à l’école – deuxième volet


(Turner, Füssli, et puis les craies grasses)
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Le passeur d’enfants, pareil à Charon mais en plus jeune, reconduit une fillette sur le banc du chagrin, plus maudit encore que l’Achéron. Pendant ce temps, le père n°3 ressasse toujours sa honte, celle d’avoir montré du doigt une certaine Marguerite, et puis cette Astrid mal fagotée, de les avoir confondues avec sa propre fille. Il justifie sa méprise à l’aide d’une formule très évidente : masque + lunettes = buée. Bref, il avance – ou plutôt stationne – à l’aveugle, pris au piège dans le brouillard d’un tableau de Turner (ça assoit un homme, de citer les peintres).
Toute la journée, pourtant, on a applaudit son attitude exemplaire, son index sûr et déterminé faisant fi du trouble des vitres plexiglas ; mais là, il faut dire qu’il a vraiment raté son entrée. Soudain déstabilisé par tous ces petits yeux ronds comme des ventres pleins d’attente, placés en rang d’oignons sur les bancs, et qui semblaient le voir comme le Messie, il a juste eu envie de se sauver. Évidemment, il n’a pas bougé d’un millimètre, et d’ailleurs, il savait bien la fuite impraticable étant donné toutes les courses qu’il trimbalait, en plus de son fils.

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Quant à l’ancien animateur, devenu nocher par obligation, il a surtout l’impression d’être en plein cauchemar, pourquoi pas celui de Füssli. Lui aussi a quelques références picturales, toutes prêtes à clouer les becs qui picorent sa patience. Il regrette ce temps dit périscolaire où il animait des ateliers de peinture expressionniste avec les doigts – les pieds et le nez, parfois. Son rôle n’est plus désormais que de veiller à ce que rien ne se passe autour.
Jadis sympathique boute-en-train, il est devenu, comme qui dirait, usé par la vie – aussi, par les nombreux parents qui essayent de l’amadouer afin de gagner l’autre rive, ou qui font des réclamations à tout bout de champ. Il ne compte plus les plaintes au sujet d’élèves soi-disant endommagés : un petit gnon, un lacet défait, une phalange éraflée, et c’est un flot de questions infernales. Comment se fait-il qu’on le réceptionne abîmé ? Aurait-il quitté son box individuel ? Qui l’a touché ? Il se pince, ne semble pas pouvoir se réveiller, alors il répond simplement ce qu’on lui a appris : il doit avant tout assurer la sécurité du territoire pédagogique en contrôlant le flux maternelle et élémentaire, et ne faire entrer et sortir qu’au compte-goutte, afin d’éviter la formation de groupes humains pathogènes. Lui – qui ne ferait pas de mal à une mouche tsé-tsé – a dû apprendre à hausser le ton, mais au fond, tout ça lui coûte terriblement. A trop prendre sur lui, il voit déjà ses épaules s’affaisser ; en revanche, il ne voit jamais l’heure tourner.

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Il peut fermer boutique à dix-huit heures tapantes. Enfin. Tandis que s’abaisse la grille un peu grippée de l’école, il se redresse, souffle, et étire sa nuque. Fin du trafic. Aussi s’empresse-t-il de retirer le badge qui met un nom sur la chose qu’il fait. Il récupère ensuite ses affaires, une bouteille d’eau, un briquet, et s’apprête à lever l’ancre. Il sera bientôt rentré au port, où frétille un silence impatient d’être dégusté. De son œil périscope, il vérifie toutefois qu’aucun précieux colis n’a été oublié. Sans grande surprise, il reste toujours Astrid quelque part. Astrid et sa peluche asphyxiée. Alors le jeune homme, sans plus de badge qui dit ce qu’il fait, attend avec elle que son prince vienne la délivrer. Pour l’occuper, il sort des livres de coloriages, et ils débordent ensemble.

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