le syndrome de la terrasse — 1

Ça y est. On a sonné l’hallali des livreurs et des plateaux-télé. Depuis ta cabane, tu entends les rideaux se lever, les chaises qu’on traîne sur le sol, l’hystérie du percolateur. Retirer tes pieds de la table basse du salon, les glisser sous la table du restaurant, il n’y a plus qu’un pas. Que tu t’apprêtes à franchir.

Disons que ça ne saurait tarder : tu ne te précipites pas, te retiens même. Tu attends le moment propice, consultes les prévisions météo, repousses encore un peu le temps des agapes, des réjouissances. Aussi devras-tu savourer chaque goutte du verre que l’on t’apporte, chaque becquée du plat dont tu disposes ; bref, être à la hauteur de l’événement.

Ensuite, à toi les grands espaces rectangulaires, les bouts de trottoir, les numéros d’équilibriste au bord de la rigole, la vie à découvert en somme ! Assurément, les places seront chères, il faudra prendre ton mal en patience : tu y es préparé. Des mois d’entraînement. Des colis qui tardent à venir. Des pizzas livrées froides. Des jambes lourdes et sans repos.

Retrouver avec le temps les bonnes vieilles habitudes, tes lieux fétiches, ces modestes royaumes. De nouveau protéger ton verre des mouches et la chaise libre des vautours : Désolé mais j’attends quelqu’un. Ou bien : Si, si, elle revient. Que de joie bientôt, sur ton lopin de terre ! Passer entre les gouttes, braver l’insolation sur le coup de midi, convoiter ta proie, enfin remporter la seule table bancale, comme avant.

Et puis, trêve de sentimentalisme à la fin. Bon sang, tu l’auras bien méritée, ta pinte de bière ! et quel pied ce sera ! Encore mieux que de pouvoir pisser après des heures d’embouteillages, coincé dans l’habitacle. En rang d’oignon au bord de la route, il suffisait pour te soulager d’attendre qu’un arbre se libère ; il suffirait à présent de quitter les hautes branches du tien. Enfin, que tu te décides à descendre.

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