24.12.20

ce que contiennent les parenthèses (2)

Le dossier est raide comme une planche de salut. Le coussin de soutien lombaire, trop épais, l’invite franchement à se redresser. Elle lève donc les stores, aère la pièce, troque l’obscurité de sa chambre contre la nuit du dehors. Le plafond du ciel est aussi bas que la prise du téléphone, le compteur de gaz, la gamelle du chat. Ce n’est pas une raison pour faire grise mine. Non, vraiment, ce n’est pas le moment de laisser tomber, maintenant que les genoux sont rouillés. Aussi, nagent en surface des dizaines de petites victoires quotidiennes comme flottent les mouches sciarides sur l’eau stagnante des pétunias et des ficoïdes.

Elle est sans conteste très chanceuse d’avoir un appartement haut de plafond, avec du vrai plancher grinçant de concert avec les articulations. Aussi, de vivre du bon côté de la rue. Elle touche du bois (sa table de chevet, n’importe quel vieux meuble du salon) pour n’avoir jamais à traverser : en face, on a construit un EHPAD où n’existe plus que l’heure des visites et celle du coucher. Le bâtiment dispose cependant de larges baies vitrées, au rez-de-chaussée.

Enfermés dans leur chambrette – insignifiante parenthèse remplie de grilles, de trous et de points de suspensions –, les petits vieux s’ennuient ferme, à moins que ce ne soit elle, en fait lassée de les regarder par sa fenêtre au cours des 14 heures intermédiaires dont elle dispose, entre le radio-réveil et la fin du JT.

Un splendide conifère synthétique trône dans le réfectoire, ancien lieu de vie où tintaient fourchettes et dentiers, où l’on ne se réunit plus désormais au risque de propager le tout nouveau virus de la mort. Les résidents, un par un, ont bien entendu le droit d’aller contempler le sapin qui finit, comme un vrai, par perdre ses épines, après plusieurs années d’immortalité. Les uns après les autres, ils viennent donc suspendre une boule ou une guirlande, et ce malgré leurs doigts crochus qui restent fort utiles pour s’accrocher à la vie. Puisque la plupart sont en fauteuil roulant, ou plus tassés encore que le tabac dans la pipe, les décorations sont affreusement mal réparties (serait-ce donc sérieux, porter des escarpins clinquants sitôt quitté son siège de douche ?). En effet, seules les branches du bas sont apprêtées. Elles croulent sous les étoiles désorientées qu’on n’a jamais vues d’aussi près, tirent la langue à cause des anges dont les ventres dodus raclent le sol, enfin les brindilles les plus lasses bavent un brin sur toutes les pantoufles qu’elles voient passer.

Le sommet du sapin, lui, reste nu et vert, intouchable, par-dessus tout indifférent à la lente chorégraphie des déambulateurs, pour l’occasion endimanchés. Aussi masque-t-il son petit air supérieur sous une aura de sacré. Pourtant, couronné de neige artificielle pareille à des pellicules, il continue d’inspirer la sympathie. Semblable et familier, il rassemble chacun de son côté.

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