Auteur/autrice : lou valse

29.11.22

Un seul être vous plante et tout est repeuplé.

A mesure que mes télomères raccourcissent et que diminue naturellement mon stock d’ovocytes – diminution déjà bien engagée grâce à Dieu et la Société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes –, la population mondiale, elle, ne cesse d’augmenter : aux dernières nouvelles, ça y est, nous serions 8 milliards ici-bas à régner en maître, soit un milliard de plus qu’il y a douze ans. Puissé-je échapper à cette entreprise de pullulation massive !

Douze ans, c’est l’âge que j’avais quand j’ai commencé à écrire et, dès lors, me reproduire – mais sans jamais, pour ma part, aller au-delà des huit cents exemplaires. Imaginez sinon, le nombre de souches à nourrir !

28.11.22

Il paraît que c’est encore le dernier jour du Black Friday mais à présent, le Monday gris.

« Dépêchez-vous ! Dernière chance d’acheter votre planche de salut prête-à-suspendre tout jugement. Trois options disponibles : bois massif, plastique souple ou bien inoxydable. L’offre est flash jusqu’à midi. L’utilisation, optimale. La découpe, précise. Les bords, eux, repliables. Si commode, le déversement des solutions… Vous n’êtes pas prêts. »

C’est un vendredi noir comme les autres jours de la semaine, pense la jeune recrue des pompes funèbres préposée au café. — Un double espresso, et plus vite que ça ! Mais qui veut-on doublement réveiller ici ?

Et Miss Météo, d’annoncer la couleur – un peu fade : demain nous perdrons trois minutes de jour encore. C’est d’autant de secondes alors que je me lèverai avant lui, juste le temps de jouer à 1, 2, 3, Soleil et puis bayer aux corneilles. Décidément, je ne suis pas prête à me dépêcher.


26.11.22

Ses poignets sont si fins, c’est vrai, qu’on pourrait y glisser une bague comme à la patte des oiseaux
Mais voilà, il manque de souffle, tout étranglé par son jabot
Muet allait rester l’appeau

Badigeonnés d’huiles et de glaires, tartinés de pâtes et de gommes
hyperlaxes, glacés de sucs édulcorés, nappés à l’envi
de substances dégueulasses 
saccharine, saccharose 
mucus et mélasse
les bancs du parc, pareils aux branches malignes, feront l’affaire sinon de parfaits gluaux

Elle finira bien par s’y poser, se reposer peut-être
elle aussi casser la graine, enfin son bec s’il le faut
Et lui, oubliant le piège, oubliant la mue, s’assiéra de même
Il s’agira d’une longue pause alors, autrement un nid

La voilà tout étalée sur sa poitrine, d’ailleurs elle s’y prélasse
l’histoire finira bien – pourrait bien finir alors
à bout portant
et à son oreille il glisserait une blague pas si mauvaise,
à la botte désormais des rouges-gorges déployés




24.11.22

Le cendrier déborde, c’est un gribouillis d’enfant. Il faut dire que je fume comme un pompier, dans toutes les pièces de l’appartement, mais c’est sans danger : l’alarme incendie est depuis longtemps à plat. Sur la liste de courses, les piles font AAA.

Lui met le feu aux poudres — non plus à mes joues, voilà l’affaire. Ainsi brûle le torchon ; et puis la nappe, le chemin de table, la montagne de coussins, les tapis, l’édredon, du ciel de lit jusqu’à la fleur de douche, en somme tout le linge de maison.

Finalement, la guerre s’essouffle à mesure que s’enflamment les rideaux occultants. Ah ! enfin, on y voit plus clair !

22.11.22

C’est décidé, j’arrête l’aquabike et me lance corps et âme dans la lutte sur pieuvre. Très populaire aux États-Unis dans les années 60, elle n’attendait que mon infatigable poigne pour revenir tout de go sur le devant de la scène.

Les règles sont simples : d’abord, trouver une étendue d’eau salée et une combinaison néoprène. Ensuite, il suffit de savoir nager dans une eau assez peu profonde (si vous croisez un poisson abyssal, remontez immédiatement : vous êtes allé trop loin), retenir sa respiration le plus longtemps possible et ouvrir grand les yeux (un seul si vous souffrez de strabisme, sans quoi vous risqueriez, à l’instar de votre œil, de partir sur une mauvaise piste). Ne reste plus qu’à dénicher alors le céphalopode, l’arracher de son habitat naturel, le remonter de force à la surface et, dans un dernier effort, se dégager des tentacules — ce que j’ai toujours fait, en somme, avec ma tête et mes pieds, ainsi que d’autres mollusques moins vivaces. J’ai donc la prétention, oui, de remporter bientôt plusieurs victoires olympiques : c’est qu’il me faut des résultats rapides, sinon l’encre sèche.

Le prête-plume a les mains sales, lui fis-je remarquer, comme le stylo fuit entre ses doigts depuis la première incise.

20.11.22

Quand j’entends dire que je suis barge, j’entends déjà bruire au large. Et puis je m’interroge : fait-on là référence au bateau à fond plat, utilisé pour le transport fluvial à l’instar des péniches, ou à cet élégant oiseau échassier qui peut parcourir jusqu’à 13 000 kilomètres sans escale ?

Reste qu’il est bel et bien question de voyage ! Et d’agiter mon mouchoir alors, le cœur en fête, puisque je ne suis plus la berge, mais bel et bien sur le départ.

16.11.22

la Terre est bleue comme un kaki à chair astringente
quand je pense à toutes les perles
que j’enfile

chambre 301
je fais le tour du monde
depuis un lit au carré

le réveil percera la lune
pleine comme d’autres
cloques au pied

l’amour la poésie
petit cairn
à mon chevet
tsundoku
disent les japonais

quand je pense à tous les rêves
que j’empile
l’aube se passe autour du cou un collier de vitres teintées



15.11.22

Pôle Emploi et L’Institut de Formation du Vélo me proposent ce jour de devenir Mécanicien Cycles. Cette Préparation Opérationnelle à l’Emploi Collective me semble un peu capillotractée. Par le passé, j’ai pourtant déjà spécifié que je ne savais pas plus faire de vélo que recoudre un bouton ! Le suivi personnalisé n’est vraiment plus ce qu’il était du temps des filatures.

Trois spécialités sont au choix : Tandem, Aquabike ou Petites roues arrière.

Franchement, j’hésite encore… Pour l’instant, c’est vrai, je préférerais ne pas travailler autrement que sur les rotules, à l’ombre d’un paon étayé d’une béquille ; écrire quelque cycle romanesque où les images rayonnent sans gilet fluorescent et que puissent revenir les personnages en un seul morceau !

12.11.22

Une larme
de Chartreuse
verte comme
tout est vert par ici
le Vieillissement, lui ?
Exceptionnellement
Prolongé
mens V.I.P.
in corpore V.E.P.

Retour dans la cuvette grenobloise. Les bulles du téléphérique n’ont pas bougé d’un pouce ; encore se suivent sur leur câble comme les points de la serrure garantissant par cinq un verrouillage optimal. Plus aucune chance d’effraction. (Et zut.)

J’ai toujours un train de retard ; ça n’en reste pas moins un moyen de transport. Rétrospectivement, s’entend.

Un passant crie au téléphone : « Je vais les éclater sur la tête de ma mère ! » (S’il pense bien aux mêmes bulles que moi, et que sa petite mère a la tête plus solide que ses nerfs, j’ai peut-être enfin trouvé le complice idéal, sinon la perle la moins oxydée de cet écrin de montagnes.)

31.10.22

Toute la douleur de la retrouvaille logée dans un préfixe.

On ne retrouve pas la santé sans perdre le symptôme.
Quant aux clefs, je ne les ai jamais perdues autrement que devant une porte déjà close. Le prétexte était tout trouvé : ici je m’invite à ne plus rentrer.

27.10.22

Un arbre malade produit des nœuds ; le grabataire ainsi que le bien portant – disons, le mieux portant – qui l’accompagne ne cherchent qu’à les défaire. Finalement s’étranglent tous deux avec la tubulure d’une perfusion reliant la tumeur à ma ligne.


La métastase laisse peu de place à la métaphore.


 Lange tes morts.

14.10.22

Il ne couvrait pas suffisamment les yeux de ceux qui le regardent ; laissait apparaître la racine des cheveux et l’implantation du mâle. « Elle portait mal son voile » : à bout de bras ?

Auréolée d’une ring light – achetée d’occasion pour presque rien grâce au suicide de la précédente propriétaire, harcelée pour pas grand-chose –, elle dessine ses lèvres pour mieux les ouvrir. Au programme ce matin, CHIT CHAT HIJAB + ASTUCES JETLAG. (Le titre de la vidéo, toujours, en majuscules. Pour la visibilité et les likes.)

Sans trembler, elle trace près des cils deux virgules, censées agrandir son regard. L’encre ultra-black s’échappe d’un eyeliner cruelty-free. Des yeux de chat sans cruauté ; pas waterproof, autrement qui aura la preuve de ses chaudes larmes ?
Et d’embrasser le retour caméra en se coupant une mèche d’extensions synthétiques à l’aide de ciseaux cranteurs.

« Elle avait 22 ans : elle n’en aura jamais 23 », titre le journal soucieux de bien se faire comprendre : rien, ici-bas, n’aurait un jour pu la voir grandir.

19.09.22

A chacune de ses apparitions, il disparaît tout à fait, la faisant disparaître à son tour. Jusqu’ici, ils sont quittes — doublent les chances de se manquer.

Ils auraient fini par se donner la main et, d’emblée, un diminutif.
Et après ?


À chaque jour suffixe sa peine.

13.09.22

Le sang de l’agneau jamais n’atteint la blanche Colombe qui volète, l’infidèle, d’un petit producteur à l’autre, à la recherche de quelques baies : Mademoiselle a la bouche en cul-de-poule, mais le bec sucré. C’est bien la peine, d’être artisan boucher !

Tapi derrière un rideau de jésus et de chipos, il se demande encore comment attirer son attention, elle qui n’a d’yeux que pour les graines et les noyaux. Lui aussi, bon sang, lui aussi il a de la fraise ! de la fraise de veau ! Égrenant un collier de saucisses en guise de chapelet, il remâche sa future réplique mais une fois de plus, perd tous ses moyens – autant de clients affamés, que récupère le poissonnier.

— Il manque à votre teint blanc-manger un coulis de fruits rouges, voilà ce qu’il lui dirait s’il faisait des entremets plutôt que l’andouille avec son fusil à aiguiser.
A chaque phalange une poupée, mais la seule qu’il se plairait à décoiffer lui file entre les doigts comme un lambeau de crépine.

05.09.22

En tout tripier sommeille un cœur, qu’il ne manque pas de vendre sur son étal. Où quelques ris et autres pâles amourettes, sinon le guérissent, du moins en réhaussent la couleur.

S’il fait bien quelques entailles ici et là, elles ne sont jamais plus larges, non, que le sourire qu’il déploie en pensant à ses premières amours dont il gravait les initiales avec un canif. Sur des os à moelle.

Vêtu d’un tablier rouge vif où les taches se confondent, c’est un grand sentimental qui sauve tout ce qu’il peut de la farce et du gâchis — quand vient le soir, aussi fume-t-il jusqu’au purin son cigare Aristocrat. Seule la tripe fait passer le goût des entrailles, disait son père. Il lui aura tout appris.

31.08.22

Il est de bon ton aujourd’hui de proposer l’asile climatique plutôt que d’offrir son bras ou rien qu’un verre — même généreux en glaçons. C’est une technique de drague pour le moins rafraîchissante en période de canicule, ou comment séduire une demoiselle en détresse respiratoire (sans l’étouffer davantage).

Les épisodes de fortes chaleurs étant de plus en plus longs, ladite méthode a reçu un accueil enthousiaste et n’a cessé de se perfectionner au cours des derniers mois. Aussi a-t-elle déjà fait ses preuves. Voyez plutôt : dirigez-vous vers la terrasse d’un bar exposé plein sud et, c’est important, dépourvu de climatisation. Repérez les ventilateurs tous azimuts, éventuellement les brumisateurs automatiques. Dénichez ensuite le bel oiseau de passage (auréoles, bec entrouvert et plumage laqué de sébum). Ou bien cherchez du regard la déesse insolée (capeline en guise d’éventail, lunettes instables sur la pente du nez, chaînes et breloques figées sur la peau collante, jambes surélevées par tous les moyens — à noter que si les pieds sont déchaussés et qu’ils reposent, non sur la chaise d’en face, mais carrément sur la table, vous pouvez avancer sans trop de risques : un tel laisser-aller suppose un état de réceptivité idéal, de bon augure pour la suite).

Quand le moment est propice (après un bâillement par exemple), approchez-vous de sa table avec la certitude que vous êtes tombé du ciel : mû par ce sentiment tout messianique, vous surmonterez facilement l’embarras et le bégaiement. La voix claire, amorcez donc la conversation : Bonjour c’est irrespirable aujourd’hui, n’est-il pas ? Et de compatir aussitôt à l’accablement qu’elle exprime par monosyllabes. Tourner un temps autour du pot qui sent la rose, par habitude. De la même manière, contourner les gamelles d’eau pour les chiens, qui sentent le chien plus que d’ordinaire. Avant toute invitation officielle, impérativement s’assurer qu’aucun d’entre eux ne lui appartient : premièrement, vous ne pouvez pas sauver toutes les espèces le même jour ; d’autre part, le meilleur ami de l’homme restera votre pire ennemi aussi longtemps que ses poils auront cette fâcheuse manie de se détacher de leurs follicules pour venir adhérer à vos dernières acquisitions textiles. Sans parler des tapis ! Sauver quelqu’un de l’hyperthermie doit-il forcément occasionner tant de sacrifices et de nettoyages à sec ? Pensez-y.

Vient ensuite le moment d’avouer qu’en raison des capacités thermorégulatrices de votre domicile, vous n’avez vraiment pas à vous plaindre, c’est vrai, et vantez là les mérites de votre climatiseur split, en pleine possession de ses moyens. Enfin, conviez-la explicitement à visiter ce spacieux appartement ô combien respirable, disposant de deux chambres à coucher (une plus agréable que l’autre), un canapé d’angle composé d’un bâtard et d’une méridienne, un fauteuil de relaxation inclinable, une buanderie, plusieurs tiroirs vides, une double vasque, une baignoire aux joints éclatants et des toilettes séparées. Aussi votre hôte disposera-t-elle de tout le confort nécessaire, à commencer par l’intimité. Il va s’en dire que vous offrirez généreusement le couvert, en échange d’une bonne hygiène bucco-dentaire.

Un sourire sans tache et vous la priez de vous suivre ! C’est au quatrième. Avec ascenseur. Aujourd’hui, il est en panne mais la réparation, ce n’est qu’une question de temps… en attendant, si elle veut bien se donner la peine… Qu’elle prenne ses aises — un double des clefs, afin de profiter de ce séjour réfrigérant en toute indépendance. Libre, bien sûr, de partir quand elle le souhaite, se dégourdir les jambes, vérifier l’exactitude du bulletin météo, guetter en vain les normales saisonnières, libre de ses mouvements, suer de tout son soûl ; naturellement libre de revenir à sa guise, sans prévenir ni prétention, avec l’assurance chaque jour renouvelée qu’étant donné les circonstances exceptionnelles, on est quand même mieux à l’intérieur. C’est-à-dire ici-même.

Les pores encore dilatés par sa petite fugue, de nouveau elle s’installe à l’angle du canapé. Et vous, aussitôt, de la rejoindre. Assis sur toute conscience écologique et un pan de sa jupe, vous lui laissez le choix de la température ambiante, la puissance de ventilation, turbo, silence. Elle fait la brise et le courant — la mainmise sur la télécommande du climatiseur, un tant soit peu sur votre cœur.

30.08.22

Rien ne sert de courir mais il faut partir : attends.

Ah, ça, ils font la paire ! Dans leurs petits souliers, l’un tourné vers la droite, l’autre carrément à gauche : ils marchent coude à coude, oui, mais en canard.

Il est temps que chacun prenne un chemin différent pour rentrer à la maison.

Disons qu’ils avaient autant de charme qu’un strabisme ; pouvaient ainsi prétendre à un mirage panoramique et, non moins que le grand angle, changer la flaque d’eau stagnante en sentiment océanique.

26.08.22

Le matador qui la courtise est sans banderilles comme ce sont des seringues que l’on plante aujourd’hui dans la jeunesse callipyge. Laquelle, c’est un conseil, préférera le taureau, sinon la mouche qui l’assomme.

Cependant éblouie par l’habit de lumière de celui qui la convoite, elle ne peut s’empêcher de rougir et, pareille à l’étoffe écarlate, excite par chance l’autre animal. Il fond alors sur ses lèvres couleur pommette quand la demoiselle, sans plus de détresse, enfin s’endort, dans le plus simple appareil et le berceau de ses cornes.

Le toréador piqué au vif ne peut qu’assister à la scène : tandis que la belle et la bête se sauvent l’une l’autre de l’estocade, il n’a plus qu’à disparaître dans les bras de sa chère et tendre muleta dont la jupe tournoie encore.

24.08.22

J’insiste, je me laisserais volontiers mener en bateau si toutefois l’ancre daignait se lever, non moins que le capitaine. Lequel, c’est regrettable, reste plongé dans ses romans de phare quand je tamise la lumière. Je me demande si, par inadvertance, nous n’aurions pas échangé nos anneaux contre ceux qui rattachent au port.

Un mauvais livre n’est jamais ouvert, il est en cours d’utilisation.

— Jetez l’encre ici et coulez-moi donc ce navire ! Il me faut boire la tasse d’un trait pour cracher quelque chose de potable.

19.08.22

Le ciel qui te tombe sur la tête, c’est tout juste une gouttelette échappée du brumisateur automatique sous lequel tu as pris place, en l’absence d’autres nuages.

Le chien se voit offrir une gamelle d’eau. Je demande la même chose comme je suis le meilleur ami de l’homme qui me promène.

J’ai déposé une goutte sur son bec : l’oisillon n’est pas mort ! Voilà qu’il bat de l’aile dans sa petite boîte en carton.

(Reste que je n’ai pas réussi à sauver l’animal de ma compagnie.)

18.08.22

On a été coupés. 

Je n’ai rien entendu
à ton dernier souffle.

Tu peux répéter ?

Répète-le encore.

Le téléphone vibre une dernière fois pour avertir qu’il va bientôt s’éteindre. Ma foi, les hommes devraient en prendre de la graine ! Au mieux nous accordent-ils un pauvre spasme, lequel nous crispe à son tour. Injoignables du jour au lendemain, ils auront raccroché à notre insu — depuis combien de temps, au juste, est-ce que je parle dans le vide ?

— Veux-tu bien répéter ! Répète encore ou la critique sera assassine : on n’y croit pas une seule seconde, à ta mort.

13.08.22

Peut-on encore se plaindre d’ainsi fondre sous le soleil quand c’est lui, à l’évidence, qui fond sur nous ?

Fondu a fortiori, le poupon de cire oublié dans l’habitacle ! Le parking est plus vide encore que la double-page de mots fléchés, restée ouverte comme la bouche suffoque, sur la plage arrière de l’auto — se verrouille toute seule quand on s’éloigne. La grille Spécial Grandes Vacances, inaccessible malgré le réhausseur : il faudra étouffer en huit lettres sans autre distraction, au milieu de toutes ces places libres.

Cependant la baignade reste interdite sur plusieurs sites, de multiples analyses bactériologiques confirmant la pollution des eaux : ici, un risque de staphylocoque ; plus loin, des cyanotoxines… Oui, bon, l’eau est marronnasse mais le petit a sa couleur normale ! Regardez donc par vous-mêmes, insiste-t-elle. De son point de vue (un repose-tête pliable), ce n’est pas vraiment dangereux : les draps sont bien remplis d’acariens et ça n’empêche pas le monde de dormir, alors quoi ! Dès qu’ils seront à la maison, elle passera son petit trésor au karcher – au tuyau d’arrosage, elle veut dire, parce qu’ils ont un bout de jardin maintenant. Enfin, le journaliste pose à la mère une question pertinente, non moins que la réponse : Pourquoi je ne me baigne pas ? Oh, c’est que moi j’ai toujours préféré bronzer, et puis franchement, entre nous, ça me dégoûte un peu, la couleur. Pour moi l’eau c’est bleu, mais pour lui, l’eau ça mouille voilà tout. Regardez comme il est content, tout mouillé comme une poule.

07.08.22

J’ai été conçue à l’ère de l’érubescence programmée.

Le rouge me monte aux joues dès qu’il s’agit de prendre la parole, aussi quand il faut prendre autre chose ; une décision, le soleil, les devants. C’est inévitable, inscrit dans le contrat de naissance en lettres minuscules comme certaines excuses à peine audibles — un sanglot timide ? Tu auras la mine gariguette, le cœur de bœuf et le teint Marmande, ma fille.

Toujours est-il que j’ai vieilli. Je ne fais plus que bleuir aujourd’hui. De là à dire que je me rapproche des cieux… oh, minute ! Avant l’évaporation, l’état liquide voulez-vous. C’est à la houle aujourd’hui de monter jusqu’à mes joues, si peu timides en vérité. Il suffisait donc de prendre le large, sans mot dire.


Ce soir, c’est le ciel qui pique un fard

La forêt tient la chandelle de ce repas de fête. Qui ne tiédit.
Cependant dehors prend la couleur du centre de la terre.

Les arbres auront soufflé mes bougies

05.08.22

Pour faire une valise, prenez une échelle.

Grimpez jusqu’à la dernière marche, mettez-vous sur la pointe des pieds, tendez les bras, agrippez le sac de protection qui l’entoure, tombez à la renverse en même temps que ladite valise.
Relevez-vous, découvrez-la : elle est comme neuve.
Jetez-y tout ce qui vous passe par la tête.
Commencez par le plus lourd (par exemple, la peur de manquer de temps et votre train, qu’une version plus ponctuelle de vous-même le prenne à votre place, qu’un inconnu réussisse son suicide le jour où vous ratez votre correspondance, la peur de vous éparpiller aussi, surtout).
Rendez-vous compte que votre tête contient décidément plus de choses que ne pourra jamais en contenir cette valise.
Fatiguez-vous quelques minutes. Prouvez votre endurance. Puisez dans vos ressources ! Souvenez-vous des heures passées devant quantité de tutos « Bien faire sa valise selon la méthode Marie Kondo », puis abdiquez.
Refermez-la vide.
Vous serez le voyageur ainsi que le bagage.
Vous disposerez de deux jambes, autant de fermetures éclair, une poignée, quatre roulettes. Si un gentleman (ou juste un type pressé de libérer le passage) vous propose son aide pour vous glisser en haut du porte-bagages, acceptez. Vous prouverez ainsi votre légèreté.
Vous penserez bien à vous étiqueter car on n’est jamais à l’abri de s’oublier quelque part. Nom, prénom, adresse, intolérances alimentaires, allergies connues et soupçonnées, sujets sensibles… Soyez le plus précis possible (vous ne savez pas sur qui vous pouvez tomber).
De vous rappeler que tout bagage abandonné, de type cabine ou du genre bipède, entraîne l’intervention des autorités judiciaires et des équipes de déminage.
N’importe quel contenant vide, d’autant plus sur une ligne à grande vitesse, reste éminemment suspect (vous en conviendrez).
Prenez donc l’air débordé.

Enfin, laissez-vous porter.
Vous êtes en vacances après tout !
Une fois arrivé à destination, ne défaites pas votre valise (de rappeler qu’elle est vide). Prenez une grande inspiration. Soufflez. (À répéter plusieurs fois.)
Mettez-vous sur la pointe des pieds, tendez les bras, tombez à la renverse sur le lit qui n’est pas le vôtre, dans cette chambre impersonnelle aux meubles tous disponibles.
Rendez-vous compte que votre tête ne contient plus rien que le strict nécessaire. Relevez-vous, redécouvrez-la.
Rendez-vous compte ?
Vous êtes comme neuf.
(Vous le répétez à haute voix.)

24.07.22

« L’autrice est en devenir. » Je dois bien admettre que le contraire m’aurait inquiétée ! J’ai même gagné cinq centimètres depuis que je lève l’ouvrage à hauteur des yeux au lieu de baisser la tête. (S’il me tombe des mains, c’est en pliant les genoux alors que je le ramasse afin de garder le dos droit, le menton volontaire et le regard au loin, disons porté vers une autre ligne.)

Non, vraiment, devenir créatrice de contenu ne me dit rien qui vaille. Ce pourquoi, j’ai décidé de créer du contenant ; par exemple, des vases. Quantité de vases translucides ! Que vous remplirez, à votre guise. Mais, dites-moi ! c’est ce que je fais déjà avec mes petits paragraphes. J’en mets ma main à couper et, in extremis, mon paraphe.

Il aura tout mis en œuvre. Vivre aux crochets de la société, l’artiste incompris a bien fini par comprendre. Il a même été jusqu’à rentabiliser tous les diagnostics, que croyez-vous ! C’est un homme d’affaires avant tout. Qui épuise chaque jour l’ensemble de ses ressources. Heureusement, il suffit d’être entendu par les bonnes personnes, disons quelques spécialistes et un mécène sur le retour, pour que le désespoir reste confortable.

19.07.22

Les ventilateurs tournent à plein régime, mélangeant les haleines, toutes les sueurs entre elles : une party de débauche olfactive. Demain, tout sera insipide ; tes cellules, en dégrisement. Je passe par toutes les couleurs et dès que possible.

L’éventail, du reste, n’est pas la solution comme il attise les flammes ; lesquelles produisent elles-mêmes du vent qui les alimente. En un mot, le feu n’a pas besoin de toi. Toi, en revanche…

Prendre les choses en main, pourquoi non, si le matériau est noble à l’instar de ta parole. Cependant je ne ferai pas feu de tout bois ; seulement assez, si tu veux bien, pour quelques étincelles et ne pas avoir froid.

18.07.22

« Il faudra éviter tout contact direct avec les oiseaux sans vie » – tu feras donc le mort. Adopteras la position la plus confortable sur ce parterre de plumes, puis le spécimen de ton choix parmi quelque 700 cadavres d’oiseaux marins, comme autant d’indolents compagnons de voyage – goélands désargentés pour la plupart, au lustre encore acceptable cependant, pour un touriste venu fêter l’obtention de ses premiers chèques-vacances.

Ainsi exhibés sur le sol, pareils aux contrefaçons et refrains piratés, tous présentent un défaut attachant : tu hésites. Le vendeur (le même, il te semble, qui loue les pédalos et les transats) visiblement s’impatiente. C’est un peu honteux alors que tu vends ton âme à la sauvette, jetant finalement ton dévolu sur le plus valide, sinon le moins piteux (qu’il tienne dans le temps, quand même… au moins jusqu’au retour des vacances, pour frimer un peu au bureau).
Fort satisfait de la transaction (il te reste deux chèques-vacances), tu repars à tire-d’aile vers d’autres horizons et, si possible, des zones moins encombrées. Même en laisse, les chiens ne sont pas acceptés au mini-golf, mais un goéland mort, dans la poche, ça devrait passer. Tu perds contre ton précédent score : tu ne fais pas le fier, mais une caresse discrète à ton nouveau compagnon d’infortune, déjà un peu plus terne, ça n’aura pas traîné.

Aussi éviteras-tu les palmes qui – à l’instar des ailes géantes de l’albatros ou, plus certainement, de tongs trop larges – t’empêcheront de marcher rapidement vers la piscine la plus proche. En contact direct avec le carrelage, ton ultime chèque-vacances n’aura pas un goût amer mais bien celui du chlore.

17.07.22

« Grippe aviaire. Que faire des oiseaux morts qui jonchent les plages ? »

Les enjamber.
Les enjamber peut-être ?

Après tout, le vers lui aussi enjambe parfois
sur le suivant, sur celui d’après encore, et ainsi
de suite, pour faire durer la poésie jusqu’au bain de
minuit, jusqu’au prochain port ; repousse toujours
plus loin la ligne, délivrant indices et signes
à n’en plus finir. C’est qu’il déborde de sens
jusqu’à l’évincer tout à fait, le sens, de la page
où jonchent les coquilles vides de mots ingambes
qui t’échappent alors, que faire ? Tu passes
à côté. Traîne-savate, mollement tu les contournes
comme autant de carcasses sans plus d’envergure,
qui finalement s’empâtent. De ce fait, s’enjambent.

16.07.22

Le couple, c’est vrai, est fort bien assorti — d’ailleurs, souvent on le lui dit, mais il ne l’entend pas de cette oreille comme il crie beaucoup sans parvenir à s’entendre ; cependant s’arrache les cheveux, en parfaite symétrie.

Comme les ensembles ne sont pas toujours très heureux, il est bon parfois de dépareiller les pièces. Un twist, du peps, disons quelque chose qui réveille. On appelle ça la tendance mix and match. (Les puristes parleront ici de rencontre, sinon de trouvaille.)
De cet inédit mélange, certains retiendront le mariage réussi du haut et du bas, quand d’autres y verront un choix audacieux, pour ne pas dire un fâcheux faux pas. D’aucuns crieront au scandale d’une seule et même voix comme leur tessiture est tout à fait ajustée au costume qu’ils se taillent.

Les boutons sautent, les surpiqûres craquent, tout le tissu se relâche, s’use là où frotte le sac que chaque jour l’on vide sur la table ; enfin, c’est encore portable si l’on a un faible pour le vintage et un nécessaire de couture. J’ai d’ailleurs déjà trouvé quelques pépites, au petit bonheur, dans Le Bac de la Dernière Chance. Pour 1 euro, on aurait tort de s’en priver ! Au pire, ça fera des torchons ou bien une robe confort pour la maison. (La surprise, ce me semble, a toujours grande allure.)

10.07.22

Ceci n’est pas une photo de vacances, dirait Magritte, René de son prénom
quand Hua Wei, berné de son vivant, affiche sur l’écran « Ce sont
des poissons » lorsque je photographie mes chaussons plastique
singeant nageoires et écailles, l’œil vitreux, pathétique.
C’est que l’intelligence artificielle mord à l’hameçon
comme du menu fretin aussi rectangulaire
que la panure donnant forme à la chair
sans plus de précisions ni d’arêtes.

La poiscaille, Wei,
c’est toi au bout du compte !
et de cette canne dont je remonte
la ligne, puis la casse en plusieurs vers qui se rebiffent et
se tortillent, enfin jette dans la poêle la pêche made in chinadead in plancha
Hua, ne reconnais-tu pas là quelque chose comme le comble de la poisse ?

« Performance sur scène », ceci pour toute réponse.

03.07.22

On m’a dit un jour que j’accrochais bien la lumière ; depuis, c’est bête, je m’accroche à cette idée comme le plafond à la douille de chantier.

A l’avenir, conserver sang et eau, toute la sueur du monde, hors de la portée des enfants, sur la dernière étagère du dernier rayonnage de l’ultime dark store — dans une amphore, une fiole, un fût, est-ce que je sais ! un nabuchodonosor ? Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait la promesse de lendemains qui changent.
C’est tout de suite, en revanche, qu’il faut changer le néon 13 de l’allée 27, qui clignote au rythme des commandes infatigables et du battement par minute de l’heure épileptique avant que l’obscurité ne s’abatte sur le rayon petit-déjeuner, plongeant toute céréale dans le noir plutôt que dans le lait.

La biscotte, dans sa chute, nous réveille, nous éveille à ce qui compte le plus : le sol, le beurre ou bien le miel. En réalité, la tartine tombe toujours du bon côté des choses. Que l’on écrase, que l’on ramasse, dont on dispose.

29.06.22

Le fauve enrage de voir l’homme lui tourner autour plutôt que la serrure de sa cage.

Doit-on vraiment s’étonner que ludique ait disparu du vocabulaire des plus jeunes, l’esprit rétroéclairé par les cristaux liquides où défilent tant de maux incompréhensibles — or, d’usage ?

Sous le tapis, la poussière est depuis longtemps revenue à l’état sauvage. Le paillasson, quant à lui, perd ses poils, s’en frotte les mains à l’envi : d’ici peu, il ne retiendra plus les saletés de l’homme bien propre sur lui.

25.06.22

Début mai, les États-Unis font face à une pénurie de lait infantileAlors que 75% des nouveau-nés américains sont nourris exclusivement de lait en poudre, l’une des plus grandes usines de fabrication, implantée dans le Michigan, met la clef sous la porte suite au rappel de plusieurs produits soupçonnés d’avoir provoqué la mort de deux bébés — lesquels auraient fait la moue en refusant systématiquement le sein imprenable et tendu (bien mal leur en a pris, d’ainsi faire les difficiles).

Le mercredi 22 juin, à Lyon, une auxiliaire de puériculture, excédée par les pleurs d’une fillette de 11 mois, lui fit ingérer un liquide surpuissant à la soude destiné à déboucher les canalisations, entraînant tout naturellement la mort de ce petit bouchon, en 30 minutes seulementcomme indiqué sur le flacon. La crèche où elle travaillait avait pour devise : « Le sens de l’enfance ». D’ajouter qu’à la suite de ce drame, le syndrome des mères secouées (SMS) entrait finalement dans le jargon médical et la tête des patientes.

Deux jours plus tard, soit le 24 juin, la Cour Suprême des États-Unis révoque le droit constitutionnel à l’avortement, renversant ainsi sa propre jurisprudence de 1973 et, du même coup, le sens de l’Histoire. Depuis, petites merceries et grands centres commerciaux sont pris d’assaut par quantité de survivalistes qui se jettent sur les cintres comme la pauvreté sur le monde, si d’aventure il leur venait l’envie insensée de suspendre crinolines et corsets sur la corde à linge traversant, telle une raie de lumière, l’open space souterrain — un bunker partagé où redécouvrir ensemble les vertus du tricot et du crochet.

19.06.22

on marche dessus sinon lévite

et comme on crie
quand on hurle
à faire jaillir l’encre des poulpes
se retourner les soles sur le flanc droit
à trouver des orques dans la Seine
(rive gauche je crois)
prendre racine dans le courant
d’arrachement
se prendre les pieds dans une laisse
pour enfants
si tu cries à rendre exsangue
le gras beignet
réveiller de la sieste le padre
faire éclater les bulles de sa cerveza
con un toque de limón

à faire fondre los helados
la nata entre tes doigts
tellement tu en baves
et comme tu douilles
à faire disjoncter le soleil
— si tu cries alors
c’est que tu l’as
là, juste sous ton pied
qui hurle
la vive, si vive
ta réponse

et si tu te poses encore la question
c’est une épine dans la plante
pire qu’une écharde, oui
mieux : elle t’aiguille
celle qui s’enfouit
que l’on esquive
vive et violente
décharge électrique
évidente enfin
la voilà, ta réponse

épineuse, elle agit en traître
agite d’une traite, c’est vrai
qu’elle n’a pas bon dos, c’est
le moins que l’on puisse dire
en plus du cri pareil au pique
elle te pique au vif, la vive
si vive, cette réponse
allergique peut-être
à sa décharge, explicite
c’est une épine pour la langue
qui la nomme d’ailleurs
épine de Judas — aïe 
pour toute réplique

tu mets le doigt dessus quand tu l’évites

15.06.22

Peut-on encore changer de crémerie si l’on est intolérant au lactose ?

C’est aujourd’hui la réflexion que je propose,
me propose d’étudier — oui non peut-être
et on ouvre ! on ouvre grand les fenêtres
le sujet de philo idéal n’est-il pas
en ces temps allergènes
disons qui restent sur l’estomac
que le nutri-score soit A + ou E −
qu’il fasse 32 ou 33 la canicule
reste une petite chienne

Comme les étudiants planchent depuis l’aube
déjà au zénith
4 heures coefficient 8
sous une vague de chaleur +++
dans une salle exposée nord
plein nord, jamais sud, non
car l’infirmière est seule
seule pour 34 rangées 12 colonnes
elle ne pourra pas sauver tout le monde
c’est sûr, s’ils flanchent tout d’un coup
comme un seul et même corps
le sujet collé au front
qui s’interroge encore
dis-moi qui je suis
si je ne suis qu’un corps
quand je perds connaissance ?

Côté sud les salles servent d’étendoir
pour méninges humides
y sèchent quelques copies
changées en essuie-tout
noyées sous les références
trempées de connecteurs logiques
en outre de plus d’autre part
qui gondolent sous la paume moite
les doigts gras le stylo fuyant
feuilles buvant l’amour du savoir
papier remâché rabâché recraché

Bac philo bac terminal
Bic faible Bic pâle
bac à sables mouvants
où la baignade est interdite
comme le point d’eau
est dans ta nuque (la goutte froide)
et sur la table (ta gourde isotherme)

Point d’interrogations
sans châteaux de cartes
— Descartes ?
non ! plutôt des ponts-levis
comme il faut ouvrir ! ouvrir
du début à la fin sinon
c’est le râteau le hors-sujet zéro
écouter un coquillage te met le doute
est-ce la mer ? c’est ton souffle ?
c’est la fin ? déjà ? enfin ?
et on tend la copie
anonyme
puis on retrouve ses esprits
les amis +++
la crème de la crème
le QG la tribu le sang la vie
à ton avis t’as réussi ?
j’ai tout foiré j’ai fait que dalle
ma troisième partie, elle est trop bancale,
pire que la table

et l’on n’entend que nous
comme on s’exerce au Grand Oral
et qu’on sable ensemble Skøll ou Despé
attendant la mention pour le champagne

L’art, on n’en sait rien, mais ça,
ça transforme le monde
au moins, la journée
alors pourquoi changer ?
on ne change pas, jamais
une équipe qui gagne

10.06.22

1.
Hier ou dans ces eaux-là, ma mère a laissé un petit mot sur une montagne de bugnes tièdes : Je saute dans un train. Besoin de mer. Vous enverrai une carte postale.
Le café était froid, glacé presque (j’en conclus qu’il avait coulé bien avant la préparation des bugnes). Je me servis du filtre rempli de marc comme d’une compresse, une compresse froide que j’appliquai sur l’énorme bugne que je venais de me prendre sur la tête et qui avait formé, non une bosse, mais bel et bien une montagne. Une montagne ! moi qui n’aime que le vague, le fluide, l’horizontal, j’avais une montagne sur le sommet du crâne ! (L’avalanche, elle, était ailleurs ; d’ailleurs inévitable, elle se creusait un couloir du bord des yeux jusqu’en haut du cœur.)

2.
Tes sourcils forment un accent
un accent circonflexe
la cime d’une montagne
de reproches
le signe diacritique
qu’il manque quelque chose

Je ne me risquerai pas, non,
à grimper l’arête de ton nez
bien peu fiable je dois dire
comme tu viens de te le casser
sur le mur qu’il m’a fallu bâtir

3.
Quand je panique un peu (dramatise à peine), on dit que j’en fais toute une montagne. Et quand je m’en fais toute une montagne, c’est double peine ! Aussitôt, réactions en chaîne et chaînes de solidarité pointent et me hérissent ; on m’envoie un tas de bisous, des larmichettes de compassion comme des stalactites ; puis, ô malheur !, une montagne de cœurs ! Enfin, de me couvrir d’une avalanche de conseils, pour me calmer un peu, j’imagine. (C’est qu’on a perdu l’habitude de voir ce qui cède depuis l’apparition des écrans, solides barrages en cas d’épanchement, smiley larmes ou cerveau qui fume.)
Cela dit, comme ça part d’une bonne intention, j’imagine (j’imagine beaucoup), je ne monte pas sur mes grands chevaux dont le garrot, à la base de l’encolure, ressemble franchement (pardon d’insister), mais ressemble comme deux gouttes d’eau à une petite montagne, bon, disons une colline, je ne voudrais pas remuer le couteau dans la plaie et, si possible, éviter une deuxième vague de bonnes intentions bien incapables de me remettre à flot comme elles veulent me tirer vers le haut quand je veux m’étendre au contraire ! m’étendre, vous entendez ?

4.
A supposer que j’en arrive au faîte, comment redescendre alors si ce n’est sur les fesses puisque j’ai les jambes en coton — coton grâce auquel je démaquille volontiers le ciel quand il est cerné de noir et que, tout le monde s’accorde pour le dire, ça ferme le regard.

08.06.22

Tu as cru sortir d’un mauvais pas
tu as seulement troqué le bourbier
contre la flaque et vois
comme elle te trouble
te trempe même jusqu’à l’os

Jusqu’aux chevilles, cette fuite d’ô
(oh oh ! pataugerais-tu dans un poème ?)
à quoi ça rime, de revenir à la ligne
quand c’est toujours la même histoire
le même trouble que l’on rabâche

À quoi ça rime, repêcher ce que l’on relâche ?
(là ! là ça rime ! ça rime à la hache)
brisons là brisons vite alors
avant que ça se trouble encor
(disons avant que ça ne gâche)

06.06.22

(La fleur de douche & le gant de crin)

« Quelle histoire ! Il fallait en rester à l’incipit sinon l’étirer vite jusqu’au point final — Pas évident de retrouver la première page sous ton millefeuille de soins ‘‘à la japonaise” tu dis

Dire que j’avais écrit à même la peau et jusque dans la paume quelques antisèches en matière de rabibochage — Et puis quoi ? elles auront toutes disparu dans l’eau du bain où marine la fleur de douche où macère encore ton gant de crin

Je les pensais indélébiles comme c’était à l’encre de seiche or il n’en reste plus aucune trace rien — Rien que ta peau décapée néanmoins douce ta peau d’ores et déjà de petite geisha »

04.06.22

Revendiquer le droit au crop top, « nouvel étendard de la jeune génération » si j’en crois les gros titres, n’est-ce pas une façon somme toute moins égocentrique, non plus de se regarder le nombril, mais de voir les autres le regarder à notre place ?

On parle d’étendard, mais c’est une peau de chagrin ! Même en plein hiver, je vois ces nombrils à l’air et j’ai froid, j’ai froid pour eux ; ils ressemblent à de petites grottes quadrillées de stalactites et de flocons dont les branches, ça arrive, prennent au piège le pendentif d’un piercing qui grelotte sur leur passage. Cependant, si je n’étais pas si fragile de l’estomac, peut-être oui, sûrement même, que je m’y risquerais ; après tout, je suis toujours partante pour de nouvelles aventures vestimentaires, mais pas au péril de ma santé, ça non ! (D’ailleurs, le crop top n’apparaît pas dans la liste des astuces pour un microbiote épanoui, proposées par le journal, quelques pages après la guerre pour laquelle on a vachement moins de solutions.)

Et que penser du chandail bedaine, son équivalent québécois ? Chandail bedaine, il fallait l’inventer celui-là. Un mot plutôt long, n’est-il pas, pour un vêtement si court. Un mot capable à lui seul de clore le débat, croyez-moi. Si on l’avait préféré à l’anglicisme, sûr que la mode aurait été tout autre, peut-être même qu’elle aurait fait la part belle aux cache-cœurs et autres cols bien roulés. Décidément, les tendances tiennent à peu de chose ; quelques lettres en plus ou en moins et ça vous change une silhouette !

(Et si vous ne me croyez toujours pas, dites-le, dites-le donc à haute voix, et de préférence en public — Longue vie au chandail bedaine ! Arrêtons de stigmatiser le chandail bedaine ! etc. Mettez-vous-en plein la bouche, plein la panse, de ce mot-là, et vous verrez ! vous verrez alors ! Tout le monde, la peau du ventre bien tendue, oui, tout le monde regrettera sa petite laine.)

La Poésie est une oreille (festival)

Je participe cette année à la première édition du festival La Poésie est une oreille, organisé par Katia Bouchoueva, et l’association L’Office des transports Poétik.
Des ateliers, des rencontres, des lectures dans 7 lieux grenoblois… et, le jeudi 23 juin, la possibilité d’entendre une autre version de La Preuve du contraire, accompagnée par la musique d’Arapaïma.


Retrouvez le programme détaillé ici !

29.05.22

Intempestive, la publicité m’interroge : En ce jour si particulier, ai-je envie de combler ma mère ? Et comment ! La combler ! Oui, la rembourrer un peu, que n’y ai-je pensé plus tôt ? ça ne lui ferait pas de mal (enfin, je crois). C’est vrai que mère s’est considérablement dégonflée depuis que je l’ai vue prendre l’air pour la dernière fois — je me rappelle, le vent passait sous sa jupe, la faisait bouffer alors, bouffer jusqu’à la crinoline et comme elle pouffait ! je me rappelle, de rire elle pouffait, à pleins poumons elle riait, et je bouffais ce rire, moi, de petite gamine.

Qu’elle retrouve un tantinet de volume, c’est ça, son moelleux initial, et le voilà comblé le vide à l’arrière de la nuque ! Et qu’elle blouse ! je veux la voir blouser encore, la vaporeuse, qu’elle s’échappe de la ceinture où on l’arrime, elle n’en sera que plus confortable. Ample et confortable, c’est ça, de la place. De la place pour deux trois courants d’air.

Cependant, je manquais de souffle comme j’avais tout donné, déjà, pour mon bateau gonflable.


Remonter au vent,
vent du midi,
midinette chérie,
de fond en comble chérie.

26.05.22

Une flopée de lianes adolescentes lestées jusqu’aux oreilles, et visiblement somnambules, arrivait droit sur moi. L’une d’elles sortait du lot comme elle était sans fil. Elle avait des yeux immenses qui regardaient bien où poser les pieds, ce qui me donna confiance : la collision devrait être évitée. En réalité, tout était immense chez elle, des griffes jusqu’aux extensions de cils (volume russe). Tout sauf le petit livre néanmoins épais qu’elle tenait par la main (un volume russe ? j’étais encore trop loin). Décidément, malgré des cils comme des ramasse-miettes, cette jeune fille me plaisait bien.

Je commençais à distinguer la couverture : elle était noire et jaune, aussi me fit-elle immédiatement penser à la collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock. Je me demandais s’il s’agissait de L’Arche Titanic d’Éric Chevillard que j’étais en train de lire alors. Nous allions peut-être pouvoir échanger au sujet de quelques espèces disparues et pleurer ensemble ! Arrivée à sa hauteur — c’est-à-dire à hauteur de son nombril, comme la nouvelle génération est très grande, et que les chaussures à plateforme sont en vogue depuis le roman de Michel Houellebecq ou bien l’arrivée de Lady Gaga, la chronologie n’est pas encore très claire —, enfin le titre de l’ouvrage bicolore me sauta à la figure : malheureusement, aucune mention du paquebot ni dudit capitaine. Il s’agissait bien plutôt d’un tsunami commercial. Numéro 1 des ventes, disait le bandeau. Tous mes espoirs s’envolaient en même temps que le ticket de caisse, qu’elle regardait prendre le large avec indifférence, sans bouger l’ongle encapsulé. Finie la connivence ! Je la détestais.
D’après l’éditeur, il s’agissait d’un manuel bienveillant et militant, plein de bonne humeur et d’esprit positif. Aussi le livre se proposait-il d’enseigner la méthode « + = + » dans le plus grand respect des mathématiques. D’ajouter qu’il avait coûté 19 euros + 50 centimes, soit quasi 20. Le prix de la positivité.

Tandis que s’éloignait la belle plante adventice, toujours plus près de son téléphone qui était jusqu’ici resté caché derrière la quatrième de couverture, j’avais ramassé le ticket de caisse comme il se doit — et sans désir de reconnaissance car j’œuvrais dans l’ombre comme n’importe quel éboueur, pourtant vêtu d’un gilet réfléchissant. Je l’avais ramassé à l’aide d’une petite cuiller qui ne quittait jamais ma poche comme je m’éparpille facilement une fois mise en miettes.

Disons que j’ai ma propre idée du développement personnel : se démultiplier pour mieux se soustraire. Imaginez donc un livre intitulé Toujours çà et là, qui enseignerait la méthode « × = − » dans le plus grand respect de l’illogique ! Ça ne coûterait quasi rien, de l’inventer.

23.05.22

(le mitigeur & la double vasque)

« On s’était promis une vie de château on n’a construit que des remparts (+ une table basse qui sert de vide-poche et de meuble télé) — Eh dis ! on a quand même une double vasque un lit double trois écrans de streaming la clim un lave-linge avec je sais pas combien de programmes un aspirateur triple A sans parler du triple vitrage !

A quoi bon la double vasque ? tu craches toujours de mon côté même que tu t’en gargarises — Ton capital sympathie est sérieusement en baisse depuis l’apparition des cotons réutilisables (penses-tu à les laver avant de te débarbouiller avec ? franchement je reste mitigé)

Le mitigeur ! c’est le mitigeur qu’il faut changer ! — Penses-tu vraiment que nous en serions moins éclaboussés ? »

21.05.22

Encore fallait-il être capable d’élever seule une mère de kombucha. Pour être honnête, j’avais peur de l’échec et du matricide involontaire. Je ne me faisais pas confiance en matière d’éducation (chez moi, les fleurs tournaient toujours mal). Ce qui ne m’empêchait pas de me pencher sur les procédures d’adoption, les orteils en griffes, bien accrochés au bord du plongeoir. Enfin j’allais savoir ce que j’avais dans le ventre ! Il faut parfois se jeter dans le grand bain sans, au préalable, se mouiller la nuque (c’est une frileuse : elle essayera toujours de nous garder au sec avec les objets trouvés (mais par qui ?) autant dire complètement oubliés par d’autres).

Quant à savoir comment s’y prendre… J’avais lu tous les manuels éducatifs, disons vu tous les tutos YouTube. Par exemple, il ne fallait jamais secouer la mère pour ne pas remuer la couche ancienne pareille à la vase (et qui, sous pression, pouvait nous sauter à la gueule) ; quant à ce qui surnageait, mieux valait ne pas y toucher non plus (à l’instar des huîtres ou la peau du lait, ça pouvait rester sur l’estomac des plus sensibles).
Au bout du compte, je me sentais assez calée sur le sujet, théoriquement déjà. Je fis alors un plat magistral dans un océan d’audace et bus la tasse jusqu’à la lie (la peau du lait avec) : j’adoptai le champignon idoine au doux nom de SCOBY — en réalité un amalgame gluant, une communauté de bactéries et de levures dont la membrane visqueuse m’évoquait la semence de quelque géniteur. Aussi ressemblait-elle franchement à la pâte à prout de mon enfance (aujourd’hui on appelle ça le slime, ce qui a relancé la mode du pet multicolore ainsi devenu hype).

Alors que fermentait la souche, je fomentais quelques dyspepsies. Quelques spasmes. Des ballonnements, si vous préférez. Je nourrissais beaucoup d’espoir en nourrissant ma mère de bonnes bactéries. Peut-être que Scoby allait sauver mon microbiote intestinal ! Je l’avais trouvé sur une boutique en ligne (sorte de SPA pour Syndrome du Côlon Irritable) où l’on promettait que tous les Scoby étaient fidèles et adorables. Après le processus de fermentation naturelle, on pouvait même le faire sécher : il deviendrait alors une gomme à mâchouiller très appréciée, paraissait-il, de nos chers toutous.

C’est au moment où ma mère commençait à faire des bulles (décidément, la bête était vivante !) que j’entendis parler de cette pénurie de lait maternisé, qui sévissait aux Etats-Unis. D’immenses malls aux rayonnages vides de milk. La pénurie avait conduit à un nouveau trafic sur les parkings des centres commerciaux. Quand les mères affolées n’avaient recours aux « banques de lait », elles contactaient d’autres mères tout aussi exsangues mais, par chance, allaitant encore. Solidaires, elles grimpaient immédiatement dans leur 4×4 et sortaient du coffre quantité de bouteilles remplies de lait maternel, tiré à la source le matin même. Après avoir déchargé la précieuse cargaison, elles repartaient avec leur tank et le sentiment d’être déjà un peu plus légères. Afin de compenser son manque criant d’attributs féminins, le président américain, pendant ce temps, avait mis en place un pont aérien afin d’importer en urgence des litres de lait infantile venu des quatre coins d’Europe. La prochaine pénurie concernera donc les oiseaux migrateurs : et qui, alors, pour remplir à nouveau l’immense sky et ses rayons couleur cream ?

Ne me reste plus qu’à adopter un chien aussi gentil que Scoby. Il me rapportera les os des oiseaux qui étaient là au mauvais endroit, au mauvais moment ; oiseaux dont je reconstituerai le squelette avant de les suspendre au plafond, déjà repeint en bleu, un bleu céruléen pour la peine. J’aurai un bien beau mobile alors ! Et de passer en mode avion.

20.05.22

Après quantité de recherches non concluantes à propos de la fabrication du kombucha — littéralement « thé d’algues kombu », plus connu en tant que « boisson santé », âcre pour certains, houblonnée pour d’autres —, je finis par comprendre mon erreur (elle n’était pas de frappe). Afin d’obtenir cette pétillante potion issue de la culture symbiotique de bactéries et de levures (gloups), il n’était pas question pas d’élever une « mer de kombucha » (une grande bleue portative bien sûr, disons de la taille d’une grande bassine ou d’une petite baignoire, où les ingrédients devaient faire trempette, à mon sens, jusqu’à devenir tout fripés, éventuellement auprès de quelques algues décoratives) mais une « mère de kombucha » (oups).  

Une révélation qui détrône à ce jour d’autres découvertes majeures ayant jalonné mon existence, telles que le sac à viande, l’huile de coude et la scie iguane (bon, égoïne, d’accord).

De préciser que je ne suis pas seule dans cette galère. Une amie m’avait franchement induite en erreur : elle n’arrêtait pas de parler de son petit Scoby (qui n’était donc pas le surnom de Scoubidou, son chien saucisse ! mais bien l’acronyme de Symbiotic Culture Of Bacteria and Yeast) et ne manquait jamais une occasion d’évoquer la mer, le nez collé à la paroi du récipient en verre où flottaient fruits secs et restes de levures mortes, comme on le fait habituellement tout contre l’aquarium plein de poissons encore vivants, bientôt kaput. Elle s’occupait si bien de sa mer à vrai dire que même Scoubidou était jaloux. Aussi la recouvrait-elle d’un vieux linge à carreaux pour la protéger de la poussière tout en laissant passer l’air afin que la mer ne tourne pas en marécage — que le torchon en lin ne devienne pas linceul d’autre part.

(A ce jour, reste une question de taille, sans réponse à la hauteur : qui est donc la mère du petit Scoby ?)

19.05.22

(le sac à viande & l’âme à ressorts)

« On aurait dû prendre le matelas avec une meilleure indépendance de couchage au lieu du king-size — Si je ne m’abuse nous disposons d’un sac à viande il t’attend au grenier ou bien à la cave ? je m’y perds dans tous ces dépotoirs

Et mon dos tu y penses à mon dos ? — J’avoue que je n’y pense pas trop tu me l’auras tourné plus souvent que la tête

N’empêche qu’il va passer l’arme à gauche regarde regarde les deux cratères sur les bords — Ça ne serait pas arrivé non si l’on avait choisi l’âme à ressorts »

17.05.22

(le ploc du couvercle)

« Bon sang t’en as pas marre de ces phrases bateaux ? — C’est bien là où le mât blesse tu compartimentes tout sinon ça divague

Cherche pas j’ai atteint mes limites pour aujourd’hui et puis j’ai la migraine — Tu devrais la mettre en bocal à côté de tes trucs en vrac ça pourrait faire des germes et même des larves

Il s’agit de denrées non périssables — Appelons un chat un chat il s’agit de pièges à mites alimentaires, inévitable

Des piques encore des piques mais toujours pas de chien parce que tu es allergique — Tu ne sors jamais de ta zone de confort comment voudrais-tu sortir un chien matin midi et soir comme ces gummies vegan que tu dévores No stress total detox et j’en passe et des boosters qui gomment à peu près tout sauf tes TOC »

15.05.22

Je suis allée aux quatre coins des bondes.
Le vendredi (comme tous les vendredis jusqu’au dix juin inclus), je suis allée à la piscine avec les élèves qui m’accompagnent et me serrent fort la main parce que je ne suis vraiment pas rassurée à la vue des plongeoirs, des perches et de mon réseau veineux. Je suis allée acheter du Destop Turbo car mon évier était bouché à cause (je suppose) des pépins de pastèque marocaine qui est (j’affirme) la meilleure sur le marché. Je suis allée voler des pansements un autre jour à cause de nouvelles chaussures estivales que je pardonne volontiers en raison de l’adjectif postposé (j’aurais été impitoyable, en revanche, s’il avait été question de bottes fourrées ou de bottines imperméables). Samedi, je suis allée à mon premier cours d’aquabike avec tout mon barda et toute ma bonne volonté, oui j’y suis allée avec une volonté de fer, des ampoules aux pieds, des pansements à moitié décollés et mes propres chaussons en plastique achetés à Decathlon parce que je suis équipée, que croyez-vous. Je suis allée demander un bonnet de bain à l’accueil parce que je reste tête en l’air mais l’on m’a répondu qu’étant donné le peu de cheveux que j’avais, ça irait pour cette fois, c’est pas vous qui allez boucher la bonde, on m’a dit (j’étais moins préjudiciable qu’un pépin de pastèque). Je suis allée au-delà de mes limites en danseuse et sur la selle et en danseuse et sur la selle et je suis allée très loin dans mes pensées en pédalant sur place comme une dératée, et ensuite j’ai ressenti une si bonne fatigue ! et j’ai si bien dormi tout contre la chaleur de mes courbatures, en cuillères. Je suis allée faire de beaux rêves où je faisais de l’aquabike mais dans la mer (j’insiste, il ne s’agissait pas d’un pédalo). Je ne suis pas allée voir mon père parce que des fois je ne parviens pas à l’emmener ailleurs avec mes histoires, pas plus avec les pâtisseries du dimanche, et ça me rend un peu triste aussi qu’il n’aille nulle part ailleurs qu’au travail, à l’hôpital, au petit Super U (U comme Utile, utile surtout pour le Catsan et les ravioles) et puis dans le bar, juste en bas de chez lui, qui s’appelle Nulle Part Ailleurs comme un p’tit coup du sort par ailleurs. Je suis allée recompter et ça fait déjà quatre endroits différents en plus de son domicile, d’accord, je suis peut-être allée dans l’exagération pour vous tirer les larmes afin qu’on se ressemble.
Je suis allée à la traditionnelle brocante dominicale accompagnée d’une amie précieuse avec qui je vais toujours à l’essentiel c’est-à-dire au fond des détails. Je suis allée donner de l’argent à un jeune homme qui va aller acheter de la drogue avec, c’est sûr, j’ai vu dans ses yeux mais j’ai vu trop tard, c’est après que j’ai vu dans le regard de mon amie que j’avais peut-être mal fait. Je suis allée pleurer en cachette (derrière de grosses lunettes noires, ça suffit) parce que j’allais sans doute contribuer au décès d’un jeune homme fort sympathique quoique nerveux alors que je voulais bien faire au fond ; et au fond je n’y croyais pas du tout à son histoire de train et de bracelet électronique et de dispute avec son frère, mais j’avais quand même tendu un billet pour qu’il aille s’acheter une formule boisson + dessert, un jambon-beurre, un Paris-Brest ou une quiche lorraine (c’est moi la quiche c’est moi la quiche). Je suis allée dans ma cuisine vers 17 heures afin de découper la pastèque en tranches identiques (2 centimètres de large) pour qu’elle soit à température ambiante au moment du dîner car j’ai les dents sensibles au froid et, par-dessus tout, parce que j’avais besoin de me concentrer sur autre chose que le jeune homme que j’avais drogué, c’est sûr, parce que l’argent, ça ne fait pas toujours le bonheur des malheureux (j’avais vu dans ses yeux). Je suis allée chercher un pansement dans mon sac à main (le karma ou le couteau à pastèque). Je suis allée à la fenêtre pour voir s’il pleuvait finalement, si j’avais bien fait de me dépêcher de rentrer comme si le ciel allait me tomber sur la tête comme la perche de la piscine (ça allait, ça allait venir, ça sentait la pluie, mais non, il ne pleuvait toujours pas). Je suis allée vérifier si j’avais reçu un message de l’hôpital ou de l’Agence du Levant qui loue et qui vend des appartements aux environs de Sète qui est à plus de 300 kilomètres de l’hôpital où l’on meurt. Je suis allée me doucher pour ne pas aller salir les draps tout propres (je change mon linge de lit chaque dimanche comme c’est le jour du repos du seigneur et que l’on ne peut pas vraiment se reposer dans des draps froissés qui portent encore l’odeur de quand on sue sang et eau pour s’endormir). Je suis allée aux quatre coins des ondes cette nuit-là. Je suis allée dans ma mémoire photographique, ma mémoire vive et la traumatique parce que j’aime bien aller au fin fond des choses qui font mal des fois mais c’est pour bien comprendre. Je suis allée vérifier si j’avais fermé la porte d’entrée à triple tour. Puis je suis de nouveau allée dans mon lit (disons sur mon lit) pour écrire parce que je pense mieux quand je suis allongée. Cependant rien n’est venu. Rien que des moments où je suis allée, ça me faisait de belles jambes tiens (forcément moins que l’aquabike, je veux dire, à moyen terme).
Non, rien de rien ne venait et ça n’allait plus. Ça allait un peu dans tous les sens, d’accord, mais ça allait pourtant, ça allait, ça allait comme la pluie et le pétrichor, cette odeur si particulière, terreuse et humide, qui survient après l’orage et signifie « le sang des pierres ». Finalement, je suis allée m’acheter un podomètre pour savoir quand je vais trop loin hors du périmètre où je ne me suis plus — j’aurais pu calculer la distance avec la formule « d = v × t » mais qu’est-ce que j’en sais moi, du temps que je mets et de la vitesse où je vais ! et puis j’allais quand même pas me replonger dans les maths alors que j’avais enfin réussi à me débarrasser de cette odeur de chlore dans les cheveux, peu nombreux certes, mais imputrescibles et suffisamment poreux pour garder en mémoire autant de mois que de centimètres, raison pour laquelle historiens et enquêteurs les coupent au carré ; ce pourquoi, je me rase régulièrement à blanc, disons tous les neuf-cent-mille pas — mais alors plus du tout.

11.05.22

(le choix de la déco)

« Il me tarde que la nuit tombe et elle finira par tomber c’est sûr — Comme tout ce que tu accroches vaguement au mur

Quand je tomberai de fatigue tu pourras lever le camp et aller décrocher la lune comme l’a prédit ton horoscope — Non sans récupérer au préalable crochets chevilles et marteau il ne faudrait pas que tu défonces toutes les cloisons dans un accès de rage qui finira par retomber, patience, comme la ventouse des torchons

Décidément tu me regardes de travers depuis que j’ai fait tomber le niveau à bulles — J’enfonce le clou depuis que tu ne ramasses plus ce que tu bouscules »