« en danseuse » ou le petit cycle de mars (3)

Je ne sortais plus sans un itinéraire précis dans ma poche ou la paume de la main – itinéraire qui consistait à longer les murs sans jamais avoir à traverser. Chaque déplacement prenait donc un certain temps mais les dernières altercations sur la chaussée ne me laissaient pas d’autre choix que celui de la déviation.

Stylo en main, je préparais d’ailleurs l’itinéraire le plus fiable jusqu’au réparateur de vélos. En effet, depuis plusieurs jours, je ne pouvais plus me dégourdir les jambes sur la petite installation de fortune qui stationnait dans mon salon où je faisais du surplace dynamique de façon quotidienne. Il s’agissait d’un vieux vélo très ordinaire qui avait été abandonné dans un caniveau et qu’un jour de sensiblerie tout aussi ordinaire, j’avais décidé d’adopter (de séquestrer serait plus juste).

Pour des raisons évidentes, il ne devait jamais sortir de mon appartement ; des planches en bois maintenaient solidement le cadre de la roue arrière, trop déchaînée à l’origine. Bref, j’en avais fait un parfait cycle d’intérieur. Chaque jour avec plus d’endurance, je filais comme le temps. Toujours est-il que je ne pouvais plus faire mes petits exercices à cette heure : quelque chose bloquait, sans doute un problème dans le système de transmission.

Je préférais tourner à vide que de tourner en rond. Il était donc urgent de le faire ausculter par un professionnel. Une fois délogé de son étau, je le mis dans l’ascenseur et descendis à pied. J’arrivai avant lui au rez-de-chaussée. Ne me restait plus ensuite qu’à le traîner jusqu’à l’atelier situé à trois rues perpendiculaires et cinq parallèles à la mienne. Les roues raclaient le sol comme les coussinets de ces chiens microscopiques qui, tirés énergiquement au bout d’une ficelle, sont emportés bien plus vite que ne leur permettront jamais leurs petites pattes mollassonnes.

Un passant entra dans mon champ auditif et dit alors : « Un vélo, c’est fait pour l’enfourcher ! » Ce à quoi je répondis que, bien sûr, je montais dessus – et qu’est-ce qu’il en savait ? – mais lorsqu’il était bien tranquille sur son socle, à la maison. A-t-on seulement idée de confondre chaussons antidérapants et chaussures à crampons ? Enfin de préciser qu’il s’agissait là d’un vélo domestique, pas d’un vélo tout terrain. Franchement, avait-il l’air prêt à faire la course ? Le pauvre venait même de perdre une pédale. (J’aurais pu m’en servir comme d’un projectile, oui, j’y avais bien pensé, mais j’espérais encore remettre la carcasse d’aplomb et glissai donc la précieuse pièce détachée dans ma poche sans fond, auprès de l’itinéraire retour.)

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