05.05.22

La consigne est la suivante : « Complète le dessin à l’aide des informations du texte qui l’accompagne ». Deux phrases – qui, à l’école, commencent par une majuscule et finissent par un point, sans mil enchevêtrements encore – composent le court texte situé juste au-dessus de la zone à illustrer, où flotte déjà la tête d’une fillette au centre du cadre. Une adorable tête réduite avec une queue de cheval sur le sommet du crâne, à l’endroit où l’on pratique la trépanation (de préciser qu’il est tout à fait contraire aux valeurs de l’école de faire rentrer quelque chose dans la tête d’un enfant par la fontanelle : le savoir se diffuse plus subtilement, d’abord par les yeux et les oreilles).
Comme promis, les quelques lignes informent l’élève que la petite fille s’appelle Jeanne (Enchanté, Jeanne), qu’elle porte une salopette rose et des chaussettes bleues (pour braver les stéréotypes de genre et mettre tout le monde d’accord, je suppose).

Il reste cinq minutes pour finir l’exercice. Il faut s’y mettre. Sa grande sœur aime beaucoup les salopettes, ça tombe bien, il sait comment faire les bretelles. C’est la main toutefois un peu crispée autour de son crayon qu’il s’applique à dessiner une salopette (sorte de gros H en lettre bâton) qu’il colorie ensuite en rose (dans la poche de devant, il glisse en plus une rose de couleur rose pour bien montrer qu’il connaît aussi la fleur qui s’appelle comme la couleur alors on ne sait jamais bien de quoi on parle). Puis il regarde mes pieds – parce que c’est plus simple avec un modèle – et crayonne une paire de chaussettes. Comme le texte ne précise pas s’il s’agit de bleu ciel ou de bleu foncé, il en fait une de chaque (le fait que je porte de façon tout à fait exceptionnelle des chaussettes dépareillées n’est que pure coïncidence : cet élève a toujours été d’un grand perfectionnisme, c’est-à-dire qu’il s’attache à mettre tout le monde d’accord quant à sa note finale).

Voilà qu’il a fini avec une minute d’avance. Fier, il me tend la feuille. Tous les éléments sont bien présents. Jeanne a une tête, un cou et deux bras (en un mot, Jeanne est un buste) ; elle porte effectivement une salopette et des chaussettes, même qu’elle les tient fermement dans ses mains comme elle pourrait tenir un vieux doudou par les oreilles ou la petite anse de sa boîte à goûter pareille à une valisette (en deux mots, Jeanne est toute nue).

Quant à moi, c’est tout naturellement que je porte la responsabilité de laisser cet enfant dans l’ignorance. Qu’il puisse, quelques années encore, prendre au pied de la lettre tout ce qu’il devra porter plus tard à bout de bras et qui, je le crains, sera moins mignonnet qu’une salopette rose bonbon en forme de lettre bâton, qui plus est de traviole, une bretelle immense et l’autre toute petite. A cet âge, on a encore le droit d’être asymétrique.
Aussi, quand il me demande « Est-ce que c’est tout vrai ? », je lui réponds oui, bien sûr tout est vrai puisque je me suis pincée et que, malgré mes épis et un manque évident de concentration lors du chaussage, je suis bel et bien réveillée. (S’il m’avait demandé si c’était juste, ma réponse eût sans conteste été différente ! Que croyez-vous, je suis professionnelle ! Et justement, ce n’était pas sa question.)

C’est d’ailleurs avec un grand professionnalisme que j’ai patiemment attendu ma pause pour méditer davantage sur la question vestimentaire. A vrai dire, j’en suis rapidement venue à cette conclusion : les hommes se porteraient secours davantage s’ils ne portaient rien sur le dos. Niet, nada, zéro. Imaginez seulement un monde où l’on se baladerait tous et toutes dans le plus simple appareil, et pourquoi pas une salopette à la main comme l’on promène un temps le compagnon fidèle, puis fidèlement sa dépouille (c’est que la fidélité change vite de camp, n’est-ce pas, lorsque la mort gagne du terrain sinon la course même).
Cependant la sonnerie retentit, on fait la course pour être chef de rang et avoir la main de la maîtresse dans les cheveux, qui nous recoiffe un peu. Pour l’instant, on est là, on a six ans, une trousse entière de crayons à étrenner et une nouvelle copine qui s’appelle Jeanne, qui porte une salopette rose comme la fleur et des chaussettes bleues, d’un bleu qu’on se demande s’il est plutôt foncé ou plutôt ciel alors on choisit les deux.