31.08.22

Il est de bon ton aujourd’hui de proposer l’asile climatique plutôt que d’offrir son bras ou rien qu’un verre — même généreux en glaçons. C’est une technique de drague pour le moins rafraîchissante en période de canicule, ou comment séduire une demoiselle en détresse respiratoire (sans l’étouffer davantage).

Les épisodes de fortes chaleurs étant de plus en plus longs, ladite méthode a reçu un accueil enthousiaste et n’a cessé de se perfectionner au cours des derniers mois. Aussi a-t-elle déjà fait ses preuves. Voyez plutôt : dirigez-vous vers la terrasse d’un bar exposé plein sud et, c’est important, dépourvu de climatisation. Repérez les ventilateurs tous azimuts, éventuellement les brumisateurs automatiques. Dénichez ensuite le bel oiseau de passage (auréoles, bec entrouvert et plumage laqué de sébum). Ou bien cherchez du regard la déesse insolée (capeline en guise d’éventail, lunettes instables sur la pente du nez, chaînes et breloques figées sur la peau collante, jambes surélevées par tous les moyens — à noter que si les pieds sont déchaussés et qu’ils reposent, non sur la chaise d’en face, mais carrément sur la table, vous pouvez avancer sans trop de risques : un tel laisser-aller suppose un état de réceptivité idéal, de bon augure pour la suite).

Quand le moment est propice (après un bâillement par exemple), approchez-vous de sa table avec la certitude que vous êtes tombé du ciel : mû par ce sentiment tout messianique, vous surmonterez facilement l’embarras et le bégaiement. La voix claire, amorcez donc la conversation : Bonjour c’est irrespirable aujourd’hui, n’est-il pas ? Et de compatir aussitôt à l’accablement qu’elle exprime par monosyllabes. Tourner un temps autour du pot qui sent la rose, par habitude. De la même manière, contourner les gamelles d’eau pour les chiens, qui sentent le chien plus que d’ordinaire. Avant toute invitation officielle, impérativement s’assurer qu’aucun d’entre eux ne lui appartient : premièrement, vous ne pouvez pas sauver toutes les espèces le même jour ; d’autre part, le meilleur ami de l’homme restera votre pire ennemi aussi longtemps que ses poils auront cette fâcheuse manie de se détacher de leurs follicules pour venir adhérer à vos dernières acquisitions textiles. Sans parler des tapis ! Sauver quelqu’un de l’hyperthermie doit-il forcément occasionner tant de sacrifices et de nettoyages à sec ? Pensez-y.

Vient ensuite le moment d’avouer qu’en raison des capacités thermorégulatrices de votre domicile, vous n’avez vraiment pas à vous plaindre, c’est vrai, et vantez là les mérites de votre climatiseur split, en pleine possession de ses moyens. Enfin, conviez-la explicitement à visiter ce spacieux appartement ô combien respirable, disposant de deux chambres à coucher (une plus agréable que l’autre), un canapé d’angle composé d’un bâtard et d’une méridienne, un fauteuil de relaxation inclinable, une buanderie, plusieurs tiroirs vides, une double vasque, une baignoire aux joints éclatants et des toilettes séparées. Aussi votre hôte disposera-t-elle de tout le confort nécessaire, à commencer par l’intimité. Il va s’en dire que vous offrirez généreusement le couvert, en échange d’une bonne hygiène bucco-dentaire.

Un sourire sans tache et vous la priez de vous suivre ! C’est au quatrième. Avec ascenseur. Aujourd’hui, il est en panne mais la réparation, ce n’est qu’une question de temps… en attendant, si elle veut bien se donner la peine… Qu’elle prenne ses aises — un double des clefs, afin de profiter de ce séjour réfrigérant en toute indépendance. Libre, bien sûr, de partir quand elle le souhaite, se dégourdir les jambes, vérifier l’exactitude du bulletin météo, guetter en vain les normales saisonnières, libre de ses mouvements, suer de tout son soûl ; naturellement libre de revenir à sa guise, sans prévenir ni prétention, avec l’assurance chaque jour renouvelée qu’étant donné les circonstances exceptionnelles, on est quand même mieux à l’intérieur. C’est-à-dire ici-même.

Les pores encore dilatés par sa petite fugue, de nouveau elle s’installe à l’angle du canapé. Et vous, aussitôt, de la rejoindre. Assis sur toute conscience écologique et un pan de sa jupe, vous lui laissez le choix de la température ambiante, la puissance de ventilation, turbo, silence. Elle fait la brise et le courant — la mainmise sur la télécommande du climatiseur, un tant soit peu sur votre cœur.