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ce sur quoi l’on trébuche (2)

J’ouvrais bien l’œil qu’il me restait, et ainsi marchais le long des poubelles de tri sélectif très sélectif, en pensant à tout ce qu’elles contenaient comme histoires possibles. L’offre était désormais impressionnante. Il en existait pour à peu près tout : glaces tombées du berceau, méduses échouées, parasols et perches à selfie cassés, couples déchirés, caprices d’enfants affamés ; d’autres encore étaient prévues pour les mots croisés tirés par les cheveux, les jeux à gratter nuls si découverts, les faux ongles longs comme des balais, mais aucune, absolument aucune poubelle pour les gobelets, encore moins, pensez-vous, pour les gobelets de granité à la pomme verte.

Je perdais espoir comme j’arrivais au bout de la jetée. Alors que j’imaginais ce que serait ma vie si je la partageais dorénavant avec ce gobelet, je fus soudain plongée dans l’ombre. L’ombre d’un vaste dépotoir qui s’érigeait comme un volcan en sommeil. Un panneau indiquait : Ce sur quoi l’on trébuche. Parmi cet amas, je distinguais la queue atrophiée d’un chat qui dormait encore, une tong, une canne blanche, une canette de bière toute cabossée, la jambe d’un homme qui avait sans doute été dérangé durant sa sieste et un seau à glace. J’estimai que mon gobelet avait ici sa place.

Il restait néanmoins un problème de détail : s’il s’était mis en travers de ma route, il ne m’avait pas fait trébucher. Je l’avais repéré de loin et, en vérité, pas l’un de mes orteils ne l’avait même frôlé. Pour qu’il soit accepté par le reste du groupe, j’entrepris donc de corriger un peu la réalité : je jetai loin de moi le gobelet, comme si jamais nos routes ne s’étaient croisées. Puis, j’avançai dans sa direction, accélérai délibérément le pas et, lorsqu’il fut à mes pieds, ne l’évitai pas. Percuté de plein fouet, le plastique crissa de douleur et, pour plus de crédibilité encore, je poussai moi-même un cri tout en perdant l’équilibre. Je jugeai ma prestation très convaincante.

Si convaincante, à vrai dire, que je ne parvenais plus à me relever. Je penchais en faveur de l’entorse. Ma cheville avait triplé de volume, et mes jambes s’essayaient au grand écart. Je ne pouvais pas faire grand-chose, n’avais donc plus qu’à rester optimiste : j’entendais les vagues, j’étais au grand air, pourquoi pas une petite sieste… Cependant, étendue en plein milieu du passage, je n’eus pas le temps d’échafauder un rêve. Ma jambe droite – qui s’était retrouvée à gauche – fit trébucher un enfant. Paf ! Ce fut ensuite au tour du père, de la grand-mère, d’une trottinette, et d’un déambulateur. S’ensuivirent bien d’autres chutes encore, mais elles n’étaient vraiment plus de mon ressort : puisque j’étais à la base de la catastrophe, mon champ d’action se trouvait assez réduit. C’est-à-dire écrasé.

La coupe était pleine ; la lune aussi. Ce serait bientôt l’heure de la promenade digestive. Un éboueur finit par tous nous déplacer afin de libérer le passage. Je retrouvais peu à peu ma forme initiale, et mon gobelet. En haut de la pile.


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