09.02.22

La nuit, tous les chats sont bleus comme Audras & Billie.

Je trouvais le chauffeur de taxi décidément bien excité à l’idée de me conduire jusqu’au caveau familial dans sa voiture électrique tout confort qui ne faisait pas plus de bruit que Léon, Martine, Agnès, Marion, Odette et Roger, Escotte le persan, Doudou le pisseur, Marie-Jeanne, Antoine, Manyana du clos Chalambeau, Noël et puis Bernadette, Patchouli, Mélodie dite la Cantatrice hirsute, sans oublier le petit Ploum qui a fait oupsvlop, enfin boum. Nos chats ont toujours été considérés comme des membres de la famille.

Le petit dernier s’appelle Albert. Albert de la SPA. Il avait immédiatement grimpé sur mon crâne aux cheveux ras ; j’avais pensé alors qu’il tenait mieux là-haut que n’importe quel bibi : ce serait lui. Ne vous méprenez pas sur son prénom. Il s’agit moins d’un hommage à Camus, Cohen ou Dubout que d’une stratégie de camouflage. C’est que j’étais lasse de batailler avec les pompes funèbres et d’entendre, pêle-mêle, les plaintes du thanatopracteur, les jérémiades du graveur, l’indignation des autres endeuillés noirs de la tête aux pieds, et j’en passe et des malheurs : Ça va pas bien, ma bonne dame ! Ajouter « Repose aux Paradis des croquettes » sur la pierre tombale ? N’avez-vous aucune considération pour les épitaphes voisines  ! Vraiment, vous exagérez… L’enterrer avec sa balle ? Enfin, c’est délirant ! Une sépulture pour ces petites bêtes ! Elles sont mignonnes, oui, mais j’ai mieux à faire, voyez-vous, que de masser pattes et coussinets de votre gros minet.

Je n’étais pas un monstre (pour preuve, j’aimais les chats). J’entendais donc leurs arguments, le surmenage : tant de morts sur le feu, de cadavres à grimer, assouplir, fourrer de ouate, dérider un peu… D’ailleurs, le burn out est chose courante dans le milieu du repos éternel (mon Sauveur, i.e. le taxi en temps de grève SNCF, était chauffeur de corbillard avant et il s’endormait souvent au volant, oh ! vraiment pas longtemps, et de toute façon, on ne pouvait pas franchement dire qu’il mettait en danger les passagers). Enfin, sensible à la détresse des salariés des pompes funèbres, j’avais même fini par proposer mon aide pour le toilettage — la toilette, Madame, la toilette ! Quoi ? comment ça, c’est Mademoiselle ? Allons bon, minette, que voulez-vous à la fin ? Ce que je voulais, c’était apporter l’herbe à chat pour la déco et le rembourrage. Personne ne me prenait au sérieux. On priverait donc de sépulture les chattes et les matous comme l’on était privé de griffes et de caresses ! C’est de cette façon qu’on remerciait là nos affectueuses boules de poils ? (L’expression boules de poils n’est guère inclusive, aussi dois-je présenter sur-le-champ mes plus plates excuses aux maîtres et maîtresses de sphynx mâles et femelles.)

Je vous le donne en mille : tous mes interlocuteurs restèrent de marbre. Ils avaient déjà reçu trop de plaintes : des visiteurs scandalisés de tomber sur des arbres à chat, des souris en plastique et toutes ces stèles honorant la mémoire de Doudou, Mimine, Patchou, Castafiore… Et pourquoi pas Titi et Milou pendant qu’on y est ! Elle empiétait un peu trop sur leurs plates-bandes, la femme à chats. On ne venait pas au cimetière pour rire. Il fallait donc respecter la solennité du lieu et éviter de mélanger les torchons et les serviettes. A ce jour, je ne sais toujours pas qui, des hommes ou des bêtes, sont les jolies serviettes (se déplieraient-elles encore délicatement sur les genoux ? Asseyons-nous pour voir). Toujours est-il qu’avec l’invention du Sopalin et de la microfibre, on ne manque pas de façons d’absorber. Ce qui coule, ceux qui bavent. On est même plutôt embarrassé quand on a la larme à l’œil, la goutte au nez. Qui aurait un papier buvard réutilisable à me prêter ? C’est qu’elle est sensible, la midinette. (Ma-de-moi-selle, nom d’un chien !)
J’avais moi-même reçu un grand nombre de représailles, corbeaux et collages spécistes. La plupart inventifs. Bien sûr, j’avais aussi reçu le soutien d’associations militantes (elles le sont toutes) et de toiletteurs qui me caressaient tous dans le sens du poil. Du seul poil, en effet, dressé sur le grain de beauté, petit brise-larmes, de ma joue gauche.

A mon sens, on me faisait un mauvais procès. D’autant plus que j’avais croisé la route de nombreux bipèdes aux noms franchement bancals, pour ne pas dire carrément bêtes : Ruby, Neige, Dune, Eucalyptus, Ravintsara, Misty, Opéra, Olympe, Gaya, Gaga, Insta, Delta, Maki, Zoom, Litchi, Belle-de-mai, Mars-Abel, Acajou, Taïendaï, Cyrrus… Et ils seront bien gravés quelque part, ces sobriquets-là, ne serait-ce que sur l’arbre de la cour de récré, n’importe quel épiderme d’adoption, et plus tard, qui sait, dans la neige artificielle, le sable de Dubaï, un agenda personnalisé… Moi, je n’ai rien contre la fantaisie, au contraire, tant qu’elle n’est pas trop mal orthographiée, mais alors qu’on laisse monsieur untel consacrer les croquettes et embaumer les chats de gouttière, si ça l’enchante !

Cependant, je finis par comprendre que rigor mortis n’était rien face à la rigidité des zygomatiques. Restons sérieux. Lugubres et sérieux. Ainsi décidai-je que tous mes chats porteraient à l’avenir le nom d’homo sapiens lambda. Passe-partout, ils seront plus anthropoïdes que les hommes. Fin du débat, fin des noms d’oiseaux : je pourrai m’absorber tranquille. Honorer secrètement la mémoire de FlocFloc et Boom-Bap. Observer, complice, les cendres de Biscotte retomber du bon côté des pattes. Tiens, et écrire à Albert : « Cher Albert de la SPA, je compte sur toi pour avoir la paix. Tu es le chef de file d’une ère nouvelle. Aussi en suis-je certaine, tu nous enterreras tous comme tu fais dans ta litière. Je t’autorise à recouvrir mes paupières. A te venger sur mes chapeaux qui ne tiendront pas mieux là-haut qu’ici. »


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