02.02.22

Les raisons de s’émerveiller s’amenuisent ainsi que certains spécimens ; il faut donc sauter dessus gaiement comme dans les flaques qui toujours s’évaporent, sinon se changent en puits.

La semaine passée, j’apprenais de façon concomitante 1) qu’Éric Chevillard serait à Paris le 7 février pour la lecture de son dernier livre, L’Arche Titanic, à la Maison de la Poésie ; 2) que je bénéficiais d’une indemnité inflation de 100 euros bientôt visible sur ma feuille de paie ; 3) que ma pelade se résorbait ainsi qu’une peau de chagrin ou la banquise ; 4) que mon compte de bibliothèque était désormais bloqué et que je n’étais plus autorisée à emprunter, prolonger ou réserver de documents jusqu’à la restitution des livres ci-après : Comment parler des livres que l’on n’a pas lus  ? et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été  ? de Pierre Bayard ; 5) qu’après étude attentive de mon dossier (en réalité une lettre de réclamation pleine de verve et à la calligraphie irréprochable), le centre de relation client SNCF TER avait le plaisir de m’adresser la somme de 3,40 euros en Bon Voyage (prédécoupé au bas de la page) afin de participer aux frais de taxi engagés au mois d’octobre (à peine 170 euros) suite à la suppression de tous les trains pouvant me conduire au cimetière où, de toute évidence, celle pour laquelle je faisais le déplacement ne remarquerait guère mon retard, mais enfin, ce n’est pas une raison pour faire languir les fleurs.

Si ma dernière expédition n’avait pas été une franche réussite, je ne comptais pas en rester là. C’est-à-dire que je ne comptais pas rester , cernée par quatre massifs montagneux encerclant eux-mêmes ce qu’il faut bien appeler ma ville natale. Heureusement, vinrent me délivrer ces bonnes nouvelles concomitantes – hormis, bien sûr, le fait d’être interdite de bibliothèque, ce qui me fit bien de la peine mais ne me rendit pas malade pour autant parce que c’est à la bibliothèque, justement, que j’avais appris à vaincre la culpabilité qui est une émotion qui tue (j’avais lu sur place ce manuel salvateur, après avoir fini ma journée de travail, à midi, car je travaille à temps très partiel le temps de me refaire une santé, et puis quoi ! ce n’est pas du vol de gagner ce que d’autres perdent, surtout les jolis marque-pages). Bref, j’avais toutes les cartes de réduction en main – et un Bon Voyage – pour aller à Paris. Je réservai immédiatement un billet de train, côté fenêtre (je m’assurerais ainsi qu’aucune montagne ne serait à mes trousses). Flambée, l’indemnité inflation ! Découpé, dépecé, incinéré, le Bon Voyage ! Au feu, le Temps ! Feu de joie ! Feu la Mort !

Sitôt arrivée à l’hôtel, je me ferai couler un bain, j’avalerai l’intégralité du plateau de courtoisie, me rendrai soûle de café en sticks, de sachets Lipton et de petits sucres individuels, ensuite de mignonnettes. Puis, disparaissant sous une montagne, une montagne oui ! mais de mousse, j’ingurgiterai tous les produits d’accueil Fragonard que j’imagine aussi enivrants qu’un petit tour d’escarpolette. Après tout, il existe des caprices de première nécessité.

Du reste, je souhaite à tout un chacun de connaître, au moins une fois dans sa vie, le luxe de prendre un taxi en période de deuil (non moins de grève), être libéré ainsi de son bagage (pas des fleurs que l’on préférera garder sur les genoux), se faire ouvrir grand la porte avant la fermeture du cercueil, se voir proposer le choix de la radio, partager les cahots de son petit sac vide d’aventures et pourtant plein de formats voyage ; enfin, se payer le luxe de vomir à discrétion sur les chrysanthèmes, confortablement installé dans une voiture électrique aussi muette qu’une tombe.