286

Il était une fois une princesse, un prince, un transplanté, un cistercien, un panégyriste, qu’importe, je ne vais tout de même pas aller vérifier – reste qu’il était une fois un individu bipède. Bipède qui arborait ses doigts comme l’on exhibe des plantes au balcon (il est pénible de mettre des moufles quand il fait chaud, et c’était une fois en plein été). Puisqu’il s’en servait inconsidérément, au vu et au su de tous, ils se faisaient remarquer. On leur demandait de passer le sel, de tenir la rampe, de changer de chaîne. On les flattait parfois. On pouvait leur dire – on se le permettait – qu’ils étaient longs et fins, qu’ils joueraient bien du piano, qu’ils feraient de bons massages, bref, on leur prêtait un peu trop d’attention, et des intentions qu’ils n’avaient pas. Un doigt, ça ne pense pas.
Loin d’eux l’idée d’apprendre les gammes, de drainer les jambes ou de détendre les nuques ! Ils tapotaient sur la table en guise d’agacement (l’histoire se passait donc l’été, près d’une table à quatre pieds). Oui, ils s’agaçaient. Jusqu’au jour où.

Où, cohérent avec ses desiderata, Bipède a tout coupé. Déracinement radical. Avec ses deux moignons, le voilà désormais soulagé, « bien peinard », comme qui dirait. Plus rien ne dépasse, supprimant ainsi toute charge digitale. C’est-à-dire qu’il ne peut plus rien prendre, ni bien, ni mal. N’étant plus aux prises avec quoi que ce soit, il se sent libéré d’un poids — précisément, de dix petits poids.

Reste visible, transperçant un grain de beauté, un long poil noir. Érectile et léger, comme une œillade. Qu’il faudrait éviter. Il faudra l’arracher. Bipède, en plus de Manchot, deviendra Imberbe, et bientôt ne sentira plus rien d’autre que sa sécurité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.