« en danseuse » ou le petit cycle de mars (4)

Alors que j’approchais du but avec, pour seul destrier, le fantôme bien peu véloce de mon vélo d’appartement encore et toujours à la traîne, une idée fabuleuse me roula dans la tête – et comment n’y avais-je pensé plus tôt ! Il suffisait pourtant de supprimer les bicyclettes de tous les livres, films et chansons, pour qu’enfin cesse l’oppression des marcheurs ! Oui, il était grand temps de combattre le vélocipédisme. Aussi fallait-il des mesures radicales. Armés d’arrache-manivelles et de dérive-chaînes, nous aurions tout à gagner à déconstruire ce moyen de locomotion, installé depuis déjà trop longtemps dans le paysage urbain et artistique.
(Quant au boulanger qui persiste à utiliser une bicyclette pour diviser la pâte, il devra être sensibilisé à la Cause mais pourra continuer librement l’exercice de son métier à condition, bien entendu, de rester discret dans l’arrière-boutique.)

Pour ma part, j’avais depuis longtemps trouvé le coupable : l’affiche du film E.T. L’extra-terrestre, punaisée au-dessus de mon lit quand j’étais enfant. Le vélo y tient une nouvelle fois la vedette, côtoie même les étoiles, sans jamais se soucier de ceux qui rampent, courent, piétinent ou bien flânent. Jamais je n’avais pu voler si haut, sinon par-dessus le guidon. En conséquence, j’étais une bonne à rien qui ne décrocherait jamais la lune. Voilà ce que cette affiche disait aux gamins ! Je dus ainsi me cantonner à la meilleure façon de marcher (et malheureusement, sans Patrick Dewaere à mes côtés). Pour éviter de telles frustrations à l’avenir, il était donc urgent de changer le deux-roues en chariot de supermarché : l’extra-terrestre serait placé non plus dans une caisse à l’avant du vélo, mais dans le siège enfant dudit chariot, et la lune remplacée par une enseigne lumineuse, par exemple. Voilà de nouvelles perspectives, plus accessibles, pour les générations futures.

C’est ainsi accompagnée d’une foule de bonnes intentions qu’à présent j’entrais dans l’atelier. Le réparateur m’assura que l’opération ne prendrait que quelques minutes. Il s’agissait d’un problème « mineur » : une allumette coincée dans un rayon d’inaction. Il dit qu’elle ressemblait à s’y méprendre à l’épée Excalibur (en miniature). Je trouvai la comparaison un peu capillotractée et me demandai si tous les réparateurs avaient un petit vélo dans la tête, mais tant que ça ne l’empêchait pas de faire correctement son travail… Je n’avais donc qu’à attendre quelques instants (le temps de découvrir sur le comptoir, entre des clés Allen et des gants tout sales, Le Cycle du roi Arthur).

Plutôt que d’attendre sans rien faire, je pensai à ma circulation, fis monter et descendre en rythme les talons en guise de pompe musculaire. C’est alors qu’une « Vélorution », sans peur et sans casque, passa devant la vitrine. Une fois. Deux fois. À la troisième fois, je ne pus m’empêcher de penser qu’elles cherchaient à me narguer. Je dis elles car la manifestation était strictement féminine mais, à mon avis, d’abord réservée aux équilibristes. Droites dans leurs bottes, le nez au vent, aucune ne touchait le guidon des mains, trop occupées ailleurs à brandir fermement des pancartes. C’était vraiment épatant, pour ne pas dire épique, ce que je fis remarquer à mon réparateur mais il ne réagit pas, les yeux rivés à mon vélo et les écouteurs plongés dans les oreilles (Le Haut Livre du Graal en version audio).

Visiblement très remontées, c’est avec trop de détermination qu’elles remontaient justement la rue : je ne pus donc pas bien lire leurs slogans, écrits en très gros pourtant. Cela dit, d’après le haut-parleur, elles luttaient contre le genre bipède et, grosso modo, toutes sources de pollution. En un mot, elles roulaient pour la bonne cause, et ce, j’insiste, sans les mains ! J’avoue que je guettais le dérapage ; il ne vint pas. Survint en revanche mon trauma d’enfance, et cette croûte en forme de paon sur le genou gauche.

Cependant mon vélo d’appartement était loin d’être tiré d’affaire : « Avec ces vieux modèles là, vous savez, quand on commence à toucher à un endroit… » Bref, on m’appellerait lorsqu’il serait prêt à reprendre la route de la maison. Je repartis donc les bras ballants et, sans toutefois chercher à les rattraper, gardais un œil sur mes bonnes intentions qui m’avaient devancée.

Elles croisèrent bientôt la route de Trottinétistes qui, électriques, s’indignaient contre les courbatures. Je redoutais l’échauffourée quand je les vis prendre la tangente mais, dans la rue perpendiculaire, les attendait le chef de file des Monocyclistes, attendant lui-même que la roue tourne. Aussi encourageait-il tous ses camarades à se prendre par la main, formant alors un seul et même engin à même d’occuper le haut du pavé.

Autant dire que je vis mes bonnes intentions rappliquer à toute vitesse : elles revenaient de loin ! Soudain moins intrépides, elles ne me quittèrent plus d’une semelle, ne cherchèrent plus du reste à me faire courir, si ce n’est pour rentrer au bercail. Sur la pointe des pieds.

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