14.12.2019

I.

— Je n’ai aucun sens de l’orientation…

— Intéressant

— mais assez de physionomie

— Intéressant

— je vous ai reconnu, j’en suis ravie ! Ils sont vraiment bons, vos récits…

(L’œil soudain intéressé : je parlais de lui.)

— votre dernier livre est sur ma table de chevet

— Intéressant

— Le tsundoku, vous connaissez ? C’est un mot japonais. J’en suis assez victime : l’accumulation, toutes ces piles… Je m’éparpille. Beaucoup. Et j’écris moi aussi

— Intéressant

— D’ailleurs, nous devons avoir à peu près le même âge… et si l’on se tutoyait ?

(Aucune réaction de sa part ; je persévérais.)

— Je vis dans les Alpes, n’aime ni le ski, ni les montagnes…

— Intéressant

— ça me change un peu, Paris, et puis c’est beau Pigalle, surtout la nuit

— Intéressant

— J’aime pas mon ombre vers midi

— Intéressant

— J’étouffe souvent dans mon vomi

— Intéressant

(Lasse de son manque évident de participation, je mobilisai toutes les ressources qu’il me restait afin d’éveiller son intérêt.)

— Saviez-vous qu’en arabe, gurfa désigne la quantité d’eau qui tient au creux de la main ?

— Intéressant

— Et qu’en japonais encore, le fait de regarder l’horizon, les yeux perdus dans le vague, se dit boketto ?

— Intéressant

J’avais bien conscience que ce soliloque, polyglotte par désespoir, n’aboutirait jamais à un échange plus amical. Je ressentis un immense soulagement quand il constata que nos verres étaient vides : il se proposa d’aller passer commande au bar à l’aide de plusieurs mots mis les uns à la suite des autres. (Il ne reviendrait jamais.) Cependant, l’homme se voulait courtois et, quelques minutes avant sa disparition, il me légua à un « sacré personnage très cultivé » qu’il qualifiait volontiers d’ami, du moins d’accompagnateur fidèle. Bon prince, il me présenta comme « un jeune écrivain qui a du mérite » (il ne croyait pas si bien dire). L’ami se présenta lui-même comme un Beckett du vingt-et-unième siècle ; il montait en ce moment même une pièce sur l’incommunicabilité entre les organes du corps humain, et ne manquerait pas de me révéler ses nombreux projets à l’approche transversale inédite. C’est dire combien j’étais privilégiée. Me sachant désormais entre de bonnes mains, et non plus dans ses pattes, l’entremetteur mit finalement les voiles comme la lettre d’un lipogramme.

 

II.

Avec le recul, je dois avouer que son ami était plutôt agréable, vif et loquace, presque souriant. Lui me tutoya immédiatement. Ses phrases étaient longues, peuplées de jolis compléments circonstanciels, et s’il s’écoutait un peu parler, il le faisait avec un tel enthousiasme que je lui pardonnais de bon cœur, d’autant plus qu’il m’initia à la liqueur de sureau. Laquelle finit d’amollir mon opinion. Après tout, l’échange n’était pas désagréable : tandis qu’il me parlait de sa dernière résidence d’écriture en Finlande – où il put enfin se ressourcer, loin du parisianisme qui nuisait tant à sa créativité –, je restais fascinée par la courbure de sa moustache. Une vague découpée au cordeau. Un dos-d’âne farceur. Un tilde à la calligraphie irréprochable. (Le Beckett était coquet.)

Il me fit signe de l’excuser quand son téléphone vibra et clignota sans ménagement jusqu’à se faire remarquer (j’admirais la détermination de l’objet). Il devait absolument prendre l’appel, c’était sûrement professionnel. Afin que je garde une contenance, il eut l’amabilité de me confier son verre où fondaient encore quelques glaçons, puis s’éloigna de quelques pas. J’entrepris alors de suçoter les tranches de citron vert et de yuzu de son cocktail (nous étions dans un lieu chic). J’étais sur le point de recracher un pépin quand, surprise, je le vis revenir vers moi : bien élevée, je fis marche arrière et déglutis d’un trait. (Ne vous en déplaise, je ne suis pas tout à fait étrangère aux convenances sociales.)

 

III.

Quelques jours plus tard, je me retrouvais dans la salle d’attente de mon médecin traitant car je présentais tous les signes cliniques d’une rhinopharyngite couplée à une conjonctivite (les courants d’air à la gare), d’un eczéma de contact au niveau du crâne (sans doute l’appui-tête du siège qui, de surcroît, n’était pas dans le sens de la marche), d’une espèce d’indigestion (ma flore intestinale ne supporte pas que l’on change ses habitudes), et d’un pépin de yuzu coincé dans la trachée.

Dans un esprit de franche camaraderie, et de mimétisme, je pris moi aussi sur la table basse un magazine (que la dame à la béquille appelait de façon exquise « un illustré »). En feuilletant les pages avec assurance, je découvris un reportage sur la Finlande : pour la première fois de mon existence, je lisais donc pour de vrai l’un de ces vieux imprimés sauvés du pilon dans le seul but de nous tenir compagnie.

En finnois, il existe un mot pour exprimer ce sentiment de honte que l’on ressent pour autrui, par exemple en le voyant faire quelque chose d’étrange ou de ridicule. On parle de myötähäpeä. (Je laisse au lecteur le soin d’en chercher la prononciation s’il souhaite un jour briller en société, ou dans la salle d’attente d’un cabinet médical.)

— Intéressant…, m’entendis-je prononcer.

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