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­à l’index – épisode 3

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Primeur
Clopes
Boulangerie

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La liste est une course de relais à n’en plus finir, une file d’attente qui jamais n’avance, ou si peu. Au fur et à mesure, la sienne se rallonge tandis que les autres, semble-t-il, progressent toujours plus vite. Un sentiment d’injustice s’immisce en lui comme une note qu’on rajoute dans l’interligne. Combien de fois a-t-il entendu déjà, en bas d’un immeuble ou sur un trottoir, « Allez chéri, c’est bon, on rentre à la maison maintenant. » ? La fin de matinée approche et c’est déjà une affaire classée pour certains. Lui n’a pour l’instant barré que deux corvées, a dû en rajouter trois en cours de route, en tout il lui en reste plus d’une dizaine : la journée ne finira jamais.

C’est qu’il a le temps de penser à tout ce qui manque en essayant de faire le vide. Le temps de penser à tout ce qu’il faut faire en ne faisant rien d’autre qu’attendre. Tiens, aujourd’hui, c’est le dernier jour pour manger les yaourts avant la date de péremption : Ce soir, laitage obligatoire au dessert. Mais il doit surtout penser à désinfecter les masques en tissu de toute la famille, avant le dîner. Il écrit alors, prenant appui sur sa cuisse ou celle de son fils : Machine à laver 60° + lingette antidécoloration (avec trois points d’exclamation). S’il oublie encore une fois de mettre la lingette au fond du tambour, sa fille ne lui pardonnera pas. Retrouver sa robe de princesse non plus rose bonbon mais marronnasse, et ses licornes toute verdâtres, fut un tournant dramatique dans leur relation père-fille : ça ne doit pas se reproduire, au risque de la perdre tout à fait. Qu’il se rassure : aucun transfert de couleurs et pas plus de transports de colère ne seront à déplorer, tout ira bien s’il pense à la lingette. Il s’en fait la promesse et, puisque deux précautions valent mieux qu’une, souligne le mot lingette trois fois – finalement, l’encadre carrément.

Pour se donner du courage, il s’octroie une petite pause sur un banc afin de découvrir si son jeu à gratter « Spécial été » est gagnant. Il l’avait jalousement gardé dans sa poche de pantalon, en prévision d’un moment difficile où il aurait besoin de réconfort, et il a bien fait : cachés sous le dernier parasol, alors qu’il n’avait plus d’espoir, il trouve 5 crabes, soit 5 euros ! Il glisse le précieux sésame dans le filet de la poussette, et c’est tout ragaillardi qu’il se dirige désormais vers Du pain sur la planche, troisième destination de la matinée.
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Comme il s’en doutait, ce qu’il a ressenti tout à l’heure – la conviction de n’être pas à la hauteur, ce début de dépression sévère – était une fausse alerte. C’est du passé. L’odeur réconfortante du pain chaud embaume toute la rue et il se sent d’excellente humeur. Il dirait même qu’il rayonne. Subjuguée par sa prestance, ou par peur de se faire rouler sur les pieds par l’imposante poussette, la foule s’incline et s’écarte, lui laissant tout l’espace nécessaire pour prendre part au cortège. Assis à l’entrée, fidèle au poste, est installé celui qu’il appelle poliment le nécessiteux de la boulangerie. Avec componction, il verse quelques piécettes dans la main de son fils pour qu’il les lui donne, et c’est cette petite main légère qui les jette joyeusement dans le gobelet en plastique du monsieur assis, comme l’enfant dit.

A chaque pas qui le rapproche du comptoir, il prie un peu plus fort pour que personne ne prenne avant lui le dernier pain au lin sans gluten. Il n’en reste qu’un, et il est si près du but, pitié, pitié. Enfin ! c’est à lui de tendre le bras, coupé net dans son élan par la vitre en plexiglas, qui a déjà volé les empreintes de tant d’index trop communicatifs. Bam. Pardon. Il recommence, c’est-à-dire qu’il commence par le plus important : Lui, lui, le dernier pain au lin ! C’est bon, il l’a eu. Plus calme désormais, il demande une baguette au seigle. Non, non, pas une ficelle : du sei-gle ! Une pas trop cuite, celle-là, la première en partant du haut. C’est qu’on se fait mal comprendre, à cause du masque. Arrêtée elle aussi dans son élan, la voix fait boomerang, ravale ce dont elle parle. Il éprouve alors un sentiment cruel, celui d’être incompris, tel un artiste maudit. Il offre des mots et voilà qu’on les lui rend sur-le-champ, comme un cadeau qui ne plaît pas, un courrier qu’on retourne sans raison à l’envoyeur.
Enfin, décidé à prouver qu’il a bien retenu la leçon, il passe agilement le bras par-dessus la vitre, ainsi qu’une pince qu’on dirige avec concentration à la foire : à la place d’une grosse peluche reléguée au grenier pour des années, il aura un croissant aux amandes, pour tout de suite.

— Non, non, pas de pain au chocolat, Cloclo ! Pardon, Madame, ce petit fait n’importe quoi, il a mal dormi, cette nuit (ou bien est-ce moi, qu’il marmonne). Arrête ! CLOVIS, arrête de montrer du doigt, et touche pas la vitre, enfin ! T’as les mains toute sales ! Tu auras peut-être un jouet, plus tard, si tu es sage, mais pas de pain au chocolat, non ! Tu as déjà eu une sucette tout à l’heure et tu l’as fait tomber, c’est TA faute, pas la mienne !

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Pour se venger, ou simplement pour s’occuper, le diablotin, qui a trouvé le jeu secret de son père, gratte avec son petit ongle encore un peu mou la case « Nul si découvert », et un parasol qu’il avait oublié. Une fois dehors, constatant les dégâts, le père grogne, arrache son masque par le nez (le jette par terre), s’arrache une oreille (la recolle) ; de rage, il croque et dans son croissant et dans le quignon encore tiède, parce que ça va bien ! Il se mord la langue, dit merde, dit chut au merdeux qui braille, se sent jugé par le clodo, se sent jugé par son fils (qui pleure devant le clodo), tente de retrouver son calme, ramasse le masque, le repositionne. Il reprend son souffle, inspire lentement, se souvient de sa mère qui lui tendait toujours des sacs en papier pour qu’il respire dedans, avant les examens, après les examens, dans la voiture, dans le noir, dans le train fantôme de la foire…. Il tend un morceau de croissant à son fils : Excuse papa, d’accord ? Le petit trouve que c’est nul, les croissants aux amantes : lui, il aime le pain aux koalas. Le monsieur assis en a un, lui. Et il a même un chien, il a trop de la chance, d’avoir un chien pour les câlins.

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