le syndrome de la terrasse — 3

On te déroule le tapis rouge, c’est-à-dire un paillasson plutôt large. Aussi as-tu l’impression de rendre visite à une jolie fille qui, malgré quelques réticences tangibles, apprécie que tu la courtises. Si tu ne dois passer la porte, tu peux en revanche séjourner un temps sur le seuil où tu montreras tout ton attachement, aussi ta patience – libre à toi d’y déposer des fleurs, installer un cendrier, une petite chaise pliante… et pourquoi non ? Se dire que c’est le printemps, le soleil brille, les jours s’allongent. Somme toute, c’est agréable de rester dehors. Et puis franchement, il fait toujours bon vivre sur un paillasson plein de fleurs et de chatons miaulant tous en chœur un « Bienvenue » si convivial.

Reste qu’avant de renouer avec les plaisirs de la table, tu apprendras à aimer ceux de la chasse. Rester vigilant, suspendu aux lèvres des fumeurs qui écrasent la cigarette juste avant l’ultime goutte de leur boisson. Flairer les disputes autour de l’addition, guetter le débat quant au pourboire, remarquer la anse du sac que l’ado soulève pour signifier son départ, fixer le téléphone que le costume deux pièces retourne régulièrement pour vérifier l’heure qu’il est, les minutes qu’il reste : pause terminée, il est temps pour lui de repartir, et toi enfin de pouvoir t’asseoir.

Une fois installé, suffisamment loin des autres tables (fini le temps où l’on se cherchait des poux dans la tête, et quel soulagement au fond, de n’avoir les bras assez longs), tu ôteras ton masque, afficheras un sourire radieux, une couperose toute neuve, un comédon printanier. Ah, le grand air ! Surtout, se faire servir ! L’eau en carafe te fera belle impression, aura en fait le goût désagréable de tes premiers cours de piscine. Un goût trop infect pour ne pas te faire regretter le filet d’eau de ton robinet entartré (non moins ta baignoire). Tu feras donc l’impasse sur l’hydratation. Prendras tes aises, quitteras sûrement ton blouson, étireras les bras, étendras les jambes (une nouvelle fois soulagé d’être assis à distance raisonnable du groupe de copines te soupçonnant déjà de chercher à leur faire du pied, mais qu’est-ce que tu y peux à la fin !, tu as hérité des jambes élancées de ta mère).

L’énergie contenue de la traque excitera finalement ton appétit. Tu ne te refuseras rien. Et partant, t’éclaircir la voix, héler le garçon, d’abord commander la boisson : Rouge ou blanc, le pichet ? — Pas trop bouchonné, ce sera par-fait. Faire changer les couverts (un peu sales), réclamer des glaçons vous serez gentil, demander une cale ou juste un dessous de verre, un petit bout de carton, enfin bon sang que ce soit stable !, trouver la viande trop cuite, les pâtes trop froides, chipoter sur le prix de l’accompagnement, retarder le temps du café, se laisser tenter par un digeo, prendre des nouvelles du patron, sa femme et ses enfants, accepter un petit dernier pour la route, éructer dignement, desserrer ta ceinture, envier les plats que l’on sert aux autres, regretter ton choix, te jurer de ne pas reprendre ça la prochaine fois.

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