le syndrome de la terrasse — 4

Tu ne fais l’impasse sur aucun détour, retrouves sans peine les artères transversales, les petites rues perpendiculaires, les circuits tordus d’autrefois. Ta foulée insouciante redevient parcours stratégique ; l’errance somnambule, une marche alerte. Tu arpentes un monde parallèle qui n’a guère plus de centre : pas d’autre choix que de prendre la tangente. Changer d’apparence, prendre un nom de code, la perruque disco de ta fille, la canne du voisin qui se fiche bien que tout rouvre dehors, déjà que l’ascenseur fonctionne et l’emmène quelque part, par exemple à la boîte aux lettres. Tu te contentes finalement de porter des lunettes noires, monture passe-partout, verres miroir, regard impénétrable. Reste que ce retour à la normale est un étrange point de départ.

Les explosions de joie te font sursauter comme un champ de mines – disons, des pétards. Tu ouvres l’œil qui avale du pollen, fuis les regards carnassiers. Les m’as-tu vu, passe encore : s’ils te dévisagent depuis leurs clinquants perchoirs, ce n’est que pour vérifier si, ou non, tu lèves la tête, les remarques ou les reflètes. Tu es tout au plus une donnée statistique. Pour toi, c’est sans danger : tu restes incognito.
D’autres, en revanche, surgissent de la nappe uniforme comme diables en boîtes et, du bout de leur ressort, crient ton nom avec un tel enthousiasme, bon sang !, de fait ruinent en un temps record ta couverture et tout le crédit que tu portais à tes nouvelles lunettes motif camouflage. Aussi physionomistes que démonstratives, les têtes connues – que tu devrais reconnaître – ont rarement de mauvaises intentions mais, il faut le dire, la voix qui porte : une fois dans leur champ de vision, aucune chance de t’en sortir.

Ainsi pris au dépourvu, tu manques de répartie, restes muet ou bien te répands en excuses invraisemblables. Il ne faut pas vexer le livreur qui doit passer entre 11 et 16 h pour prendre tes empreintes et te donner en échange un cube de ruban adhésif (lequel cache la surprise que tu attends). Ou encore, tu as laissé la porte sur les clefs, le feu sur la casserole, le balcon sur le chat, bref, tu dois rentrer au plus vite. D’ailleurs, ton chat doit manger à heures fixes sinon il changera les rideaux de la cuisine sans ta permission ou, pire, mettra des pièges à souris sous ton oreiller, à la place de la télécommande télé, dans les poches de ton blouson… C’est vraiment gentil mais pas vraiment le bon moment : tu te rends dare-dare à ton premier cours de dédramatisation et le reste du groupe, quoique bienveillant, doit commencer à s’impatienter, voire même penser que ça y est, te voilà séquestré dans le camion fou du livreur qui écrira désormais ses maudits avis de passage avec ton propre sang. Et puis, Mercure rétrograde, non ? Enfin, quand tu manques d’imagination : tu n’es tout simplement pas celui que l’on prétend, on doit te confondre avec une autre personne qui te ressemble, oh, y’a pas de mal, ça t’arrive souvent.

Une fois revenu à la raison, tu dis au chat impatient d’aller voir ailleurs si l’on te suit. C’est alors qu’il tourne sur lui-même pendant parfois un bon quart d’heure. Après t’avoir donné le vertige, il s’enroule encore et commence une longue sieste au creux de tes cuisses, à égale distance de tes genoux et de ton nombril. Installé en spirale, il ressemble à l’œil de Sainte Lucie.

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