31.10.20

Journal du jeudi 29 octobre 2020. Les fleuristes sont classés comme commerces non indispensables mais disposeront de quelques jours supplémentaires avant de devoir fermer leurs portes. Si le reconfinement débute ce vendredi à 00h01, eux pourront rester ouverts jusqu’à dimanche soir, afin de permettre aux Français d’aller fleurir les tombes de leurs proches pour la Toussaint.


L’histoire qui suit a commencé bien avant que les cimetières survivent aux fleuristes,
et que les fleurs ne soient plus essentielles qu’aux pierres.


Je ne peux pas faire plus d’un mètre dans la rue sans que l’on me demande où acheter des fleurs. Lorsque, pareille à un soliflore, je suis installée sur une marche ou un banc au soleil, c’est pire : je ne peux synthétiser la vitamine D sans être sollicitée constamment ! La dernière fois que j’ai passé la porte d’un fleuriste, c’était pourtant dans un état confus afin de soigner ma bronchite avec un plant d’eucalyptus, que j’avais moi-même agrémenté d’une petite carte me souhaitant « bon rétablissement ». Je ne saurais donc expliquer cette confiance aveugle que j’inspire depuis toujours. Ai-je donc une tête à connaître tous les fleuristes du quartier ? Est-ce à cause de ma fraîcheur printanière, de mon teint un brin rosacé, de mes robes fluides et romantiques, de ma lessive fruits et fleurs d’été — ou, depuis peu, de mon masque en coton liberty ? Le mystère reste entier à ce jour.

(Je précise qu’en revanche l’on ne me demande jamais l’heure, ce que je prends comme de la courtoisie, aussi comme du bon sens : après tout, on ne demande l’heure qu’aux teints gris et froissés. Et puis, il est vrai que je ne me soucie pas du temps qu’il est, à la rigueur du temps qu’il reste. Aussi le ciel suffit-il à m’indiquer quand vient l’heure de rentrer.)

Quoiqu’il en soit, je n’ai pas attendu la fin du monde pour être le phare dans la nuit de nombreuses âmes perdues, et j’ai toujours répondu de mon mieux à toutes les requêtes, à tous les profils, même si je conseille en priorité les plus paniqués : oui, le bouquet tout prêt, bien qu’impersonnel, reste une valeur sûre, une sorte de meuble Ikea amélioré sans le risque de mal assembler. Il s’agit la plupart du temps de bouquets de dernière minute, pour un anniversaire oublié, un départ à la retraite brutal, une imprévisible promotion, une invitation à dîner pénible mais inévitable… Je recueille aussi souvent les confidences d’hommes – pères de famille, amants, ados révoltés – prêts à tout pour se faire pardonner (ils savent rarement de quoi). Enfin, j’ai récemment croisé la route de beaucoup de jeunes filles qui souhaitaient se remercier d’un cadeau, sans raison particulière, par pure bienveillance envers elles-mêmes. Une fois déposées devant les corolles épanouies, elles n’ont jamais manqué de me remercier en m’offrant ou bien en distribuant – le doute subsiste là encore – des étiquettes en forme de vulves autocollantes estampillées « Plaisir de s’offrir ».

J’ai beau avoir le cœur sur la main, en vérité, je n’ai aucun sens de l’orientation. Par chance, je dispose d’un très bon odorat et privilégie donc l’itinéraire partagé, évitant ainsi de me lancer dans d’incompréhensibles explications. C’est simple : je prends mon concitoyen par la main (s’il refuse, je l’aide au moins à porter ses courses, pousser son vélo, tenir sa canne) et le conduis jusqu’à la destination souhaitée en me laissant guider par les effluves végétales, aussi en guettant les rares passants munis de bouquets afin de reproduire leur trajet en sens inverse. J’avoue m’autoriser parfois quelques détours afin de faire durer un peu plus longtemps le sentiment si bref d’être utile, pour ne pas dire indispensable. Quand j’ai fini ma mission, je retourne à mon banc qui, trop souvent, a été pris d’assaut entre-temps, et dois donc repartir en quête de cet endroit qui, dit-on toujours, n’attendait que moi. Cela dit, je ravale volontiers mon amertume avec la certitude d’avoir accompli une bonne action – au moins pour les vases.

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