05.08.22

Pour faire une valise, prenez une échelle.

Grimpez jusqu’à la dernière marche, mettez-vous sur la pointe des pieds, tendez les bras, agrippez le sac de protection qui l’entoure, tombez à la renverse en même temps que ladite valise.
Relevez-vous, découvrez-la : elle est comme neuve.
Jetez-y tout ce qui vous passe par la tête.
Commencez par le plus lourd (par exemple, la peur de manquer de temps et votre train, qu’une version plus ponctuelle de vous-même le prenne à votre place, qu’un inconnu réussisse son suicide le jour où vous ratez votre correspondance, la peur de vous éparpiller aussi, surtout).
Rendez-vous compte que votre tête contient décidément plus de choses que ne pourra jamais en contenir cette valise.
Fatiguez-vous quelques minutes. Prouvez votre endurance. Puisez dans vos ressources ! Souvenez-vous des heures passées devant quantité de tutos « Bien faire sa valise selon la méthode Marie Kondo », puis abdiquez.
Refermez-la vide.
Vous serez le voyageur ainsi que le bagage.
Vous disposerez de deux jambes, autant de fermetures éclair, une poignée, quatre roulettes. Si un gentleman (ou juste un type pressé de libérer le passage) vous propose son aide pour vous glisser en haut du porte-bagages, acceptez. Vous prouverez ainsi votre légèreté.
Vous penserez bien à vous étiqueter car on n’est jamais à l’abri de s’oublier quelque part. Nom, prénom, adresse, intolérances alimentaires, allergies connues et soupçonnées, sujets sensibles… Soyez le plus précis possible (vous ne savez pas sur qui vous pouvez tomber).
De vous rappeler que tout bagage abandonné, de type cabine ou du genre bipède, entraîne l’intervention des autorités judiciaires et des équipes de déminage.
N’importe quel contenant vide, d’autant plus sur une ligne à grande vitesse, reste éminemment suspect (vous en conviendrez).
Prenez donc l’air débordé.

Enfin, laissez-vous porter.
Vous êtes en vacances après tout !
Une fois arrivé à destination, ne défaites pas votre valise (de rappeler qu’elle est vide). Prenez une grande inspiration. Soufflez. (À répéter plusieurs fois.)
Mettez-vous sur la pointe des pieds, tendez les bras, tombez à la renverse sur le lit qui n’est pas le vôtre, dans cette chambre impersonnelle aux meubles tous disponibles.
Rendez-vous compte que votre tête ne contient plus rien que le strict nécessaire. Relevez-vous, redécouvrez-la.
Rendez-vous compte ?
Vous êtes comme neuf.
(Vous le répétez à haute voix.)