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Il ne savait pas que Delacroix s’exprimait d’abord par la couleur tandis qu’Ingres s’attachait davantage au trait. A vrai dire, il n’y connaît pas grand-chose. Pour lui, la peinture c’est d’abord ce que fait chaque mercredi sa fille, une image prédessinée où chaque numéro correspond à une couleur.

Non seulement il n’y connaît rien, mais en plus, il a cette fois-ci oublié de prendre à la caisse le petit livret explicatif qu’il a pour habitude de lire en diagonale afin de relever quelques mots-clefs ici et là, et partant, relever la tête face à celle qu’il accompagne, férue d’histoire de l’art depuis les bancs du lycée. En temps normal, il le cache sous son manteau avant de commencer la visite, et s’isole ensuite aux vestiaires ou aux toilettes, ou bien derrière la sculpture de quelque héros grec en tenue d’Adam, peu importe, le but de la manœuvre étant surtout d’être à l’abri du regard éclairé de sa femme. Sitôt les musées rouverts, il fallut s’y rendre. D’abord, pour faire plaisir à Madame, et ne pas se montrer trop hostile à la culture. Ensuite, parce qu’y aller sans rechigner lui évitait de prendre l’initiative d’organiser une autre sortie, qui serait peut-être pire encore, et vouée à un échec cuisant. D’ailleurs, quand il se propose de démêler un des colliers de sa dame, il ne fait qu’empirer la situation initiale : sans surprise, des nœuds. Il faut dire qu’il n’a pas le divertissement dans le sang, rien que des globules blancs et des globules rouges (sans grande surprise là encore). Le musée était finalement une valeur sûre pour un dimanche – qui plus est, une sortie gratuite, puisqu’il s’agissait du premier dimanche du mois.

On y entre désormais par la petite porte sur le côté, celle d’ordinaire réservée à l’issue de secours. On commence donc le parcours avec l’impression plutôt grisante de commettre une infraction. L’exposition sent autant le renfermé qu’un vieux manoir longtemps resté sous scellé. Le sol, lui, produit les mêmes grincements que des articulations n’ayant pas fonctionné depuis longtemps. La poussière est répartie de manière si uniforme qu’elle reste imperceptible à l’œil nu – mais on sent partout sa présence diffuse, comme l’odeur de la pluie une fois qu’elle ne tombe plus. On appelle cette odeur petrichor, lui dit Madame : le fluide des pierres.

Écrasé par l’ampleur des tableaux et l’érudition non moins ample de sa compagne, il se sent bête et méchant, comme une sottise. Lui ne sait rien des mouvements, des touches ou des couleurs complémentaires. Il a fait des études qui servent tout de suite à quelque chose. Cependant, il aime passer du temps à regarder dormir son odalisque à lui – mais elle, elle a du sang dans les veines, et puis, elle finit toujours par bouger. Ronfler, même. C’est dynamique, une femme qui dort.

A la place des draps qui recouvrent les meubles dans les maisons abandonnées, des sacs-poubelle verdâtres dissimulent ici tous les sièges, fantasmes de la pause, vestiges du confort. Ils ne sont plus que des nids à microbes : bien sûr, les utiliser est formellement interdit ; les confondre, sous leurs housses mortuaires, avec certaines constructions d’art contemporain est, en revanche, officieusement autorisé.

L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, et ne se rassoient pas de sitôt. Cependant, il est possible d’apporter son strapontin nominatif, ce que lui apprend une très vieille dame toute penchée sur sa canne. Il doit réfréner l’envie de la remettre bien droite à l’instar d’un cadre (s’il n’a pas le divertissement dans le sang, il a toujours eu le niveau à bulle dans l’œil.)

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Tandis que sa femme s’amuse à faire le guide, lui fait les cent pas entre les différents sas de l’exposition. Au seuil de chaque salle, des visiteurs lui murmurent des bonjours, hochent la tête dans sa direction, ou bien, lui tendent leurs billets pour montrer qu’ils sont bien en règle : bref, on le prend pour un gardien de musée. Il ne demande pourtant qu’à garder son calme.
Sur les murs, il voit des fleurs qu’il ne peut sentir, des cascades qu’il ne peut entendre, du pain tout alvéolé qu’il ne peut rompre, des corbeilles de fruits autour desquelles gravitent des moucherons qu’il ne peut chasser, des peaux d’albâtres qu’il ne peut caresser ; puis il retrouve sa femme, qu’il ne peut décevoir. Aussi sont-ils restés un long moment, en se donnant la main, devant un naufrage.

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