31.08.20

Le parasol n’est plus que l’ombre de lui-même. Il tient à peine sur sa jambe si bien que la moindre brise lui fait l’effet d’une bourrasque. Aidé par le vent qui tourne aussi de l’œil, il finit par s’arracher du sol et quitte son poste sans prévenir. Il traverse la plage avec la rapidité d’un grand gymnaste qui fait des roues sans se soucier de son oreille interne. S’il ne donne plus son ombre, il entend bien se donner en spectacle ! Il sent même l’énergie lui revenir, comme une montée de sève (il a toujours envié ces arbres qui restent plantés là où ils l’ont décidé ; eux, ils peuvent compter sur leurs racines). Poursuivant sa démonstration athlétique, il contourne agilement raquettes et châteaux de sable, enjambe avec élégance les dormeurs et les syncopes. Il croit divertir la plage ; ne suscite en vérité que l’effroi : « Il a une arme il a une arme, elle est pointue et puis rouillée ! ». Tétanisés, les vacanciers enfoncent un peu plus la tête dans leur chapeau, et s’aplatissent un peu mieux sur leur serviette de plage jusqu’à s’y confondre (c’est-à-dire qu’effrayés ou alanguis, on ne voit pas bien la différence).

Tout cet exercice finit par lui donner de l’appétit et voilà qu’il se plante droit dans un beignet à la pomme, à la fraise, à l’abricot ou au chocolat. On l’accuse sur-le-champ de plaisir coupable, puis d’homicide involontaire. C’est-à-dire que le parasol a bel et bien atteint le cœur : du sang marronnasse coule sur son pied qui n’a jamais rien connu d’autre que l’obscurité du sable humide l’été, celle de la cave non moins humide l’hiver. Le mystère se dissipe : il s’agit d’un beignet au chocolat, gras comme la pellicule de crème sur la mer, conclut-il, enveloppé par le doux sentiment d’appartenir enfin au monde.


Cependant, il appartient surtout à une jeune femme, visiblement habituée à courir après les choses qui lui échappent. Entraînée depuis la plus tendre enfance, elle met tout en œuvre pour récupérer l’objet contondant. Le sein droit a déjà pris la place du sein gauche ; les nœuds du bikini, principaux supporters, claquent sur ses fesses, l’encourageant à ne pas ralentir ; sa longue chevelure, pire adversaire à cette heure, lui fouette le visage et gesticule devant ses yeux pour la distraire ; enfin les coquillages, toujours préparés à la légitime défense, lui tailladent sans ménagement la plante des pieds.

C’est ainsi débraillée, mais sans un seul point de côté, que la brave propriétaire finit par mettre la main – plutôt le corps tout entier – sur son parasol : elle lui saute à la gorge, le plaque au sol, maltraite les baleines raidies par l’adrénaline, finalement parvient à le fermer, et le muselle à l’aide de son élastique à cheveux qu’elle porte toujours au poignet (parfois, à la cheville). Ces élastiques qui ressemblent aux cordons à spirale des vieux téléphones qu’on entortillait alors autour des doigts comme la parole faisait des circonvolutions, retardant ainsi le moment où il faudrait reposer le combiné sur son lit de mort.

Le parasol fugueur est désormais puni (de toute façon, il ne servait qu’à protéger la glacière) : recouvert d’un paréo multicolore comme d’un linceul, mais en plus gai. Aussi est-il écrasé sous un pack de bière et un transat, au cas où il lui viendrait encore l’idée saugrenue de déguerpir. Notre remarquable sprinteuse, elle, a repris sa posture de naïade : mate et luisante de concert, les genoux légèrement relevés pour que les cuisses ne s’élargissent pas de façon disgracieuse, hanches légèrement ouvertes, paumes qui regardent le ciel, aréoles répondant au soleil. Elle s’inquiète de devoir bientôt rentrer, retourner au bureau, retrouver les néons blafards : elle a manqué de temps pour hâler de façon homogène, il lui faudrait quelques jours de plus pour bronzer les lobes, le sillon interfessier et les aisselles. Demain, c’est décidé, elle se fera porter pâle (ce qui n’a rien d’un vrai mensonge, si l’on considère les trois endroits sus-cités). Et, après tout, qui osera vérifier ?


Profitant d’une brume marine si dense qu’elle envahissait les rues et aveuglait les hommes, les parasols se sont tous mystérieusement volatilisés. Ils se seraient fait la malle, sauvant du même coup quelques poulpes et baleines, également une quantité non négligeable de beignets bientôt périmés. Ils auraient aussi subtilisé toutes les glacières, quelques grilles de mots croisés, et plusieurs trônes pliants. Réchappés de l’été, ils se dirigeraient ensemble vers la banquise. Exotique sans être trop déstabilisant : les parasols se sont habitués à voir les glaces fondre.

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