fois la vedette, côtoie même les étoiles, sans jamais se soucier de ceux qui rampent, courent, piétinent ou bien flânent. Jamais je n’avais pu voler si haut, sinon par-dessus le guidon. En conséquence, j’étais une bonne à rien qui ne décrocherait jamais la lune. Voilà ce que cette affiche disait aux gamins ! Je dus ainsi me cantonner à la meilleure façon de marcher (et malheureusement, sans Patrick Dewaere à mes côtés). Pour éviter de telles frustrations à l’avenir, il était donc urgent de changer le deux-roues en chariot de supermarché : l’extra-terrestre serait placé non plus dans une caisse à l’avant du vélo, mais dans le siège enfant dudit chariot, et la lune remplacée par une enseigne lumineuse, par exemple. Voilà de nouvelles perspectives, plus accessibles, pour les générations futures.

C’est ainsi accompagnée d’une foule de bonnes intentions qu’à présent j’entrais dans l’atelier. Le réparateur m’assura que l’opération ne prendrait que quelques minutes. Il s’agissait d’un problème « mineur » : une allumette coincée dans un rayon d’inaction. Il dit qu’elle ressemblait à s’y méprendre à l’épée Excalibur (en miniature). Je trouvai la comparaison un peu capillotractée et me demandai si tous les réparateurs avaient un petit vélo dans la tête, mais tant que ça ne l’empêchait pas de faire correctement son travail… Je n’avais donc qu’à attendre quelques instants (le temps de découvrir sur le comptoir, entre des clés Allen et des gants tout sales, Le Cycle du roi Arthur).

Plutôt que d’attendre sans rien faire, je pensai à ma circulation, fis monter et descendre en rythme les talons en guise de pompe musculaire. C’est alors qu’une « Vélorution », sans peur et sans casque, passa devant la vitrine. Une fois. Deux fois. À la troisième fois, je ne pus m’empêcher de penser qu’elles cherchaient à me narguer. Je dis elles car la manifestation était strictement féminine mais, à mon avis, d’abord réservée aux équilibristes. Droites dans leurs bottes, le nez au vent, aucune ne touchait le guidon des mains, trop occupées ailleurs à brandir fermement des pancartes. C’était vraiment épatant, pour ne pas dire épique, ce que je fis remarquer à mon réparateur mais il ne réagit pas, les yeux rivés à mon vélo et les écouteurs plongés dans les oreilles (Le Haut Livre du Graal en version audio).

Visiblement très remontées, c’est avec trop de détermination qu’elles remontaient justement la rue : je ne pus donc pas bien lire leurs slogans, écrits en très gros pourtant. Cela dit, d’après le haut-parleur, elles luttaient contre le genre bipède et, grosso modo, toutes sources de pollution. En un mot, elles roulaient pour la bonne cause, et ce, j’insiste, sans les mains ! J’avoue que je guettais le dérapage ; il ne vint pas. Survint en revanche mon trauma d’enfance, et cette croûte en forme de paon sur le genou gauche.

Cependant mon vélo d’appartement était loin d’être tiré d’affaire : « Avec ces vieux modèles là, vous savez, quand on commence à toucher à un endroit… » Bref, on m’appellerait lorsqu’il serait prêt à reprendre la route de la maison. Je repartis donc les bras ballants et, sans toutefois chercher à les rattraper, gardais un œil sur mes bonnes intentions qui m’avaient devancée.

Elles croisèrent bientôt la route de Trottinétistes qui, électriques, s’indignaient contre les courbatures. Je redoutais l’échauffourée quand je les vis prendre la tangente mais, dans la rue perpendiculaire, les attendait le chef de file des Monocyclistes, attendant lui-même que la roue tourne. Aussi encourageait-il tous ses camarades à se prendre par la main, formant alors un seul et même engin à même d’occuper le haut du pavé.

Autant dire que je vis mes bonnes intentions rappliquer à toute vitesse : elles revenaient de loin ! Soudain moins intrépides, elles ne me quittèrent plus d’une semelle, ne cherchèrent plus du reste à me faire courir, si ce n’est pour rentrer au bercail. Sur la pointe des pieds.

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (3)

Je ne sortais plus sans un itinéraire précis dans ma poche ou la paume de la main – itinéraire qui consistait à longer les murs sans jamais avoir à traverser. Chaque déplacement prenait donc un certain temps mais les dernières altercations sur la chaussée ne me laissaient pas d’autre choix que celui de la déviation.

Stylo en main, je préparais d’ailleurs l’itinéraire le plus fiable jusqu’au réparateur de vélos. En effet, depuis plusieurs jours, je ne pouvais plus me dégourdir les jambes sur la petite installation de fortune qui stationnait dans mon salon où je faisais du surplace dynamique de façon quotidienne. Il s’agissait d’un vieux vélo très ordinaire qui avait été abandonné dans un caniveau et qu’un jour de sensiblerie tout aussi ordinaire, j’avais décidé d’adopter (de séquestrer serait plus juste).

Pour des raisons évidentes, il ne devait jamais sortir de mon appartement ; des planches en bois maintenaient solidement le cadre de la roue arrière, trop déchaînée à l’origine. Bref, j’en avais fait un parfait cycle d’intérieur. Chaque jour avec plus d’endurance, je filais comme le temps. Toujours est-il que je ne pouvais plus faire mes petits exercices à cette heure : quelque chose bloquait, sans doute un problème dans le système de transmission.

Je préférais tourner à vide que de tourner en rond. Il était donc urgent de le faire ausculter par un professionnel. Une fois délogé de son étau, je le mis dans l’ascenseur et descendis à pied. J’arrivai avant lui au rez-de-chaussée. Ne me restait plus ensuite qu’à le traîner jusqu’à l’atelier situé à trois rues perpendiculaires et cinq parallèles à la mienne. Les roues raclaient le sol comme les coussinets de ces chiens microscopiques qui, tirés énergiquement au bout d’une ficelle, sont emportés bien plus vite que ne leur permettront jamais leurs petites pattes mollassonnes.

Un passant entra dans mon champ auditif et dit alors : « Un vélo, c’est fait pour l’enfourcher ! » Ce à quoi je répondis que, bien sûr, je montais dessus – et qu’est-ce qu’il en savait ? – mais lorsqu’il était bien tranquille sur son socle, à la maison. A-t-on seulement idée de confondre chaussons antidérapants et chaussures à crampons ? Enfin de préciser qu’il s’agissait là d’un vélo domestique, pas d’un vélo tout terrain. Franchement, avait-il l’air prêt à faire la course ? Le pauvre venait même de perdre une pédale. (J’aurais pu m’en servir comme d’un projectile, oui, j’y avais bien pensé, mais j’espérais encore remettre la carcasse d’aplomb et glissai donc la précieuse pièce détachée dans ma poche sans fond, auprès de l’itinéraire retour.)

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (2)

— Oh ! Faut choisir ! C’est les vélos ici, bécasse va !

C’est en ces termes qu’un cycliste fluorescent et déterminé me houspilla alors que j’étais en roue libre dans mes pensées, encore toute abasourdie par ce qu’il venait de se passer.

J’avais oublié de regarder à droite avant de m’engager, raison pour laquelle j’avais fait marche arrière afin de repartir sur de bonnes bases de sécurité, mais à mi-parcours j’avais dû m’arrêter au beau milieu de la route – quoi, à peine une minute ! – à cause de mon lacet qui était sur le point de me faire tomber, ensuite pour reprendre mes esprits car un bolide inattendu et inentendu (ah, les moteurs électriques !) avait manqué d’écraser mon précieux moyen de locomotion, tout juste sorti d’un contrôle technique chez le pédicure.

J’étais stupéfaite de tant d’animosité et commençais presque à regretter la jungle des documentaires animaliers quand bondit soudain, furibond !, ce rouleur fait d’élasthanne. Tout colère d’avoir dû s’écarter de sa voie rectiligne pour m’éviter, il ressemblait au petit bonhomme rouge des feux pour piétons (feux qui, je le rappelle, manquaient ici cruellement, d’où la succession de péripéties et d’accidents manqués).

On attend d’un vélocipédiste sachant à ce point où il va qu’il parle sans détour. Or, la vitesse avec laquelle il pédalait l’empêchait de mieux articuler sa pensée, et voilà que je manquais une nouvelle fois d’indication. Que devais-je choisir, au juste ? Cherchait-il vraiment la prise de bec ou les mots lui avaient-ils échappé ? Et mon nez, était-il aussi long que celui de l’échassier ? Disait-il que j’étais un gibier appétissant ou rien d’autre qu’une empotée ? (Par chance, l’intonation, elle, était assez claire.)

Si le caractère désuet de ladite bécasse la rendait à mes yeux plutôt sympathique, mon véloce spécimen semblait ignorer qu’il n’est plus question aujourd’hui d’insulter les hommes en se servant de noms d’oiseaux, non plus d’offenser les animaux en desservant les hommes, au risque d’être condamné par l’association de défense des bêtes de somme.

La dernière fois que j’avais croisé la route d’une bécasse, elle était d’ailleurs bien moins féroce que dans la bouche de cet insaisissable cycliste. Et, au risque de perturber davantage la circulation, je fis un ultime bond en arrière. Dans une salle de bains humide couleur rose ancienne. Nette de nouveau, gracile et condamnée, la voilà figée en plein vol sur la couverture gondolée du Chasseur français d’octobre 1976, numéro qui avait toujours occupé une place de choix dans le bidet où mon grand-père archivait ses revues favorites, attaché à l’idée de faire du séjour aux toilettes un grand moment d’évasion.

Il faut dire aussi que j’avais monté à cheval pendant presque dix ans, et à cru le plus souvent : le trot assis était pour moi une seconde nature. L’acrobate en danseuse ne m’impressionnait guère, en somme, sur sa maigre monture en aluminium dotée d’une selle minuscule, visiblement très inconfortable étant donné tout le mal qu’il se donnait pour s’en éloigner le plus possible, de peur, j’imagine, qu’elle ne lui croquât quelque chose, façon vagina dentata en simili cuir.

Aussi l’aurais-je désarçonné sans peine si seulement il m’avait laissé le temps de la repartie… N’empêche, j’avais de cinglantes répliques prêtes à fuser quand l’occasion se représenterait ! Ainsi réconfortée, je rebroussai chemin en tandem avec mon fidèle chariot de courses qui disposait de solides petites roues arrière (pratique pour les escaliers).

« en danseuse » ou le petit cycle de mars (1)

Le sens de circulation restait obscur.
Sans autre point de repère, je cherchais mon ombre,
aussi l’angle mort des voitures.

Il s’agissait d’une intersection sans aucun feu ni marquage au sol – du moins la route était-elle dépourvue de l’habituel passage zébré tant recherché par l’espèce piétonne qui, pour ne pas manquer sa proie, garde les yeux rivés sur le bitume. Il suffisait en somme que je me donne moi-même l’autorisation de traverser, aussi que la voie se libère. Je tenais donc les rênes de la situation, et plutôt correctement : poings serrés, l’ongle du pouce vers le ciel. Il n’empêche que le mors blessait la commissure des lèvres. Indécise plus qu’impatiente, j’étais le seul clou du passage. D’un pied sur l’autre, d’avant en arrière, je guettais l’intervalle propice, celui où nul véhicule ne se dessinerait plus au loin, mais incessant était leur ballet et je regrettais déjà mes danses de salon – glissades en pantoufles, moonwalk sur parquet flottant.

Cependant j’étais constamment distraite par de nouvelles pistes de réflexion qui fonçaient sur moi comme des pigeons estropiés. Claudiquant presque par définition. Dès lors, ma progression était ralentie par des paramètres qu’aucun engin à roues ne pouvait comprendre : si je projetais de rejoindre l’autre côté de la route, plus ensoleillé, je gardais à l’esprit que j’étais sujette aux lucites et insolations, et qu’il était peut-être plus prudent de rester de ce côté-ci, ou bien suivre le parcours des échafaudages. Sinon, j’avais encore la possibilité de m’engouffrer dans cette nouvelle galerie commerciale, temple des néons écrasant les ombres, ce qui m’obligerait à revenir un peu sur mes pas, certes, mais finalement m’éviterait d’avoir à contourner les longues files d’attente entassées devant les magasins, conformément à la règle des huit mètres carrés par client. Laquelle permet d’encombrer les trottoirs pour mieux garder ses distances à l’intérieur, aussi d’apporter un nouveau souffle à la poussiéreuse notion d’espace vital.

En retrait, le talon collé au sol, mon pied gauche attendait toujours l’appel du pied droit dont les orteils commençaient à grignoter la bordure de la voie, réfrénant une faim de voyage insatiable depuis la nuit des temps ; nuit qui, d’après la légende, se serait abattue le jour où sont devenus appétissants chauves-souris et pangolins. Enfin, je laissais mes pieds faire leur petite cuisine, et le gauche ayant finalement reçu un coup de coude en guise de signal, ils entreprirent tous deux d’avancer – sans du reste me concerter.