le syndrome de la terrasse — 2

Si l’intérieur reste inaccessible comme le moucheron dans le verre, du moins pourras-tu frôler ce qui dépasse : l’aile droite de la terrasse. Aussi, en tendant bien le bras et sans décoller les fesses du plastique de ton siège, tu toucheras du doigt le rétroviseur d’une voiture garée de travers, à moitié sur le trottoir, et la queue du chien lapant de l’eau tiède dans un vieux Tupperware qui a depuis longtemps perdu son couvercle.

Mais d’abord, attendre ton tour, respecter la Jauge. Tu auras tout prévu : une bonne heure d’avance, des chaussures confortables, quelques en-cas pour tenir la distance, enfin la preuve de ton innocuité. Dans tous les formats qui existent. Te voilà prêt à dégainer le papier tamponné et, non sans fierté, ton Damatrix (tu viens d’apprendre le mot, ne te lasse donc pas de l’employer, surtout pour l’user très vite). Ce « code-barres carré à deux dimensions et haute densité, représentant une quantité importante d’informations sur une surface réduite » te donne finalement une image claire de la situation, disons le schéma de ce qui t’attend : une foule compacte et enjouée, prolixe bien qu’illisible, des grappes tantôt disparates tantôt écrasées, une série de petits points disposés au cordeau, un nombre important de pupilles dilatées.

Tu seras seul, facile à intercaler : avanceras tes arguments, en même temps qu’un pied. Attraperas au vol des morceaux de conversations (salées) et des énigmes (tièdes), adopteras les pourboires qui traînent, rattraperas les plateaux qui valsent. Te rappelleras comment trinquent les verres, débordent la mousse, puent les lavettes (presque toujours jaunes). Tu découvriras un nouveau trafic de flashcode. Le démantèleras. Tu observeras comment font les autres – propos de table et scènes de chasse –, ça n’aura pas l’air si compliqué en somme. Tu finiras par apprendre, sur le tas. Sur le tard, peut-être, déjà.

Une fois installé, coudes sur la table, pieds sous la chaise, docile et plutôt à l’aise, attendre ce qui te revient de droit : n’importe quoi avec une paille et des glaçons. Les doigts de la serveuse laisseront des traces sur le pourtour du verre. Ça ne te dégoûtera pas ; elles te sembleront familières. Pour en avoir le cœur net, au moment de l’addition, tu lui tendras discrètement ton téléphone qui passera au crible ses empreintes digitales. Il les lira, les reconnaîtra même ! Les prendra pour tiennes. Tu t’en serais douté : entre vous, l’indice d’une compatibilité certaine. Et tout sera déverrouillé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.