17.09.20


Inébranlable, la nappe se répand, pareille à l’eau du verre que l’on s’apprêtait à boire d’une traite, le nez bouché, afin de faire passer ce hoquet tenace, mais finalement échappé des mains pleines de spasmes, ou bien décontenancé par un coude au geste malheureux.

La Zonzon Zone – cet espace où les êtres bourdonnent sous le masque comme les mouches derrière les rideaux – prend décidément ses aises, a desserré sa ceinture pour mieux nous remonter les bretelles. L’ensauvegardement de la société est sur toutes les lèvres.

Le masque se croise désormais à chaque coin de rue, comme cette vieille connaissance que l’on n’a jamais autant vue que depuis qu’on cherche à la fuir – qu’à proprement dit, l’on ne peut plus sentir. (Changer de trottoir ne suffit pas à y échapper : ça se met en travers de notre route, ça s’époumone, ça agite les bras, ça crie notre nom qui se propage alors dans l’air, sans notre consentement. Même le visage à moitié couvert, nous ne serons donc jamais anonymes.)

Certains se sentent rassurés par les mesures prises ; beaucoup se sentent perdus à cause des exceptions. Quand bien même nous serions tous logés à la même enseigne, nous ne le sommes pas tous dans le même quartier. Les cartes, transparentes, nous aident heureusement à y voir clair.


No mask’s land : le cimetière


Si l’on ose s’approcher : deux cimetières, en réalité


Si le périmètre sort rarement de sa zone d’inconfort, il s’aventure à la limite jusqu’aux terrains vagues. C’est ainsi qu’in extremis, un pied hors de la Zone, apparaît l’espace Mort. Là où sont encore autorisés les rassemblements de plus de 20 000 personnes, configuration couchée, sans distanciation sociale requise. (Contrairement aux apparences, c’est toujours l’heure de pointe, dans les cimetières. Aussi les places sont-elles chères.)

Là, en toute innocuité, sans suspicions ni regards torves, sans plus de paroles échangées ni de messes basses, l’on peut ôter le masque. (Tant qu’ils peuvent avoir un peu de visite, les morts ne sont pas très regardants sur le Protocole.) Ici, l’on peut donc humer les fleurs sèches comme les muqueuses malades, vivre son deuil avec soliloques et emphase, chanter la vie en postillonnant allègrement (c’est toujours ça de pris sur la soif, pensent les fleurs qu’on ne vient pas arroser très souvent). Sans nulle entrave à la voix, l’on peut aussi faire quelques déclarations d’amour posthumes ou bien réitérer d’éternels reproches. Enfin, on peut y cracher ses poumons, retrouver le plaisir de marcher tout en fumant, chaque bouffée, savourée en pleine conscience de la chance d’être vivant, étant suivie d’un incontrôlable éternuement – poussiéreux, le cimetière. Poussiéreux et pourtant prochain lieu de vie où l’on se rue, que l’on s’arrache, comme tout ce qui est rare, comme tout ce qui subsiste, aussi comme tout ce que l’on brade.


Autres no mask’s lands de choix : les rues de la Liberté, du Progrès et de la Résistance. N’étant visiblement pas victimes de l’affluence, elles restent pour l’instant étrangères aux enjeux de santé publique. Dès lors, on peut espérer qu’elles trouvent elles aussi un nouvel essor, en tirant ainsi leur épingle du jeu. On progressera vers la liberté sans résistance, par exemple. On pourra aussi librement résister au progrès. Ce ne sont là que des propositions d’activités ludiques dans ces territoires peu connus jusqu’alors. Loin de moi l’idée d’y participer. Pour ma part, je resterai dans ma zone de confort, celle-là même où, détendu, l’on s’étale. Où l’on trouve toujours un thé froid oublié tout au bord d’une table à un pied, sur laquelle reposent aussi des fleurs qu’ici comme ailleurs l’on néglige d’abreuver.

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