« en danseuse » ou le petit cycle de mars (2)

— Oh ! Faut choisir ! C’est les vélos ici, bécasse va !

C’est en ces termes qu’un cycliste fluorescent et déterminé me houspilla alors que j’étais en roue libre dans mes pensées, encore toute abasourdie par ce qu’il venait de se passer.

J’avais oublié de regarder à droite avant de m’engager, raison pour laquelle j’avais fait marche arrière afin de repartir sur de bonnes bases de sécurité, mais à mi-parcours j’avais dû m’arrêter au beau milieu de la route – quoi, à peine une minute ! – à cause de mon lacet qui était sur le point de me faire tomber, ensuite pour reprendre mes esprits car un bolide inattendu et inentendu (ah, les moteurs électriques !) avait manqué d’écraser mon précieux moyen de locomotion, tout juste sorti d’un contrôle technique chez le pédicure.

J’étais stupéfaite de tant d’animosité et commençais presque à regretter la jungle des documentaires animaliers quand bondit soudain, furibond !, ce rouleur fait d’élasthanne. Tout colère d’avoir dû s’écarter de sa voie rectiligne pour m’éviter, il ressemblait au petit bonhomme rouge des feux pour piétons (feux qui, je le rappelle, manquaient ici cruellement, d’où la succession de péripéties et d’accidents manqués).

On attend d’un vélocipédiste sachant à ce point où il va qu’il parle sans détour. Or, la vitesse avec laquelle il pédalait l’empêchait de mieux articuler sa pensée, et voilà que je manquais une nouvelle fois d’indication. Que devais-je choisir, au juste ? Cherchait-il vraiment la prise de bec ou les mots lui avaient-ils échappé ? Et mon nez, était-il aussi long que celui de l’échassier ? Disait-il que j’étais un gibier appétissant ou rien d’autre qu’une empotée ? (Par chance, l’intonation, elle, était assez claire.)

Si le caractère désuet de ladite bécasse la rendait à mes yeux plutôt sympathique, mon véloce spécimen semblait ignorer qu’il n’est pourtant plus question aujourd’hui d’insulter les hommes en se servant des animaux, non plus d’offenser les animaux en desservant les hommes, au risque d’être condamné par l’association de défense des noms d’oiseaux.

La dernière fois que j’avais croisé la route d’une bécasse, elle était d’ailleurs bien moins féroce que dans la bouche de cet insaisissable cycliste. Et, au risque de perturber davantage la circulation, je fis un ultime bond en arrière. Dans une salle de bains humide couleur rose ancienne. Nette de nouveau, gracile et condamnée, la voilà figée en plein vol sur la couverture gondolée du Chasseur français d’octobre 1976, numéro qui avait toujours occupé une place de choix dans le bidet où mon grand-père archivait ses revues favorites, attaché à l’idée de faire du séjour aux toilettes un grand moment d’évasion.

Il faut dire aussi que j’avais monté à cheval pendant presque dix ans, et à cru le plus souvent : le trot assis était pour moi une seconde nature. L’acrobate en danseuse ne m’impressionnait guère, en somme, sur sa maigre monture en aluminium dotée d’une selle minuscule, visiblement très inconfortable étant donné tout le mal qu’il se donnait pour s’en éloigner le plus possible, de peur, j’imagine, qu’elle ne lui croquât quelque chose, façon vagina dentata en simili cuir.

Aussi l’aurais-je désarçonné sans peine si seulement il m’avait laissé le temps de la repartie… N’empêche, j’avais de cinglantes répliques prêtes à fuser quand l’occasion se représenterait ! Ainsi réconfortée, je rebroussai chemin en tandem avec mon fidèle chariot de courses qui disposait de solides petites roues arrière (pratique pour les escaliers).

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